Les basculements géopolitiques qui ont abouti au « mémorandum » du 17 juin ne sont qu’un hors-d’œuvre ! Derrière le rapprochement amorcé entre Washington et Téhéran se profilent une lourde facture militaire, la reconstitution des arsenaux américains et une possible redéfinition de la relation stratégique entre les États-Unis et Israël.
Les États-Unis et l’Iran ont donc signé un « Mémorandum d’entente d’Islamabad » avec 36 heures d’avance sur le calendrier prévu – Trump depuis Versailles ; le président du Parlement iranien, avec l’aval de l’IRGC, à distance. Il s’agit seulement du début d’un commencement de processus devant mener vers une normalisation des relations entre Téhéran et Washington et, par extension, avec les alliés des États-Unis. Mais le plus urgent était que les marchés se remettent à croire à une réouverture quasi immédiate du détroit d’Ormuz et à la circulation de l’or noir, du GNL, des engrais, de l’acide sulfurique indispensable à l’industrie, etc.
Ce n’est évidemment pas si simple : la première étape consistera à déminer le détroit – comptez de 15 jours à un mois — afin de le rendre navigable sur toute sa largeur. Il faudra ensuite que les armateurs reçoivent le feu vert des compagnies d’assurance, lesquelles vont observer une « période probatoire » (au moindre incident, le décompte repartira de zéro) afin de s’assurer que tout le monde respecte bien le cessez-le-feu, y compris au Liban.
Rien n’est moins sûr : le principal allié des États-Unis dans la région s’y refuse. C’est le même qui s’est employé à torpiller les pourparlers – indirects, via le Pakistan – qui se déroulent depuis le 8 avril, et notamment ceux, décisifs, du week-end dernier. Cela a failli déboucher sur la reprise d’une guerre totale et la destruction réciproque de nouvelles infrastructures énergétiques en Israël et dans le golfe Persique.
Un embrasement a été évité in extremis par la divulgation de substantielles « concessions » de dernière minute de la part de Trump au profit des Iraniens, alors que les réserves stratégiques de pétrole des États-Unis étaient au plus bas depuis 20 ans, au moment même où vient de débuter la driving season.
Profitant de la tribune du G7 à Évian, Trump a reconnu : « Nous aurions épuisé les réserves de pétrole dans environ quatre semaines. » Mais il s’est défendu d’avoir capitulé et se vante d’être « parvenu à enrayer une récession mondiale ».
Cette dernière partie de son propos est difficilement contestable. Mais même sans récession — la Fed se montre optimiste et relève sa prévision de croissance du PIB américain à 2,3 % en 2026 et à 2,4 % en 2027 —, la facture de la guerre va être salée.
Les experts sont en train de dresser le bilan, et celui-ci va bien au-delà des 300 Mds$ qui devraient être « fléchés » vers la reconstruction de l’Iran. Il était impératif d’écarter le motif de « réparations de guerre », indéfendable politiquement. Au final, cela ne devrait pas coûter très cher au contribuable américain en termes de contribution directe… Mais le consommateur, lui, n’a pas fini de régler la facture de l’inflation.
Et il y a cette autre facture qui les attend et qui risque de peser lourd politiquement lors des midterms : celle du matériel « consommé » pendant six semaines pour mener des frappes et, surtout, intercepter les drones et les missiles lancés par milliers au-dessus du golfe Persique.
Il y a également la destruction quasi intégrale de 13 bases américaines au Moyen-Orient. Il est impensable de présenter la facture de leur reconstruction aux monarchies du Golfe qui les hébergeaient — Trump avait osé évoquer cette possibilité début juin.
Des stations radar américaines, des avions AWACS et des drones espions coûtant plusieurs dizaines, voire plusieurs centaines de millions de dollars, ont été anéantis par l’Iran au Qatar, en Irak et en Jordanie…
La facture de cette guerre impopulaire, mal menée stratégiquement — par opposition au volet militaire contre les moyens conventionnels des Gardiens de la révolution, qui fut bien exécuté — et qui n’a permis d’atteindre aucun des buts politiques annoncés au soir du 28 février, s’élèverait à 100 Mds$.
La seule bonne nouvelle, c’est que ce matériel parti en fumée va devoir être renouvelé. Ce sont donc des millions d’heures de travail garanties pour les salariés de l’industrie américaine de la défense.
Les États-Unis ont en effet tiré plus de 200 intercepteurs THAAD produits par Lockheed Martin — à 13 M$ l’unité — pour défendre Israël et les pays du Golfe pendant l’opération Epic Fury. Cela représente à peu près la moitié des stocks du Pentagone pour ce seul système d’armes.
Il faudra, au bas mot, deux ans pour regarnir cet arsenal et le ramener à son niveau d’avant-guerre, celui du 27 février.
Les États-Unis ont également tiré plus de 100 intercepteurs SM-3 et SM-6 depuis des navires de la Marine positionnés dans l’est de la Méditerranée.
Israël a tiré moins de 100 intercepteurs Arrow et environ 90 intercepteurs David’s Sling.
Un responsable du gouvernement américain a déclaré au Washington Post que l’Amérique avait tiré environ 120 intercepteurs de plus qu’Israël et avait intercepté deux fois plus de missiles iraniens.
Les États-Unis ont également contribué à hauteur de 18 Mds$ — officiellement — au budget de défense d’Israël, qui s’élève à environ 44 Mds$. Mais c’est sans compter le coût du « renseignement » : toutes les données satellites et l’intelligence artificielle mobilisée intensivement pour le « ciblage pertinent » durant six semaines, et même jusqu’au week-end dernier.
Et, à propos de « renseignement », le sénateur pro-israélien Tom Cotton a supervisé la rédaction d’un texte baptisé NSPM — ou National Security Presidential Memorandum — qui fait évoluer la « gouvernance » de la défense. Il sera, en principe, soumis à l’aval du Congrès.
Le NSPM propose discrètement, via les sections 224 et 622, de faire fusionner de manière permanente le renseignement militaire, la production et les achats de défense des États-Unis et d’Israël au sein d’une seule structure décisionnelle, sauf « circonstances exceptionnelles où l’une des parties ne serait clairement pas concernée ».
Les bons connaisseurs de la coopération israélo-américaine depuis le début des années 2000 — et la guerre d’Irak — tentent de minimiser la portée de cette proposition en rappelant l’étroitesse de cette « coopération » depuis 25 ans, parfaitement fluide et tolérée jusqu’à une date très récente par le Pentagone.
Or, ce dernier vient de sortir un carton rouge contre les « ingérences » et l’espionnage des « services israéliens », notamment lors de la phase de négociations secrètes des toutes dernières semaines, menées par l’intermédiaire du Pakistan.
Cet espionnage visait les personnels de la Maison-Blanche et du Pentagone impliqués dans les pourparlers.
Mais, en ce qui concerne les sections 224 — alinéa concernant la coopération avec l’unité israélienne « HR-8200 » — et 622 — alinéa concernant la coopération technologique militaire —, elles sont d’emblée inconstitutionnelles : aucun partage systématique ni aucune coadministration de la défense américaine ne sont légaux ni licites, même avec le meilleur allié des États-Unis.
La grande question est de savoir si Donald Trump désavouera ou non Tom Cotton, ainsi que les acteurs acquis aux requêtes israéliennes qui ont œuvré en coulisses au Pentagone.
Ces propositions mériteraient un jugement de type Cour suprême, avec des « conséquences judiciaires » pour ceux qui ont outrepassé, en toute connaissance de cause, la Constitution.
C’est toute la coopération israélo-américaine qui risque d’être profondément redéfinie ces prochains jours.
Il n’y a pas que la signature du « MOU » de ce mercredi — memorandum of understanding —, car l’opposition aux propositions de Tom Cotton et consorts monte en puissance, dans un contexte d’impopularité exacerbée à l’encontre des dirigeants de l’État hébreu. Trump les a ouvertement pris en grippe, d’après ses déclarations au G7, dénonçant des destructions et des morts inutiles à Beyrouth.
Ni la Maison-Blanche ni personne ne confondent le gouvernement d’extrême droite et le peuple d’Israël, auquel la solidarité américaine et internationale reste largement acquise.
Mais Trump a changé de ton et affirme : « C’est moi, le patron. » Il n’y a plus qu’à attendre la confirmation de ce changement de cap, à travers le respect du cessez-le-feu par toutes les parties.
