
La guerre déclenchée le 28 février 2026 entre les États-Unis et l’Iran ne se résume pas à un conflit régional. Choc énergétique, récession, piège de la dette : ses effets structurels sur l’économie mondiale se chiffreront en milliers de milliards.
La déflagration militaire déclenchée le 28 février 2026 dans le ciel de Téhéran ne se résume pas à un conflit régional. Elle constitue un choc systémique dont les ondes traverseront l’économie mondiale pour des années, voire des décennies.
Prix de l’énergie, chaînes d’approvisionnement, marchés financiers : le coût réel de cette guerre dépasse de très loin les budgets militaires mobilisés. Et ses effets de long terme, moins visibles que la flambée initiale des cours du pétrole, risquent d’être les plus structurants pour les grandes économies mondiales.
Le détonateur : Ormuz, goulet d’étranglement de la planète
Tout commence par un corridor de cinquante kilomètres de large, entre la côte iranienne et le sultanat d’Oman. Le détroit d’Ormuz, par lequel transitent près de 21 millions de barils de pétrole par jour en provenance de huit pays du golfe Persique, représente un cinquième des approvisionnements mondiaux en brut et en gaz naturel liquéfié.
C’est ce verrou géographique que l’Iran a actionné en représailles aux frappes israélo-américaines, transformant une opération militaire en crise économique planétaire. Sans oublier que, selon certaines estimations sectorielles, près de 33 % des engrais mondiaux (soufre et ammoniac) transitent également par ce couloir, avec des répercussions directes sur la sécurité alimentaire mondiale.
Dès le 2 mars 2026, le trafic maritime dans le détroit avait chuté de 70 %. La couverture contre les risques de guerre ayant été suspendue le 5 mars, aucun armateur ne pouvait légalement faire transiter ses navires sans s’exposer à la ruine. Sur les marchés, la réaction a été immédiate et brutale : le Brent a bondi de plus de 16 %, franchissant les 85 dollars, son plus haut depuis juillet 2024. Le gaz européen a flambé de 40 % dans les premiers jours.
Un choc de croissance mondiale chiffré
Le premier canal de transmission économique est la hausse du coût de l’énergie, intrant fondamental dans la quasi-totalité des biens et des services. En moyenne et selon les économies, une augmentation de 10 % des prix du pétrole fait progresser l’inflation de 0,4 point de pourcentage sur deux ans, selon les modèles de la BCE et du FMI.
Avec une hausse de 16 % enregistrée dès les premières semaines, le scénario d’une inflation persistante s’impose. Et si les ménages anticipent durablement des prix plus élevés (demandes de hausses de salaires, relèvement préventif des tarifs), la spirale inflationniste peut s’emballer avant que les banques centrales ne parviennent à la contenir.
Le FMI a rapidement tiré la sonnette d’alarme : la croissance mondiale est désormais attendue à 3,1 % en 2026, pour une inflation remontant à 4,4 %. Fitch Ratings est plus sévère encore : dans un scénario de conflit prolongé jusqu’à mi-2026, le PIB mondial serait inférieur d’environ 0,8 % par rapport au scénario de référence.
Sur une économie mondiale valorisée à près de 110 000 milliards de dollars, ce sont entre 800 milliards et 1 000 milliards de dollars de richesses qui partent en fumée, soit l’équivalent approximatif du PIB annuel de la Suisse.
Au quatrième trimestre 2026, la croissance américaine tomberait à 0,6 % contre 1,8 % attendus ; la zone euro, à 0,6 % contre 1,5 %.
L’Asie paie le prix fort
Si l’Europe souffre de sa dépendance énergétique structurelle, c’est l’Asie qui se retrouve en première ligne.
Selon l’Agence américaine d’information sur l’énergie, 83 % du pétrole transitant par Ormuz est destiné aux marchés asiatiques. La Chine y achemine 45 % de ses importations pétrolières, l’Inde 50 %, la Corée du Sud 68 % (données EIA 2023). Cette dernière voit son industrie manufacturière, fleuron de l’électronique et de l’automobile, directement menacée par l’interruption des approvisionnements.
Le Japon, importateur net d’énergie, replonge dans les angoisses familières depuis 1973. Et la Chine, locomotive de la croissance mondiale, se retrouve dans une position inconfortable : à la fois premier acheteur de pétrole iranien et dépendante d’un détroit sous haute tension militaire. Dans le scénario défavorable, sa croissance passerait sous les 4 %. Les pays émergents les plus fragiles, moins armés pour absorber les chocs externes, font face à un risque réel de crise de balance des paiements.
Le coût militaire et stratégique pour Washington
Dans le cadre de l’opération Epic Fury, les États-Unis ont déployé deux porte-avions, une douzaine de grands bâtiments, 200 avions de chasse et 50 000 soldats.
Elaine McCusker, ancienne responsable au Pentagone, estimait le seul coût du repositionnement à 630 millions de dollars avant même le début des combats. Plus de 1 700 cibles avaient été frappées dans les 72 premières heures, selon le Pentagone. Mais au-delà des dépenses directes, les experts alertent sur le « coût stratégique » : les États-Unis ne peuvent pas tenir deux fronts simultanément. L’US Navy, vieillissante, est en maintenance, en restructuration.
Si l’engagement dans le Golfe mobilise durablement la flotte, c’est la dissuasion américaine en mer de Chine méridionale qui s’en trouve mécaniquement affaiblie, ce que Pékin observe avec la plus grande attention.
Les précédents sont éloquents : selon le Costs of War Project de l’université Brown et l’étude Stiglitz-Bilmes, la guerre d’Irak (2003-2011) a coûté entre 2 000 et 3 000 milliards de dollars en intégrant les soins aux vétérans et les intérêts de la dette ; l’Afghanistan, entre 2 000 et 2 400 milliards. Ces trajectoires servent d’étalon aux analystes pour modéliser l’impact de long terme sur des finances publiques américaines déjà grevées d’un déficit fédéral supérieur à 6 % du PIB et d’une dette fédérale brute dépassant 120 % du PIB.
L’Iran en ruine, la transition énergétique bousculée
C’est l’économie iranienne qui subit le choc le plus brutal : contraction attendue de 6,1 % en 2026 selon le FMI. La destruction des infrastructures énergétiques (Fordo, Natanz, Ispahan) ajoute le défi de la reconstruction à celui de la survie économique immédiate. Les modèles historiques (Irak, Libye) suggèrent des délais de dix à vingt ans pour retrouver les niveaux de PIB d’avant-guerre. L’effondrement iranien, couplé à l’exil de près d’un million de déplacés, annonce des flux migratoires et des instabilités régionales dont le coût pour les économies voisines reste difficile à chiffrer.
Le conflit révèle aussi les contradictions de la transition énergétique. La flambée des prix renforce à long terme l’argument économique pour les renouvelables. Mais à court terme, sous la pression des marchés, de nombreux gouvernements relancent des projets d’hydrocarbures gelés. Cette double dynamique, accélération de la transition à long terme et régression fossile à court terme, crée une volatilité structurelle qui brouille les signaux d’investissement et complique la planification industrielle des entreprises.
Une guerre de recomposition
Le cessez-le-feu du 8 avril 2026 ne clôt pas le dossier : il n’a pas permis la levée du blocus du détroit d’Ormuz. Tant que ce verrou ne sera pas pleinement sécurisé, la prime de risque sur l’énergie mondiale demeurera élevée, entretenant une inflation de fond qui ronge le pouvoir d’achat des ménages et les marges des entreprises.
Le vrai coût de cette guerre se mesurera dans la durée : en points de croissance perdus, en investissements verts compromis, en dettes publiques alourdies, en fragilités bancaires des pays émergents, et en reconfiguration profonde des équilibres géopolitiques mondiaux. Les historiens de l’économie ont un nom pour ce type de conflit dont les coûts directs se résorbent rapidement mais dont les effets structurels s’étirent sur des décennies. Ils l’appellent une guerre de recomposition. Celle de 2026 en est une, au sens plein du terme.
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