La séance des « Trois sorcières » devait consacrer l’euphorie boursière, portée par les records du Nasdaq, l’IA et les espoirs placés dans le voyage de Donald Trump en Chine. Mais le retour quasi bredouille du président américain, la flambée des taux longs et le regain de tension autour d’Ormuz ont brutalement rappelé aux marchés que le scénario inflationniste et géopolitique pouvait dérailler à tout moment.
La journée des « Trois sorcières » s’est déroulée ce 15 mai dans des circonstances particulières : retour de Trump de Chine, les mains quasiment vides, flambée des taux longs depuis le Japon jusqu’au Portugal, en passant par des T-Bonds à 4,60 %.
Alors que l’euphorie était complète jeudi soir, avec une envolée de +10,5 % du Nasdaq et l’inscription de 15 records en 18 séances — ne cherchez pas, cela n’a jamais existé en 1999/2000, même lors des phases maniaques les plus extrêmes de la bulle des dot.com —, l’ambiance s’est soudain assombrie avec un regain de tension sur les cours du pétrole et des résistances majeures volant en éclats sur les bons du Trésor les plus surveillés de la planète.
Cela a mis un terme inattendu à un florilège de records absolus, avec deux doublés « intraday/clôture » pour le S&P 500 — 7 517/7 501 — et le Nasdaq — 29 678/29 580.
Le Dow Jones avait inscrit sa troisième meilleure clôture de l’histoire à 50 064, ainsi que le Russell 2000 à 2 860 points.
La séance des « Trois sorcières » s’annonçait pour le mieux, avec un 4e record de clôture en cinq séances pour le S&P 500 et le Nasdaq, un 6e en huit séances, un 8e en onze séances, et donc un 15e record intraday en dix-huit séances pour le Nasdaq.
L’indice SOXX des semi-conducteurs égalait en séance sa meilleure marque à 533 $, soit +71 % depuis le 30 mars, dans le sillage de Nvidia — premier contributeur avec +4,4 %, record à 236 $ et 5 470 Mds$ de capi — et de Cisco, qui s’envolait de 13,5 % en annonçant des profits records et le licenciement de 4 000 personnes, sous les vivats de ses actionnaires.
Les +71 % du SOXX sont l’occasion de rappeler que plus de 50 % de la performance globale de Wall Street au mois d’avril a été générée par 13 titres, et 80 % des gains par 25 titres… tous liés à la tech et à l’IA.
Du coup, 475 titres du S&P 500 n’ont servi à rien, et les 90 % les moins performants — 450 titres — vous ont même fait perdre de l’argent.
Une telle ultra-concentration n’a jamais été observée aux États-Unis en 140 ans — il y a eu le cas Nokia à la Bourse d’Helsinki en l’an 2000.
Et pendant que les actions parcouraient la galaxie à « warp 10 » — les fans de Star Trek auront la référence —, le 30 ans américain franchissait les 5 %, puis les 5,10 %, pour la première fois depuis 2007, soit dix-neuf ans. Le 10 ans français franchissait les 3,9 %, et même les 3,99 % ce lundi, pour la première fois depuis juin 2009. Le 10 ans japonais atteignait les 2,75 % pour la première fois depuis vingt-neuf ans, et le 40 ans les 4,1 %, un niveau inédit.
Le VIX est repassé de 17,25 vers 19, et ce niveau demeure « bénin » après une hausse de 50 % des « technos » et de +18 % du S&P 500 : le niveau de couverture reste faible en relatif. Jeudi dernier, le ratio était de deux calls pour un put, l’un des plus déséquilibrés observés depuis février 2022 et l’été 2008.
La complaisance était alimentée par un optimisme inoxydable concernant de futurs profits astronomiques générés par l’IA et par l’espoir de retombées très favorables du voyage de trois jours de Donald Trump en Chine.
Il y a reçu un accueil courtois, mais il a regagné Air Force One sans haie d’honneur… et toute la délégation américaine a jeté dans une grande poubelle tous les cadeaux et goodies offerts durant le séjour, par peur de dispositifs espions dissimulés jusque dans le plus insignifiant des objets.
C’est dire le niveau de confiance qui règne entre les deux nations !
En termes de retombées commerciales, c’est une franche déception pour Nvidia puisque Pékin affirme pouvoir se passer de ses produits, Huawei ayant développé des GPU de dernière génération tout aussi efficaces et beaucoup moins coûteux par unité de calcul — le token.
Les spécialistes de la tech doutent que les Chinois disposent d’un écosystème aussi avancé que Nvidia — conception de l’architecture et compacité des GPU —, mais des rumeurs font état de la mise au point de nouvelles puces bénéficiant de procédés d’impression aussi sophistiqués que ceux de TSMC à Taïwan.
Pékin en a profité pour rappeler à la délégation américaine que sa souveraineté sur Taïwan constitue la véritable ligne rouge.
Le seul contrat glané par Trump est un demi-succès pour Boeing : après dix ans de boycott, les compagnies chinoises vont passer commande de 200 appareils, sans aucun détail sur le calendrier ni sur les modèles, alors que les actionnaires en attendaient 500. Airbus a déjà reçu plus de 200 commandes depuis le 1er janvier.
La Chine va également commander plus de pétrole aux États-Unis — après avoir signé un méga-contrat avec le Canada il y a deux mois —, plus de céréales, etc.
S’il y a convergence sur la réouverture du détroit d’Ormuz et la libre circulation des navires sans « péage » dans le golfe Persique, les États-Unis semblent s’acharner à faire échouer toute négociation en ce sens, avec des propositions conçues pour apparaître non seulement inacceptables par Téhéran — même les termes d’une capitulation après une défaite totale, comme celle du Japon en 1945, seraient moins humiliants —, mais revêtant toutes les apparences d’une provocation.
Et le moindre « faux pas » iranien sera le prétexte attendu pour déclencher une nouvelle offensive israélo-américaine, visant « les ponts et le réseau énergétique du pays ».
Cette nouvelle « opération » — pas besoin d’un feu vert du Congrès américain — pourrait durer 60 jours, comme « Epic Fury », et a déjà été baptisée « Sledgehammer ».
Une réunion stratégique dans la Situation Room de la Maison-Blanche a déjà été programmée pour ce mardi : ce genre de réunion n’a pas pour objet de décider d’une stratégie, mais de piloter le suivi des opérations militaires sur le terrain.
Alors, une réunion peut s’annuler jusqu’au dernier moment, mais Israéliens comme Américains ne cessent de répéter que les cibles sont déjà verrouillées et que les espoirs d’une réouverture négociée d’Ormuz sont quasi nuls.
Trump avait prévenu avant son déplacement à Pékin que le « cessez-le-feu ne tenait plus qu’à un fil ».
Ce qui semble soudain émerger au niveau du conscient des investisseurs américains, c’est que, même sans imaginer les retombées catastrophiques d’une opération Sledgehammer sur les capacités de production des monarchies du golfe Persique, la mécanique inflationniste a déjà commencé à rugir et ne sera pas « transitoire », après la perte de 1 milliard de barils d’approvisionnement mondial et de 30 % des engrais avant les récoltes de l’été 2026.
Les céréaliers américains ont réduit de 25 % les surfaces ensemencées, et se greffe là-dessus une sécheresse inattendue qui a perturbé la formation des grains : les prix du blé et du maïs risquent d’exploser d’ici la rentrée.
Les marchés obligataires sont en train de capituler : après les mauvais chiffres du CPI — +3,8 % mardi — et du PPI — +6 % mercredi —, c’est au tour de l’indice des prix à l’importation d’afficher une hausse mensuelle de 1,9 % en avril, après une progression de 0,9 % en mars. L’indice était attendu en hausse de 1 %.
Et cette fois, le miracle n’est pas venu : chaque fois que le 10 ans américain a flirté avec les 4,5 % et le 30 ans avec les 5,00 %, Trump a fait une déclaration — les trois dernières concernant la réouverture d’Ormuz étaient mensongères, la quatrième n’a pas eu lieu —, faisant replonger le prix du baril et détendre les marchés obligataires.
Le prix du baril repart à la hausse alors que les stocks de pétrole aux États-Unis se sont contractés de 4,3 millions de barils la semaine dernière, soit bien plus qu’anticipé — -1,6 million de barils —, pour tomber au plus bas depuis quatre ans, au niveau observé lors de la libération des stocks par Biden pour endiguer l’inflation proche de 10 % fin 2021-début 2022.
Vous l’avez compris : toutes les planètes sont alignées pour une correction dantesque à l’entame du terme boursier de juin. Il ne manque plus qu’une reprise des hostilités dans le Golfe.
Trump est rentré de Pékin frustré et il a aussitôt entamé un cycle de rendez-vous stratégiques avec son allié israélien, laissant entendre que tout pourrait basculer d’ici mardi.
