Depuis le début de l’année, les suppressions d’emplois explosent dans la tech américaine. Derrière ce mouvement se dessine un basculement plus profond : les géants du secteur arbitrent entre salariés, IA, data centers et dette privée, au risque de transformer la crise énergétique en crise sociale majeure.
C’est probablement le chiffre le plus contre-intuitif observé depuis le début du conflit dans le golfe Persique… et il n’a pourtant rien à voir avec la flambée du pétrole, qui renchérit les coûts de l’énergie ou des produits de base nécessaires à la construction des futurs hyperscalers à plus de 5 Mds$ l’unité — et consommateurs d’une quantité gargantuesque de gigawatts, dont une bonne partie provient de sources « carbonées ».
Cette simple évocation tease le chiffre dont il est question, mais il n’en reste pas moins inattendu : les licenciements dans la tech explosent depuis le début de l’année.
Les entreprises technologiques ont annoncé 81 747 licenciements au T1 2026, le total trimestriel le plus élevé depuis au moins le premier trimestre 2024. Les licenciements ont plus que doublé par rapport à l’ensemble de l’année 2025 et ont augmenté d’un vertigineux +580 % depuis le quatrième trimestre 2025. Le mois de mars à lui seul s’est soldé par 45 800 suppressions d’emplois, le pire mois pour les licenciements dans la tech depuis au moins deux ans.
Les licenciements dans la tech devraient se poursuivre à un rythme élevé au deuxième trimestre : Meta annonce supprimer environ 8 000 emplois ; Microsoft propose un départ volontaire à la retraite à environ 7 % de ses effectifs aux États-Unis, ce qui pourrait se transformer en licenciements si la participation est faible.
Cela survient alors que les géants de la tech réorientent massivement leurs dépenses vers les puces et GPU dédiés à l’IA et l’investissement dans les centres de données, en réduisant les effectifs pour libérer du capital pour les infrastructures.
Et l’IA est elle-même destinée à accroître la productivité, c’est-à-dire à générer plus de chiffre d’affaires et de marge avec beaucoup moins de salariés.
L’économie américaine se prépare à se prendre « un mur de chômage » d’ici quelques semaines, et un ou deux mois tout au plus, pour des raisons structurelles de substitution assumée, par l’intelligence artificielle, de centaines de milliers d’emplois de fonctions requérant de bonnes compétences intellectuelles.
Et ce « mur » pourrait être renforcé par la chute d’activité dans de nombreux secteurs non substituables par l’IA, mais très vulnérables à la flambée des coûts de l’énergie, et plus encore à la pénurie de produits de base dont les réserves commencent à s’épuiser partout dans le monde au 65e jour de disruption des exportations depuis le golfe Persique.
Vous avez pu lire quelques articles un peu alarmistes évoquant la multiplication des faillites sur le segment des entreprises non cotées, le plus souvent anonymes et connues seulement des spécialistes d’un secteur pointu de la tech… mais la crise énergétique commence à faire des victimes de plus en plus « voyantes » et susceptibles d’inquiéter l’opinion.
La compagnie aérienne low cost Spirit Airlines vient de déposer le bilan en plein week-end, le 2 mai, et a cessé instantanément toutes ses opérations, clouant tous ses avions au sol… définitivement.
Ceux qui avaient un billet « aller » le 30 avril n’ont pas pu embarquer pour leur retour le 2 ou le 3 mai !
Mais cela fait des mois que des faillites envoient au tapis des entreprises qui présentaient des business plans prometteurs et qui avaient mené des levées de fonds dans l’allégresse auprès de prêteurs privés.
Pour la première fois en plus de dix ans, la Fed a commencé à demander directement aux banques américaines de communiquer leurs chiffres d’exposition au marché du crédit privé.
C’est précisément la mesure que prennent les organismes de réglementation bancaire lorsqu’ils cessent de se fier aux chiffres publics et commencent à se préparer à de réelles difficultés dans le secteur « non-régulé »… parce qu’il est financé en dernier ressort par des banques « classiques », qui délèguent la prise de risque à des fonds d’investissement spécialisés dont les comptes font l’objet d’une évaluation trimestrielle standard.
Le chaos dans le golfe Persique a relégué au second plan ce qui commençait à alimenter beaucoup de discussions fin février : trois des plus importants fonds de crédit privés du marché ont décidé d’appliquer les limites de retrait de fonds auxquelles avaient droit les investisseurs.
C’est un signal très fort, mais qui a été éclipsé par les tweets de Trump et les délits d’initié en série liés à ses publications sur Truth Social, qui ont permis l’enrichissement obscène d’opérateurs bien renseignés, non pas en quelques jours ou quelques semaines, mais en quelques minutes !
La situation des entreprises endettées devenait déjà très préoccupante avant qu’un coup de frein conjoncturel ne surgisse il y a deux mois : Blue Owl Capital a restreint les rachats sur son fonds de 14 milliards de dollars. BlackRock a plafonné les retraits de son fonds de prêts aux entreprises HPS de 26 milliards de dollars. 2B Cliffwater a plafonné les retraits de son fonds de 33 milliards de dollars après que les investisseurs ont tenté de retirer 14 % de leurs parts, alors que seuls 7 % leur ont été restitués.
Trois des plus grands noms du secteur ont appliqué leurs limites de rachat en une dizaine de jours, juste avant la guerre !
Un cadre supérieur du fonds Apollo affirme que les valorisations dans l’ensemble du secteur du crédit privé ne sont pas réelles.
Le crédit privé a atteint environ 2 000 milliards de dollars d’encours au cours de la dernière décennie, et il ne s’agit pas d’un segment isolé.
Les prêts à haut rendement, 7 à 10 % de rentabilité, ce qui en fait de proches cousins des subprimes, sont au cœur du système financier mondial.
Les compagnies d’assurance, les fonds souverains et les banques étrangères y ont tous placé des capitaux, car ces placements ont été présentés comme plus rentables et plus stables que les obligations publiques.
Les fonds de pension publics et privés en Europe, au Canada, au Japon et dans les pays du Golfe ont massivement investi dans le crédit privé pour obtenir des rendements canons.
Les compagnies d’assurance figurent aussi parmi les plus importants acheteurs de crédit privé, et leurs ratios de solvabilité sont liés à ces évaluations : elles possèdent plus ou moins directement des milliers de PME, qui emploient des millions de personnes.
Et les prêts à risque ont beaucoup contribué au développement de l’infrastructure d’IA.
Blue Owl est à elle seule à l’origine de certains des plus importants contrats d’infrastructure d’IA au monde : ce fonds est impliqué dans une coentreprise de 27 Mds$ avec Meta en Louisiane, a signé un accord de 15 Mds$ avec Crusoe au Texas, et a accordé 5 Mds$ de soutien à CoreWeave, qui finance son développement par le biais de crédits privés plutôt que sur les marchés obligataires publics.
Cette formule fonctionne tant que les revenus liés à l’IA augmentent suffisamment vite pour assurer le service de la dette.
Si le rythme ralentit, les défauts de paiement se répandront comme une traînée de poudre parmi les valeurs technologiques… et les licenciements évoqués en préambule seraient simplement les premières vaguelettes préfigurant un tsunami de pertes d’emplois d’une ampleur sans précédent depuis l’éclatement de la bulle des dot-com.
