Après des décennies de taux bas, de déficits et de refinancements à répétition, la facture commence à tomber. Du Japon aux États-Unis, la remontée des rendements obligataires rappelle une évidence que les gouvernements préfèrent éviter : on peut repousser le problème de la dette, pas le faire disparaître.
Reuters :
« Le rendement de l’obligation japonaise de référence à 30 ans a atteint mardi le seuil de 3 %, pour la première fois depuis 1996, dans un contexte de vente généralisée sur les marchés obligataires mondiaux. »
MarketWatch :
« Du Royaume-Uni au Japon, les rendements obligataires bondissent tandis que les obligations américaines décrochent »
Parfois, les problèmes les plus évidents sont aussi les plus simples à résoudre.
Un alcoolique a toutes sortes de problèmes. Sa femme ne le comprend pas. Son patron ne l’apprécie pas. Il lui faut une nouvelle voiture. Il a mal à la tête et ses amis finissent par l’abandonner.
Mais son principal problème est ailleurs : il boit trop. Et celui-là est très facile à résoudre. Il suffit d’arrêter de boire.
C’est précisément cette simplicité qui rend la solution presque insupportable… et impensable.
Le Japon, lui, est en état d’ivresse depuis 35 ans.
Sa bulle boursière a éclaté en 1990. Depuis, ses autorités n’ont cessé de remettre une tournée, dans l’espoir de retrouver l’euphorie d’autrefois.
Elles ont ainsi fait gonfler la dette publique japonaise jusqu’à en faire la plus élevée du monde : 250 % du PIB, soit deux fois le niveau américain.
Tout cela pour tenter de ressusciter les glorieuses et grisantes années 1980, lorsque « Japan Inc. » faisait l’admiration de toutes les écoles de commerce de la planète. À l’époque, les grands groupes japonais — Mitsubishi, Toyota, Honda — dominaient les pages économiques.
Puis, après le krach, le Japon a continué de montrer la voie au reste du monde… Mais cette fois, en matière d’endettement. Et aujourd’hui, il se réveille avec une sacrée gueule de bois.
Quand on arrête de boire, le rétablissement commence presque immédiatement. Mais comme le dit Marc Antoine devant le corps de César : « Le mal que font les hommes leur survit. »
On peut cesser de dépenser. Mais l’ombre du passé — la dette — demeure.
Et le Japon n’est pas le seul à vivre sous cette ombre.
La fête bat son plein dans le monde entier depuis qu’Alan Greenspan a révélé son fameux put sur le marché actions.
Boissons gratuites. Pas d’heure de fermeture.
Les cours pouvaient monter autant qu’ils le voulaient ; mais s’ils commençaient à baisser, la Fed réduisait les taux pour amortir leur chute.
Résultat : la dette mondiale est aujourd’hui estimée à 329 000 milliards de dollars, soit plus de trois fois le PIB mondial.
Les États-Unis sont parfaitement dans la moyenne, avec plus de 100 000 milliards de dollars de dette totale, soit environ trois fois leur PIB. Et ce chiffre n’inclut même pas les quelque 15 000 milliards de dollars que l’État fédéral est légalement tenu de verser à ses propres retraités.
L’alcoolique peut être jovial ou morose, riche ou pauvre, intelligent ou stupide.
Mais tant qu’il n’aura pas réussi à se débarrasser de ce poids, il aura des problèmes.
Les États-Unis aussi ont leur lot de difficultés.
L’Iran. Le Canada. Un « dôme de chaleur ». Les pénuries d’eau. Les ouragans. L’immigration clandestine. Les pays étrangers qui refusent de se plier à leurs volontés. La délinquance chez eux. Les moustiques.
Mais le gros gorille accroché au dos des États-Unis est évident.
C’est précisément celui dont aucun des deux partis politiques ne veut parler.
Et pour cause : ce sont eux qui l’y ont installé.
Le problème, c’est la dette.
Le prix cumulé de toutes les mauvaises « solutions » du passé.
Qui a envie de s’en souvenir ?
Les anciennes petites amies. Les bouteilles vides et les mégots de cigare. Les journaux de la veille. La guerre du Golfe de 1991… le déficit record de 1 400 milliards de dollars sous Obama en 2009… les émeutes de Los Angeles en 1992… l’ouragan Andrew… l’attentat d’Oklahoma City… Monica Lewinsky ?
Tous ces événements se sont effacés de la mémoire collective.
Mais les factures, grandes ou petites, n’ont jamais été réglées.
Elles font partie des 40 000 milliards de dollars de dette fédérale accumulée qu’il faut désormais financer année après année, pour les siècles des siècles.
Amen.
Avec un taux d’intérêt de seulement 5 %, la facture annuelle atteindra bientôt 2 000 milliards de dollars, que l’on se souvienne ou non de ce à quoi cet argent a servi.
L’an dernier, les recettes fiscales fédérales se sont élevées à 5 200 milliards de dollars.
Autrement dit, près de la moitié des recettes de Washington pourrait bientôt servir à payer des dépenses passées qui, bien souvent, n’ont jamais été très utiles… et dont presque plus personne ne se souvient aujourd’hui.
Les responsables politiques ne veulent pas en parler parce que résoudre le problème de la dette fera mal. Comme amputer un doigt gangrené sans anesthésie ou subir un sevrage brutal dans un établissement spécialisé, aucun des deux partis n’a le courage de s’y attaquer. Les électeurs hurleront. La presse s’indignera. Wall Street tremblera. Et, très probablement, un politicien venu des marges finira par prendre les commandes… avant de déclencher une guerre pour détourner notre attention.
On peut ignorer l’accumulation de dette pendant très longtemps.
Durant des années, tout paraît encore « gérable ».
Puis, après la fête, on finit dans le fossé.
Le sevrage — autrement dit, la déflation — ne sera pas agréable.
Si les gens s’y résignent, c’est uniquement parce que l’alternative est pire.
Et une gueule de bois provoquée par la dette est particulièrement difficile à faire passer.
Les taux à court terme étant généralement plus faibles — et les titres à court terme plus proches du cash —, l’État fédéral a déplacé une part croissante de ses emprunts vers les échéances courtes.
Conséquence : il doit désormais refinancer sa dette beaucoup plus fréquemment, au moment même où les taux d’intérêt remontent.
Même si Washington équilibrait son budget dès demain, il devrait encore refinancer plus de 1 000 milliards de dollars chaque mois.
Un rapport d’Armstrong Economics nous apprend que 29 000 milliards de dollars devraient être empruntés cette année :
« Les gouvernements et les entreprises devraient emprunter un montant record de 29 000 milliards de dollars sur les marchés obligataires mondiaux en 2026, selon l’OCDE. C’est 4 000 milliards de plus qu’en 2024, et deux fois plus qu’il y a seulement dix ans. Voilà la structure de Ponzi sur laquelle repose aujourd’hui la finance publique moderne. »
Carlo Ponzi serait peut-être fier.
Pratiquement tous les gouvernements occidentaux de l’après-guerre ont adopté son modèle.
Mais où tout cela nous mène-t-il ?
Où pourrait-il nous mener, sinon au même endroit que Ponzi lui-même : droit dans le mur ? Ponzi est mort dans un service hospitalier caritatif au Brésil, avec seulement 75 dollars à son nom.
Et aujourd’hui, aucune société ne peut consacrer indéfiniment la moitié des recettes de son gouvernement à payer les mauvais investissements du passé.
La « solution » la plus probable est aussi la plus dangereuse et la plus douloureuse : laisser l’inflation éroder la dette. Ce qui revient à soigner une gueule de bois avec une bouteille de gin au petit-déjeuner.
Mais il ne faudrait pas être trop surpris si un dirigeant plus audacieux — comme Jean-Luc Mélenchon en France — finissait par proposer une solution plus radicale.
Le responsable de gauche français propose tout simplement de ne pas rembourser une partie de la dette française.
Et, après tout… ce ne serait peut-être pas une si mauvaise idée.
