On n’avait jamais vu ça, mais surtout, jamais vu autant de « jamais ». Records boursiers en rafale, IA érigée en miracle productif, semi-conducteurs en apesanteur, licenciements massifs chez les géants de la tech, pétrole manipulé au gré des annonces de Trump : Wall Street ne grimpe plus, elle défie la gravité – jusqu’à transformer la Bourse en immense partie de poker truquée.
La technologie représente 87 % de la valeur additionnelle du S&P depuis le 30 mars, et ce secteur n’a jamais rémunéré aussi peu d’employés — en pourcentage d’actifs aux États-Unis — par rapport aux dix autres secteurs du S&P 500.
Rien que les semi-conducteurs (les 21 composants de l’indice SOXX) ont ajouté 3 800 Mds$ à la capitalisation de Wall Street en six semaines (du jamais vu), en grimpant de +66 % (+11 % par semaine durant six semaines, du jamais vu), en battant 19 records en 24 séances (du jamais vu).
Les GAFAM ont rajouté +4 900 Mds$ de « capi » (en 21 séances de hausse sur 30, avec aucun repli supérieur à 0,6 %, du jamais vu), et les 475 autres valeurs du S&P n’ont rajouté que 1 300 Mds$ (un aussi faible ajout alors que l’indice a pris +18 %, soit +3 % par semaine durant six semaines, c’est aussi du jamais vu).
Le paradoxe est total, puisque l’inflation de couverture médiatique consacrée à l’IA et aux fabricants de semi-conducteurs — et à leurs centaines de milliards de profits — est inversement proportionnelle au nombre d’embauches.
Ce sont presque 100 000 licenciements qui ont été annoncés depuis le 1er janvier par Oracle (-30 000), Meta (-14 000 postes), Amazon, Microsoft, Block (l’ex-fondateur de Twitter liquide la moitié de ses effectifs), et une vingtaine d’autres entreprises, au summum de leur profitabilité, réduisent leurs effectifs, tandis que l’économie américaine aurait créé 105 000 emplois en avril (un chiffre probablement biaisé par les jobs à temps partiel, mais Wall Street le prend pour argent comptant puisque cela justifie de continuer de grimper).
L’IA semble s’imposer comme l’accélérateur de productivité le plus déflationniste de l’histoire. L’IA serait une révolution industrielle de même magnitude que l’apparition de la « fée électricité » à la fin du XIXe siècle, selon de nombreux prospectivistes qui travaillent sur plusieurs scénarios d’adoption plus ou moins rapide – mais toujours irréversibles et toujours coûteux en emplois.
L’électrification de notre pays illustre magnifiquement le principe schumpétérien de la destruction créatrice : quand le métro fonctionnant à l’électricité a remplacé les fiacres dans Paris, cela a mis beaucoup de cochers et de maréchaux-ferrants au chômage. Mais il a fallu embaucher des dizaines de milliers de salariés pour creuser les tunnels, poser les rails et du câblage, équiper les stations souterraines en éclairage, construire les rames de métro… et, pour cela, il fallait extraire du fer et du charbon, ce qui a créé un boom de l’emploi dans le Nord de la France et en Lorraine (il a même fallu importer des mineurs de Pologne et d’Italie). Sans compter l’embauche de milliers de conducteurs de trains, d’électriciens, de soudeurs, de vendeurs et de contrôleurs des billets, etc.
C’était autant de salariés supplémentaires accumulant de l’argent à dépenser en biens et services, et c’étaient des métiers mieux rémunérés que palefreniers ou tâcherons journaliers dans les campagnes.
Triple bénéfice pour l’économie : embauches nombreuses, montée en gamme, induisant un troisième bienfait, l’accumulation d’épargne, permettant d’entretenir la croissance économique sans recourir à un endettement massif de l’État ni au creusement des déficits.
Aujourd’hui, les États-Unis s’endettent de +7,5 Mds$ par jour, soit 2 800 Mds$ par an… et ceux qui créent le plus de richesse — en attendant que les pénuries de pétrole et de ses dérivés ne provoquent une récession — sont également ceux qui licencient le plus.
Et cette promesse de richesse attachée à l’IA repose sur le postulat de la génération de « gains de productivité » tels qu’on n’en avait jamais connu.
Ce beau principe porte un autre nom : faire plus d’argent avec beaucoup moins de salariés. Pas seulement dans la tech, mais dans tous les domaines d’activité.
Et nous allons bientôt découvrir si, grâce à l’IA, une économie peut faire plus de croissance avec moins d’énergie — voire des pénuries tous azimuts — et une inflation galopante.
En un siècle, on n’avait jamais vu Wall Street battre un record avec des carburants grimpant de 70 % en deux mois, ni avec des réserves pétrolières sous le seuil d’alerte. On n’avait jamais vu une série de records battus par le S&P avec une majorité de titres en repli, des volumes peau de chagrin. Jamais vu de records battus avec une inflation partie pour doubler en six mois et une Fed qui fait un 180° sur sa politique monétaire.
Jamais vu une anticipation de PIB US aussi positive avec des partenaires économiques à bout de souffle : une Europe en croissance zéro et plusieurs pays d’Asie déjà en récession, pour cause de rationnement énergétique (l’Inde vient à son tour de recommander la sobriété à ses 1,4 milliard de citoyens).
On n’avait jamais vu 2,6 milliards de calls achetés au cours d’une même séance, représentant la valeur notionnelle de la Bourse américaine.
On n’avait jamais vu un seul titre — Nvidia — représenter à lui seul 43 % de la progression des bénéfices de la tech, ni les plus-values latentes sur les investissements dans OpenAI, Anthropic représenter un tiers des bénéfices : extérioriser des gains stratosphériques sur des entreprises dont vous êtes à la fois bailleur de fonds, client et fournisseur (économie « circulaire »), cela s’appelle un Ponzi quand la dynamique haussière se renverse.
Il nous a été difficile de sélectionner un « jamais vu » parmi la bonne douzaine recensée depuis le 30 mars dernier et qui rende compte du caractère exceptionnel de ce qui se joue à Wall Street, par-delà des gains boursiers d’une ampleur et d’une célérité sans précédent connu et qui sont une évidence pour tous les observateurs.
Car ce qui vient de se dérouler depuis le 30 mars déborde largement du cadre des comparaisons avec juillet 1929 et février-mars 2000.
Des phénomènes qui relèvent de l’algébrique (les records de hausse sont faits pour être battus, et un jour ou l’autre, ils le sont) ou du comportemental.
L’intensité FOMO de 2026 dépasse tout ce qui n’a jamais été décrit depuis un siècle, c’est de l’appétit pour le risque « au cube », si jamais ce fut « au carré » pour les dot.com : le seul phénomène équivalent au cours de la dernière décennie, c’est la ruée sur le Bitcoin.
Mais aucun de ces exemples ne rend pleinement compte des déformations sous-jacentes de la structure des marchés — qui sautent aux yeux — ni de l’ampleur de la désintégration des mécanismes économiques, qui semblent soudain ne plus avoir cours après avoir constitué durant un siècle et demi un socle académique inébranlable.
Ce sont surtout les mécanismes de « découverte des prix » qui sont subvertis par une série de « délits d’initiés d’État », largement documentés par la BBC, par CBS, puis par CNBC et désormais investigués par la CFTC (l’équivalent de la SEC sur les marchés à terme).
L’insider trading est déjà un pur scandale, mais c’est aggravé par le fait que la « matière première » de ces trades qui gagnent à tous les coups sont des mensonges à répétition de Donald Trump, affirmant à une demi-douzaine de reprises que Téhéran s’apprêtait à conclure un accord de réouverture du détroit d’Ormuz… ce qui ne reposait sur aucun document ou déclaration officielle iranienne.
À chaque affirmation triomphale de l’hôte de la Maison-Blanche, réaction euphorique de Wall Street sur fond de plongeon de -10 % du prix du baril, enrichissant en quelques minutes de plusieurs centaines de millions de dollars des spéculateurs agissant comme s’ils avaient placé des micros espions dans le Bureau ovale ou Air Force One.
Un point commun troublant : ce sont des prises de positions massives à la baisse sur les dérivés pétroliers quelques minutes avant la publication d’un communiqué d’Axios, reprenant des éléments transmis par Trump… qui seront systématiquement démentis quelques heures plus tard par Téhéran.
D’autres mouvements suspects — et d’ampleur inexplicable — se répètent avec un timing tout aussi parfait depuis décembre dernier sur les plateformes de paris en ligne Polymarket et Kalshi : les participants opèrent dans un environnement qui favorise toutes les transgressions en matière de délit d’initié, à savoir l’anonymat des comptes.
Coïncidence amusante : Donald Trump Jr. est investisseur dans Polymarket tout en étant conseiller stratégique de Kalshi, son concurrent direct (source : NBC News).
La CFTC supervise nominalement ces plateformes, mais s’est engagée dans une posture de promotion de leur développement plutôt que d’application stricte des règles de transparence et de lutte contre les manipulations de marché.
Mais même si la CFTC voulait emprunter les pas de la SEC, ses moyens d’investigation ont été considérablement réduits par… Donald Trump, lequel a limogé 17 inspecteurs généraux chargés de surveiller la fraude et les conflits d’intérêts dans les agences fédérales dès son retour au pouvoir, tout en réduisant les budgets de la SEC de façon à la maintenir en sous-effectif chronique.
Mais cela ne répond pas à cette question lancinante : si les communiqués mensongers de Trump font grimper Wall Street et plonger le pétrole — et on comprend bien que les investisseurs préfèrent les bonnes nouvelles, délivrées dans le bon tempo, avant la reprise des cotations le lundi à 15h30 —, pourquoi les démentis iraniens ne provoquent-ils pas une correction symétrique des indices boursiers ?
Pourquoi l’échec franc et massif de la dernière proposition de résolution du conflit ne provoque-t-il pas un contre-choc équivalent aux faux espoirs de réouverture d’Ormuz (alors que chaque jour de blocage accroît les pénuries et le risque de stagflation) ?
La réponse est assez difficile à croire, mais elle provient du mode de fonctionnement des algos : les communiqués de la Maison Blanche sont considérés comme des sources hautement crédibles par les « algos ».
Les divers canaux de communication iraniens — de par leur diversité, voire leur contenu divergent — sont considérés comme peu crédibles par les algos.
Donc un mensonge délibéré de Trump diffusé sur un canal unique (Truth Social) et repris sans analyse critique par les médias mainstream a beaucoup plus de valeur selon les critères algorithmiques que des démentis iraniens (pas repris par ces mêmes médias), même s’ils sont concordants, car ils émanent de sources hétérogènes.
Du coup, les « algos » ne valorisent pas correctement le réel, qui est la poursuite du blocage d’Ormuz et un déficit de 1,2 milliard de barils depuis le début du conflit, soit 500 milliards de litres de pétrole à l’échelle planétaire, ce qui est également du jamais vu depuis 150 ans.
Et, pour achever de couper toute relation entre Wall Street et le quotidien des citoyens américains et le futur prévisible (inflation/récession), quelques puissants spéculateurs ont transformé le Nasdaq en « GameStop géant » : les perspectives économiques étant mauvaises fin mars, les hedge funds étaient massivement positionnés à la baisse, soit à la vente, soit gros acheteurs de puts.
Un contrepied haussier d’une ampleur inimaginable depuis le 30 mars les contraint à se racheter malgré la persistance des pénuries, de l’effondrement de la croissance hors des frontières des USA.
Et le « syndrome GameStop » (un éditeur de jeux vidéo en faillite sauvé par ses fans des griffes des vendeurs à découvert pariant sur sa faillite inéluctable) fait référence à un phénomène dénommé gamma squeeze : quand un titre se met à progresser dans des proportions totalement inhabituelles, incompréhensibles et sans précédent, les vendeurs de calls se trouvent contraints d’acheter le sous-jacent pour se couvrir.
À un moment, on ne trouve même plus assez de titres à emprunter sur le marché, ce qui radicalise encore plus le mouvement haussier et contraint d’autres teneurs de marché sur les options call à se précipiter pour se couvrir à tout prix, ce qui fait encore plus flamber la valeur, même si l’entreprise en question va déposer le bilan.
Ce n’est plus de la Bourse, c’est du poker : celui qui possède une paire de 2 va défier celui qui possède un brelan d’as, en misant comme s’il détenait une quinte flush.
Celui qui détient le brelan d’as — de loin la meilleure main de la table — est obligé de suivre, et de surenchérir encore et encore, et rapidement au-delà de ce que sa couverture en jetons lui permet. Certains jettent l’éponge, seuls les plus solides psychologiquement iront défier le roi du bluff jusqu’au bout.
Wall Street, c’est devenu une guerre des piles de jetons (gamma squeeze), avec en prime un croupier qui fait sortir systématiquement le 36 à la roulette (les fausses annonces d’accord avec l’Iran), avec un seul heureux parieur qui mise systématiquement sur ce numéro — et pas un autre — pendant que tous les autres joueurs se font rincer.
À un moment — qu’il est difficile de timer —, les joueurs, d’abord incrédules puis convaincus d’être floués, se révoltent et mettent rageusement à sac le casino… et son directeur sur un rail, couvert de goudron et de plumes (si lui et sa famille ne se sont pas enfuis très vite et très loin).
Aujourd’hui, c’est la police des jeux qui devrait faire le travail… mais Donald Trump a pris soin de réduire suffisamment ses effectifs pour que l’enquête dure une décennie.
Du coup, on en revient au scénario où les joueurs se font justice eux-mêmes, et là, il vaut mieux quitter le casino avant qu’il ne parte en fumée.
Et cette fois, on risque pour de bon d’assister à du… jamais vu !

2 commentaires
Magnifique!
Analyse très claire et surtout très juste