La chute de l’empire britannique a commencé le jour où Londres s’est engagée dans une guerre qu’elle n’avait plus les moyens de financer. Le conflit a épuisé ses finances, fragilisé sa puissance et fini par emporter la livre avec lui. Aujourd’hui, le dollar occupe dans l’ordre mondial la place que tenait autrefois la monnaie britannique — et il se heurte, lui aussi, aux mêmes périls.
Ce week-end, le monde entier a retenu son souffle. Les mouvements de troupes donnaient à penser que quelque chose se préparait ; une invasion de l’Iran semblait imminente.
« Voilà, c’est exactement ce qu’il nous fallait… », disaient beaucoup, avec sarcasme. Nous sommes déjà insolvables. Une guerre ne ferait qu’aggraver la situation. Reste à savoir dans quelle mesure.
Wolf Richter nous en a donné un aperçu :
« Statut du dollar américain comme monnaie de réserve mondiale : la part du dollar tombe à son plus bas niveau depuis 31 ans, alors que les banques centrales se tournent vers d’autres devises et l’or. »
Lors de la première guerre mondiale, l’empire britannique s’est retrouvé à se battre sans véritable raison. Il se battait depuis des siècles. C’est ce que font les empires. Mais cette fois, il combattait à une échelle qu’il n’avait pas les moyens de soutenir.
Cause ou conséquence ? Nous l’ignorons. Mais les empires qui prospèrent doivent offrir un niveau de sécurité acceptable, ainsi qu’une monnaie digne de confiance. Ôtez à une devise sa solidité, et la puissance de l’empire semble s’évanouir avec elle.
Au XIXe siècle, la Grande-Bretagne était l’hégémon mondial. Sa monnaie, garantie à 100 % par l’or, maintenait les prix stables depuis près d’un siècle. Ce fut aussi un siècle relativement paisible. Le Royaume-Uni menait ses guerres loin de l’empire – en Inde, en Afrique, en Crimée, en Chine. Aucune d’entre elles ne mobilisait toute la puissance économique et militaire du pays.
Quelle époque pour les Anglais ! Puissance, richesse, statut… ils avaient tout. John Maynard Keynes, l’un des grands économistes du XXe siècle, décrivait ainsi sa bonne fortune :
« L’habitant de Londres pouvait commander par téléphone, en sirotant son thé du matin au lit, les produits les plus divers de la terre entière, dans les quantités qui lui plaisaient, et s’attendre raisonnablement à les voir livrés rapidement à sa porte ; il pouvait, au même moment et par les mêmes moyens, engager sa fortune dans les ressources naturelles et les entreprises nouvelles de n’importe quelle région du monde, et en partager, sans effort ni même souci, les fruits et les avantages à venir ; ou encore décider d’associer la sécurité de ses biens à la bonne foi des habitants de n’importe quelle municipalité importante, sur n’importe quel continent, selon ce que sa fantaisie ou ses informations lui suggéraient. Il pouvait obtenir immédiatement, s’il le souhaitait, des moyens de transport bon marché et confortables vers n’importe quel pays ou climat, sans passeport ni formalité d’aucune sorte ; envoyer son domestique au bureau voisin d’une banque pour se procurer la quantité de métaux précieux qui lui convenait ; puis partir à l’étranger, vers des contrées lointaines, sans rien connaître de leur religion, de leur langue ou de leurs coutumes, portant sur lui sa richesse monnayée, et se sentir profondément lésé et fort surpris à la moindre entrave.
Mais, par-dessus tout, il considérait cet état de choses comme normal, certain et permanent — sauf à s’améliorer encore —, et toute déviation comme anormale, scandaleuse et évitable.
Les projets et les politiques du militarisme et de l’impérialisme, des rivalités raciales et culturelles, des monopoles, des restrictions et de l’exclusion — qui devaient jouer le rôle du serpent dans ce paradis — n’étaient guère plus que des distractions de lecture quotidienne, et semblaient n’exercer presque aucune influence sur le cours ordinaire de la vie sociale et économique, dont l’internationalisation était, en pratique, presque achevée. »
Cela vous semble-t-il familier ?
Aujourd’hui, cela pourrait s’appliquer à l’Américain moyen, qu’il vive à New York ou dans le Nevada. Jusqu’à très récemment, il pouvait profiter de divertissements, de fruits et de gadgets venus du monde entier, sans aucune interruption. Il pouvait ignorer totalement les longues et complexes chaînes d’approvisionnement qui rendaient cela possible, ou même l’origine de ces merveilles. Mais son dollar était aussi solide que l’or. On le voulait. On en avait besoin. Et il pouvait en « imprimer » des milliers de milliards.
Il se voyait sans doute comme l’un des hommes les plus puissants et les plus méritants à avoir jamais goûté à l’Éden… muni d’une carte de crédit sans limite apparente.
Mais les serpents rampaient déjà sous ses pieds. Il pouvait s’inquiéter du niveau d’endettement nécessaire pour maintenir son train de vie. Il pouvait redouter la hausse des prix. Et nourrir un ressentiment – attisé peut-être par les « libtards » à gauche ou les « nazis » à droite. Quelques observateurs particulièrement lucides pouvaient aussi soupçonner que la prospérité environnante n’était qu’un mirage, créé par de la fausse monnaie et craindre que tout cela ne touche bientôt à sa fin.
Shanaka Anselm Perera rapporte :
« Les intérêts annuels de la dette nationale ont atteint 1 220 milliards de dollars pour l’exercice fiscal 2025. C’est plus que le budget de la défense. Plus que Medicare. La demande de crédits supplémentaires pour la guerre en Iran dépasse les 200 milliards de dollars. La Réserve fédérale ne peut pas baisser ses taux, car l’inflation énergétique liée au détroit d’Ormuz a porté l’indice PCE à 2,7 % et continue de monter. Chaque point de base maintenu par la Fed est un point de base qui se capitalise contre 39 000 milliards de dollars de dette brute. La guerre qui devait durer quelques semaines coûte désormais des centaines de milliards, tandis que le coût de son financement augmente avec chaque baril de pétrole qui ne transite pas par le détroit. »
La période enchantée prit fin pour le Londonien en août 1914. Ce fut le début de la Grande Guerre. Le plus étonnant, dans cette guerre, est que la Grande-Bretagne s’est épuisée dans un conflit où elle n’avait, au fond, rien à gagner.
Tout comme les frappes américaines menées contre l’Iran aujourd’hui, c’était une guerre de choix, non de nécessité. Pour tous les protagonistes. Les deux camps ne se haïssaient pas réellement. Tous embarquaient dans la Révolution industrielle. Tous évoluaient vers la démocratie parlementaire. Et, à l’exception de quelques ajustements territoriaux marginaux — l’Alsace et la Lorraine ont été rendues à la France —, rien de significatif ne devait être gagné par les combats.
Mais la guerre devait être courte et facile ; tout le monde le disait. Et glorieuse, par-dessus le marché. Les drapeaux flottaient. Les bureaux de recrutement manquaient de personnel. Les journaux envoyaient leurs correspondants couvrir les opérations comme s’il s’agissait de Jeux olympiques où l’enjeu serait la vie elle-même.
Mais l’enthousiasme initial a fini par céder la place à la lassitude… puis à l’insolvabilité.
La guerre a tout changé, à commencer par la monnaie. Lorsque la première guerre mondiale a éclaté, le Royaume-Uni n’était pas seulement la première puissance militaire — Britannia rules the waves ! —, il possédait aussi l’économie la plus solide du monde, avec 40 % des investissements internationaux.
Puis, en 1914, la Grande-Bretagne a abandonné l’étalon-or, et sa monnaie, comme sa puissance impériale, ont commencé à décliner. À la fin de la guerre, elle était lourdement endettée, notamment envers les États-Unis. (Une hypothèse pour expliquer l’entrée en guerre des États-Unis aux côtés du Royaume-Uni plutôt que de l’Allemagne tient simplement au fait que ses banquiers avaient prêté davantage aux Anglais.) Et lorsque les canons se sont enfin tus, les seuls intérêts de la dette absorbaient 40 % du budget britannique. C’est ce qui a conduit à la dépression de 1920-1921. Cela a entraîné aussi une nouvelle dévaluation de la livre.
L’empire britannique a connu sa fin — faible et sans éclat — lors de la crise de Suez. « Alliée » à la France et à Israël, la Grande-Bretagne a entrepris de reprendre le canal à l’Égypte. Les trois alliés ont attaqué. Mais lorsqu’ils ont demandé le soutien de Dwight D. Eisenhower, celui-ci a répondu « non ». (C’était avant que le lobby israélien n’exerce une emprise sur les élus américains.) Eisenhower est même allé jusqu’à bloquer la demande britannique de prêts auprès du FMI.
La livre a continué de perdre de la valeur. D’abord face au dollar, puis face aux biens et services. Depuis 1914, elle a perdu 99 % de son pouvoir d’achat.
Face à l’or, la perte est encore plus spectaculaire. En 1914, une once d’or s’achetait pour 3 livres, 17 shillings et 9 pence. Aujourd’hui, elle vaut environ 3 430 £ l’once, soit une perte proche de 99,9 %.

3 commentaires
En 1914, une pièce de 20 francs or affichait 20 « anciens francs » , soit 0,2 « nouveaux francs » de 1959, soit 0,03 € actuels, pour une valeur égale à celle de 5,8 g d’or d’une valeur unitaire de 128 € sur le site de bullionvault : c’est pire que pour la livre et ce fut encore pire pour le mark allemand avec l’épisode de 1923. Le 20ème siècle et ses guerres a marqué le déclin de la part de l’europe dans la prospérité mondiale, marquée par les « délires politiques » du communisme, du nazisme et l’usage abusif du prétexte keynésien.
Oui, mais cela va beaucoup plus loin. C’est tout l’Occident (Europe-USA) qui est confronté à un monde qu’il ne domine plus scientifiquement, techniquement, économiquement, financièrement, ni politiquement. Comme il l’a fait pendant deux siècles (19è-20è). C’est la mondialisation, une réalité. Ce n’est pas le mondialisme, une idéologie occidentale, attardée. Nous avons connu deux guerres dites « mondiales » qui étaient en réalité totalement occidentales dans leurs causes. Avec la mondialisation vont se multiplier des affrontements régionaux. C’est sans doute une moins mauvaise chose. Car les grands centres de décision se sont diversifiés et peuvent se contrarier mais aussi s’équilibrer.
La France possédait l’armée de terre la plus puissante en 1914. Suite à la défaite de 1870, la France a considérablement renforcé son armée de terre à preuve toutes les casernes, encore à vendre, de cette époque. La France redoutait à juste titre l’Allemagne, ce qui est, de nouveau, d’actualité. La guerre de 14-18 sonna bien le déclin de l’Europe. Deux observations cependant, le spectaculaire redressement de l’Allemagne avant 1940, et le sursaut de la France de 1945 à 1970. Les empires gardent toujours leur mot à dire.