Alliés réticents, improvisation permanente, institutions démantelées, soumission assumée aux intérêts israéliens et flambée énergétique mondiale : la Maison-Blanche joue avec le feu au Moyen-Orient tout en exhibant les signes d’une nervosité croissante.
Quand le pétrole flambe et que Wall Street commence à tanguer dangereusement, Donald Trump sort immanquablement une annonce.
Le 2 mars, c’était « la guerre est gagnée, le Guide suprême a été éliminé, le régime va tomber » ; le 9 mars, c’était « les Iraniens sont écrasés, pulvérisés, ils m’ont secrètement contacté pour capituler, mais j’ai refusé » (le chef de la diplomatie iranienne Abbas Araghchi, lui, a été catégorique : « Non, nous n’avons jamais demandé de cessez-le-feu. Nous n’avons même jamais demandé de négocier. Nous sommes prêts à nous défendre aussi longtemps que nécessaire. »)
Le 15 mars, Donald Trump confirme la règle du jamais deux sans trois : il a affirmé que « plusieurs pays vont participer à la réouverture du détroit d’Ormuz en attendant que l’on ait fini de couler tous les bateaux (c’est plus amusant que de les capturer) et de tout détruire en Iran ».
Pour n’importe quel tribunal international, un chef d’État expliquant qu’il continue à frapper un adversaire qu’il prétend avoir déjà désarmé pour son amusement personnel – au lieu de lui proposer une reddition – serait immédiatement soupçonné de crime de guerre.
C’est le même Trump qui, en 2008, déclarait : « Quiconque envahit le Moyen-Orient sous de faux prétextes devrait être destitué. »
En réalité, un seul pays – toujours le même – va envoyer sa flotte pour épauler la Navy américaine : il s’agit du Royaume-Uni.
Les « autres pays », comme d’habitude, ce sont des îlots confettis sous dépendance américaine et qui approuvent toutes les guerres impériales états-uniennes de peur de perdre leurs subventions… Des pays qui n’ont pas de marine, mais sont toujours « prêts à aider » (mais du coup, dans la rhétorique trumpienne, ils comptent comme faisant partie d’une « vaste coalition internationale »).
Le principal et plus proche partenaire économique — le Canada — n’ira pas, Mark Carney l’a clairement affirmé : aucun vaisseau arborant la feuille d’érable n’ira risquer de couler dans le golfe Persique cette fois-ci.
De leur côté, les pays du Golfe résistent à la pression de Trump et refusent de rentrer officiellement en guerre avec l’Iran, ce qui reviendrait à se fâcher avec la Chine, qui est également l’un de leurs principaux clients et fournisseurs.
Et la plupart n’ont pas de marine, se reposant sur la protection US, liée au prêt d’une partie de leur territoire à des bases militaires destinées à « surveiller » l’Iran, l’Afghanistan et la Russie depuis 45 ans. En échange, ils pensaient bénéficier d’une couverture aérienne efficace, et ils se découvrent soudain vulnérables, car l’essentiel des moyens est déployé pour la protection d’Israël.
Donald Trump a ensuite déclaré ce dimanche que « les alliés se préparaient à un avenir sombre s’ils n’aidaient pas les États-Unis ». Pression, chantage, menaces… La Maison-Blanche a rarement fait étalage d’autant de nervosité.
C’est étrange de la part d’une puissance qui « remporte une victoire écrasante » (Trump l’a glissé à cinq reprises dans une seule et même phrase) face à une situation qui semble lui échapper tandis que ses traditionnels soutiens de l’OTAN font défaut.
L’ex-patron de l’OTAN, Jens Stoltenberg, a critiqué vertement le déclenchement du conflit : « L’attaque contre l’Iran est illégale, l’OTAN devrait rester en dehors de cela et il n’y a aucune garantie que l’alliance survive à la présidence de Trump. »
Les États-Unis ont donc « pulvérisé les capacités militaires iraniennes, anéanti leur flotte de guerre », mais ont besoin d’une aide d’urgence pour rouvrir le détroit d’Ormuz à leurs navires.
Les preuves s’accumulent au fil des « briefings » (destinés aux membres du Congrès) : Donald Trump s’est lancé dans un conflit armé contre l’Iran sans l’ombre d’un plan, ni le moindre objectif clair, et il improvise au gré des initiatives israéliennes qui agissent souvent sans son feu vert.
Et surtout, l’administration Trump s’est délibérément débarrassée des institutions jouant le rôle de garde-fous internes (capables de formuler des diagnostics stratégiques et sécuritaires pertinents) pour imposer au Pentagone une loyauté idéologique au détriment de l’expertise.
Et s’il est question de « loyauté », celle de la Maison-Blanche s’applique d’abord à Israël – c’est revendiqué haut et fort par Lindsey Graham et Steve Witkoff – plutôt qu’au peuple américain auquel il avait été promis l’arrêt de toutes les guerres et un carburant à moins de 2 $ le gallon.
Le prix moyen dépasse 3,8 $ à l’échelle nationale, soit +30 % en un mois. Il atteint 4,5 $ en moyenne dans le Nevada, l’État de Washington, 4,60 $ en Californie et 5,5 $ dans certaines stations urbaines, soit +40 % en un mois.
Pour en revenir au naufrage de la diplomatie US, Marco Rubio a liquidé plus de 1 300 employés du département d’État (l’équivalent de notre Quai d’Orsay) et rappelé une trentaine d’ambassadeurs de carrière.
Conséquence : les alliés du Golfe se retrouvent sans aucun interlocuteur américain pendant que les négociations nucléaires ultra-sensibles ont été confiées par Trump à son gendre Jared Kushner et à Steve Witkoff, qui sont des alliés (et « allié » est un terme faible) inconditionnels du Mossad.
Marco Rubio cumule de surcroît les mandats : il règne simultanément sur la diplomatie et la sécurité nationale. Il a totalement court-circuité les garde-fous habituels du renseignement américain.
Le Bureau ovale a délibérément écarté les experts fédéraux pour laisser le sort de la prolifération atomique et la résolution de la crise du Liban et du sort des Gazaouis entre les mains de promoteurs immobiliers.
Jared Kushner a présenté devant un parterre d’investisseurs un plan de transformation de Gaza en une nouvelle riviera méditerranéenne façon Dubaï ou Miami.
Au Pentagone, Pete Hegseth — un ex-présentateur de FOX TV — applique à l’Iran la même méthode de démolition systématique qu’à l’Afghanistan et plus anciennement au Vietnam (tapis de bombes par B-52 ou « carpet bombing »).
Il a commencé dès 2025 à renvoyer les conseillers juridiques chargés d’évaluer la légalité des ordres militaires (notamment en regard de la Convention de Genève).
Il a également liquidé le Centre d’évaluation de la protection des civils chargé d’évaluer les dommages collatéraux causés par des frappes et de vérifier la pertinence des cibles, afin — par exemple — d’éviter de bombarder une école et de massacrer 165 fillettes… ce qui entraîne des répercussions catastrophiques en termes d’image pour les États-Unis et l’effondrement du soutien de l’opinion publique à la guerre.
Cette obsession du recours à la force militaire brutale décomplexée — dont Trump se délecte ouvertement en expliquant « qu’il a tout détruit et se retient d’anéantir totalement l’Iran pour des décennies » — se traduit directement par un bilan humain catastrophique sur le terrain.
L’administration américaine foule aux pieds le droit international et s’affranchit de toute validation du Congrès grâce à la grosse ficelle de « l’opération antiterroriste » (la même qui a servi pour le Venezuela), pour déclencher ce qui a 100 % des caractéristiques d’une guerre d’agression totale.
Ivre de sa puissance, Trump entend imposer la loi du plus fort, sur fond de naufrage stratégique et de généralisation du conflit au Moyen-Orient.
Il en résulte la pire disruption d’approvisionnement énergétique planétaire depuis le début du conflit Iran/Irak (l’agresseur) de 1980 à 1988, tandis que le Liban est en train d’être annexé par son allié israélien (tout le Sud-Liban est vidé de ses habitants), moyennant un nettoyage ethnico-religieux qui est dénoncé comme tel par les plus grands médias internationaux, sauf américains et une partie des médias européens (sauf espagnols, islandais, norvégiens, néerlandais et hongrois).
Compte tenu du chaos géopolitique en « mode improvisation » de la Maison-Blanche, de l’envol du prix de l’énergie, de l’effondrement de la croissance US de 4,4 % à 0,7 % au 4e trimestre, le fait que les indices US aient reperdu seulement 5 % par rapport à leurs récents sommets a de quoi laisser perplexe.
Il n’est de pire aveugle que celui qui ne veut pas voir.

1 commentaire
Bravo pour cette chronique.