Hier, c’était la Grèce qui faisait trembler l’Europe. Aujourd’hui, c’est la France. Alors que les investisseurs se détournent de notre dette, Moody’s vient pourtant de nous accorder un nouveau sursis. Mais derrière cette apparente bonne nouvelle se profile une menace autrement plus grave : celle d’une crise capable d’ébranler toute la zone euro.
Pendant des années, nous avons regardé les difficultés de la Grèce, du Portugal ou de l’Italie avec une certaine condescendance. Ces pays étaient les mauvais élèves de la zone euro, ceux dont les dérives budgétaires menaçaient régulièrement la stabilité de la monnaie unique. La France, elle, appartenait au groupe des grandes économies censées protéger l’Europe des crises.
Aujourd’hui, les rôles sont en train de s’inverser. Et le réveil est particulièrement douloureux.
Non seulement notre pays emprunte désormais plus cher que ces trois États, mais la dégradation de notre économie commence également à peser sur l’ensemble de la zone euro. Une situation d’autant plus préoccupante que les derniers chiffres, pourtant déjà très mauvais, ne reflètent pas encore pleinement les conséquences des violences qui ont secoué la France depuis le 17 octobre.
Certains trouveront sans doute que c’est une exagération. Pourtant, les faits sont là.
La question n’est plus simplement de savoir si la France va entrer en récession ou comment elle parviendra à financer sa dette. Elle est désormais beaucoup plus grave : notre pays peut-il provoquer une nouvelle crise existentielle de la zone euro ?
Une économie déjà fragilisée avant les dernières violences
Commençons par un chiffre qui devrait faire réfléchir tous ceux qui prétendent que la situation française n’est pas si inquiétante : en octobre, l’indicateur de confiance des ménages publié par l’INSEE s’est effondré, retrouvant des niveaux de pessimisme que nous n’avions plus connus depuis de nombreuses années.
Mais le plus préoccupant est ailleurs : l’essentiel de cette enquête a été réalisé avant le 17 octobre, date à laquelle ont commencé les violences et les dégradations qui ont profondément marqué notre pays. Autrement dit, les Français étaient déjà extrêmement inquiets avant ces événements.
Et ce n’est pas un simple problème de moral. Lorsque les ménages craignent pour leur avenir, ils réduisent leurs dépenses, reportent leurs achats et préfèrent conserver leur épargne. À l’approche des fêtes de fin d’année, les conséquences pourraient être particulièrement lourdes pour les commerçants.
Du côté des entreprises, les nouvelles ne sont guère meilleures.
Les premières estimations des indices PMI d’octobre montrent que l’activité se contracte à nouveau dans l’industrie, avec un indicateur à 49,3 points, mais aussi dans les services, à 48,4 points. L’indice composite, qui regroupe les deux secteurs, ressort lui aussi à 48,4 points. Rappelons qu’en dessous de 50, ces indicateurs signalent une contraction de l’activité.
Et, là encore, ces enquêtes ont été réalisées en grande partie avant les événements du 17 octobre.
Dans ces conditions, difficile d’espérer un redémarrage rapide de la consommation ou de l’investissement. Je crains au contraire que le chômage, qui dépasse déjà 8 %, atteigne au moins 9 % d’ici la fin de l’année, puis se rapproche de 10 % en 2027.
Le problème est que cette récession qui menace intervient au pire moment possible : celui où les marchés commencent précisément à douter de notre capacité à maîtriser notre dette.
La France est devenue le mauvais élève de l’Europe
Le 22 octobre, le taux d’intérêt des obligations françaises à dix ans a atteint 5,13 %, un niveau inédit depuis juillet 2002.
Mais le plus inquiétant, c’est l’écart qui s’est creusé avec les autres pays européens.
Ainsi, le spread entre les taux français et allemands a approché 180 points de base, soit près de 1,8 point de pourcentage. Il faut remonter à novembre 2011, en pleine crise des dettes souveraines, pour retrouver de telles tensions.
À l’époque, c’était la Grèce qui faisait trembler la zone euro. Aujourd’hui, c’est la France.
Et les comparaisons sont particulièrement cruelles.
Les investisseurs exigent désormais des rendements supérieurs sur la dette française à ceux du Portugal, de la Grèce et même de l’Italie. Un renversement spectaculaire, puisque les obligations italiennes rapportaient encore davantage que les nôtres il y a quelques mois.
Comment en sommes-nous arrivés là ?
Il faut reconnaître les efforts accomplis par nos voisins. Le Portugal et la Grèce ont considérablement assaini leurs finances publiques, tandis que l’Italie est parvenue à retrouver un équilibre budgétaire primaire, c’est-à-dire hors paiement des intérêts de la dette.
Pendant ce temps, la France a continué d’accumuler les déficits.
J’ai repris les statistiques européennes depuis 2002 : sur les 25 années étudiées jusqu’en 2026, notre pays n’a respecté le critère d’un déficit public inférieur à 3 % du PIB qu’à trois reprises.
Trois fois en vingt-cinq ans.
Depuis 2017, notre déficit représente en moyenne environ 5 % du PIB. Depuis 2022, cette moyenne atteint même 5,3 %.
À cela s’ajoute une dette publique de 119,1 % du PIB au deuxième trimestre 2026, qui nous place au troisième rang des pays les plus endettés de la zone euro.
Quant à nos dépenses publiques, elles représentent 57,6 % du PIB, le niveau le plus élevé de l’Union européenne.
Et malgré cela, nos dirigeants continuent de chercher de nouvelles recettes fiscales plutôt que de s’attaquer sérieusement aux dépenses. À force d’augmenter les impôts, nous affaiblissons la croissance qui devrait précisément nous permettre de financer notre modèle social.
Voilà l’engrenage dans lequel la France s’est enfermée.
Moody’s préfère regarder ailleurs
C’est dans ce contexte que Moody’s a décidé, le 23 octobre, de maintenir la note souveraine française à Aa3, avec une perspective négative.
Je dois dire que cette décision me paraît difficilement compréhensible.
La dette explose, les déficits persistent, les taux atteignent des sommets et les perspectives économiques se dégradent.
Que faudrait-il de plus ?
Certes, une agence de notation n’a pas vocation à suivre chaque fluctuation des marchés. Mais elle doit apprécier les risques avec lucidité, pas offrir un sursis à un pays qui refuse de corriger ses déséquilibres.
Nous avons déjà vu les conséquences d’une telle indulgence. Avant la crise des subprimes, certains produits financiers extrêmement risqués bénéficiaient encore d’excellentes notations. Puis les agences ont fini par reconnaître la réalité, lorsque les dégâts étaient déjà considérables. Avec la Grèce, les dégradations sont également intervenues alors que la défiance des marchés était largement installée.
Le risque est de reproduire aujourd’hui les mêmes erreurs : attendre que la situation devienne incontrôlable pour reconnaître officiellement sa gravité.
D’autant que l’absence de sanction pourrait encourager nos dirigeants à poursuivre leurs mauvaises habitudes. Pourquoi engager des réformes difficiles si les agences continuent de vous accorder leur confiance ?
C’est ce que l’on appelle l’aléa moral.
Et c’est aussi une profonde injustice pour les pays européens qui ont accepté de faire les efforts nécessaires.
D’ailleurs, les investisseurs n’ont guère été impressionnés par cette décision. Le 27 octobre, le taux français à dix ans évoluait toujours autour de 4,96 %, avec un écart de 161 points de base par rapport à l’Allemagne.
La sanction officielle a été évitée, mais la défiance demeure.
Une crise que la BCE ne pourra pas forcément arrêter
Nous arrivons maintenant au cœur du problème.
Car, si la situation française continue de se dégrader, les conséquences pourraient dépasser très largement nos frontières.
Certains me répondront que la Banque centrale européenne interviendra forcément pour empêcher une catastrophe. Mais c’est oublier deux difficultés majeures.
D’abord, la France n’est pas la Grèce. Notre pays représente un poids économique et financier considérable : une crise de notre dette aurait des répercussions sur les banques, les assureurs et les investisseurs de toute l’Europe.
Ensuite, la BCE doit composer avec une inflation remontée à 3,8 % en septembre dans la zone euro. Avec des prix de l’énergie toujours élevés, elle ne peut pas simplement faire fonctionner la planche à billets sans risquer d’aggraver les tensions inflationnistes.
Christine Lagarde a d’ailleurs rappelé qu’il appartenait à la France de mener les réformes nécessaires.
Et il faut comprendre la position de nos partenaires : pourquoi accepteraient-ils de soutenir indéfiniment un pays qui refuse de maîtriser ses dépenses, alors qu’eux-mêmes ont parfois consenti des sacrifices considérables ?
C’est ainsi que pourrait apparaître une véritable fracture au sein de la zone euro. D’un côté, les États qui ont assaini leurs comptes et continuent de bénéficier de la confiance des investisseurs. De l’autre, ceux dont l’endettement devient de plus en plus difficile à financer.
Dans le scénario le plus grave, cette fracture pourrait déboucher sur une zone euro à deux vitesses, voire sur une remise en cause de sa composition actuelle.
L’euro donne d’ailleurs déjà des signes de faiblesse. Après avoir évolué autour de 1,20 dollar il y a quelques mois, il est retombé aux environs de 1,11 dollar. Et si les tensions devaient s’intensifier, un retour vers la parité avec le billet vert ne pourrait être exclu.
Une telle dépréciation renchérirait nos importations, notamment énergétiques, alimentant une inflation qui pèse déjà lourdement sur le pouvoir d’achat.
Le risque est donc celui d’une crise qui s’autoalimente : défiance financière, recul de l’euro, inflation, récession et nouvelle dégradation des comptes publics.
Le prix d’un éventuel éclatement
Il faut bien comprendre ce que pourrait signifier un tel scénario pour les Français.
Souvenons-nous de la Grèce. Entre 2008 et 2013, son PIB s’est effondré de près de 30 %, tandis que les taux d’intérêt atteignaient des niveaux insoutenables. Les conséquences sociales ont été dramatiques, et le pays a mis de nombreuses années à se relever.
Imaginez maintenant une crise comparable dans une économie aussi importante que la France.
Dans un scénario extrême d’éclatement de la zone euro, j’estime qu’une contraction de notre PIB de l’ordre de 10 % serait envisageable, accompagnée d’un chômage pouvant atteindre au moins 13 %.
Et ce ne serait malheureusement pas tout.
Une telle situation pourrait contraindre les pouvoirs publics à réduire les pensions, certaines prestations sociales ou encore les rémunérations des fonctionnaires. Des restrictions sur les retraits bancaires et les mouvements de capitaux pourraient également être instaurées.
On ne peut même pas exclure, dans les circonstances les plus graves, des prélèvements exceptionnels sur l’épargne pour tenter de stabiliser les finances publiques.
Je ne dis évidemment pas que ces mesures sont déjà décidées, ni qu’elles sont inévitables. Mais ce sont des risques qu’il faut connaître, plutôt que de découvrir leur existence lorsque la crise aura éclaté.
Et contrairement à ce que certains imaginent, quitter l’euro ne réglerait pas miraculeusement nos difficultés. Pour une économie aussi endettée que la nôtre, une rupture monétaire pourrait au contraire aggraver brutalement la crise.
C’est précisément pour éviter d’en arriver là qu’il faut agir aujourd’hui.
Car je reste convaincu que la France possède les ressources nécessaires pour se redresser. Nous avons des entrepreneurs, des chercheurs, des ingénieurs et une jeunesse capable d’accomplir de grandes choses. Encore faut-il lui donner envie de travailler, d’investir, d’innover et de réussir, plutôt que de lui expliquer que la prospérité des uns doit nécessairement se construire aux dépens des autres.
Nous devons retrouver une véritable culture de la réussite, mais aussi le courage de réduire nos dépenses publiques et de restaurer notre compétitivité.
Notre avenir dépendra bien davantage de notre capacité à créer des richesses que de notre aptitude à inventer de nouveaux impôts.
Car c’est précisément ce qui rend la situation actuelle si dangereuse : la France est devenue trop importante pour que ses partenaires européens puissent laisser éclater une crise de sa dette sans réagir, mais ses dérives budgétaires rendent chaque jour plus difficile la perspective d’un sauvetage sans conditions.
Voilà le piège dans lequel nous risquons d’entraîner toute la zone euro.
Moody’s a choisi de nous accorder un sursis. Les marchés, eux, semblent avoir perdu patience.
Et si nos dirigeants continuent d’ignorer les avertissements, la prochaine grande crise de l’euro pourrait bien ne plus venir d’Athènes ou de Rome.
Elle pourrait commencer à Paris.

1 commentaire
Depuis que le crédit a été utilisé pour « stimuler » la production et la dépense, la part du « discretionnary » dans les débouchés de la valeur ajoutée a fortement augmenté, pour la simple raison que le « stapple » est globalement assuré depuis longtemps dans les pays s’étant enrichis depuis 2 siècles.
L’écroulement possible du « discretionnary » est le carburant des récessions , qui à leur tour rendent problématique l’endettement excessif permis par la confiance passée.
Cependant, comme l’énonce depuis longtemps Robert Prechter , ce qu’il appelle l' »humeur sociale « (social mood) échappe au contrôle des pouvoirs en place qu’ils soient démocratiques ou tyranniques.
Les manoeuvres politiques pour justifier plus d’autoritarisme , manoeuvres relevant de l’exploitation de la peur et de la frustration sont utilisées pour tenter de contrôler le mécontentement anticipé par le pessimisme et la peur , des dirigeants comme des dirigés, tout en restant le lieu permanent des luttes égotiques pour le pouvoir d’écraser le compétiteur désigné comme ennemi de l’état ,de l’humanité ou de la « justice » et du « droit ».
Ces manoeuvres servent aussi à augmenter les dépenses militaires , policières et idéologiques qui ne contribuent pas ou très peu à améliorer le bien-être des individus , mais renforcent leurs entraves, et donc leur frustration.
L’autoritarisme permet d’imposer le contrôle des flux financiers et l’hyperinflation rendue inévitable à terme par le recours excessif à l’endettement non-productif d’un état impliqué dans la destruction globale de son territoire par ses guerres ,sa violence et ses mensonges .
En tant qu' »animal politique » , l’homme qui perd son temps en manifestations grégaires géantes de sa frustration est donc son propre ennemi , condamné à la violence intra-spécifique.
Plus de deux siècles de matérialisme/rationalisme triomphant en occident, ont endormi « l’animal spirituel » qui a la liberté de ne pas se laisser emporter par les vagues de pessimisme et de violence qui ont régulièrement décimé les foules/troupeaux/peuples par le truchement des guerres, épidémies, famines…
Les « vagues d’elliott » n’ont pas de pouvoir prédictif impératif , mais le caractère fractal de la réalité qu’elles décrivent , qui joue autant dans le sens macro que micro, n’interdit pas les effondrements tels que celui de la grande peste ou de tous les empires même si ils se produisent sur des durées supérieures à la vie individuelle.
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