Les émeutes qui secouent l’Europe sont-elles le symptôme d’un mal bien plus profond ? Le problème pourrait dépasser largement les tensions sociales et politiques : c’est tout le modèle de l’État-providence qui arrive à ses limites. Après des décennies de promesses financées à crédit, les gouvernements n’ont plus les moyens de les tenir… et les jeunes générations risquent d’en payer le prix.
« Les jeunes expriment une frustration commune : les perspectives qui s’offrent à leur génération se réduisent, tandis que leur avenir devient de plus en plus incertain. » — El País
Comme promis, voici une autre manière de relier les points pour comprendre les émeutes qui secouent l’Europe.
N’accusons ni les immigrés, ni les progressistes dépensiers, ni les conservateurs qui tiennent les cordons de la bourse. Ou alors, accusons-les tous.
Car le problème est bien plus profond.
Ce à quoi nous assistons, ce n’est pas à l’effondrement de la civilisation occidentale, mais à celui de l’État-providence européen, tel qu’il s’est construit après la Seconde Guerre mondiale.
Le New York Times écrit :
« La France n’est pas un cas isolé : le centre politique s’effondre partout en Europe
Ce phénomène couve depuis des années. Il s’explique notamment par le sentiment que la démocratie libérale n’a pas tenu ses promesses d’un avenir meilleur, en particulier pour les jeunes et les salariés des classes populaires.
De plus en plus d’Européens estiment que les partis traditionnels de centre gauche et de centre droit ne proposent aucune véritable alternative et qu’ils sont dirigés par une élite diplômée qui a perdu tout contact avec les plus modestes, les travailleurs et les jeunes. Confrontés à la hausse des déficits, des dépenses et des taux d’intérêt, les gouvernements disposent désormais de marges de manœuvre limitées pour répondre à ces attentes. »
Le New York Times est, bien entendu, un journal « progressiste ». À ses yeux, le problème est avant tout financier. Sans les déficits, les gouvernements auraient les moyens de « répondre » aux difficultés des plus modestes et des travailleurs. Autrement dit, ils pourraient dépenser davantage pour soulager leurs souffrances.
Le quotidien espagnol El País fait le même constat :
« La crise de la dette prive le gouvernement français de toute marge de manœuvre pour répondre aux revendications sociales. »
Un généreux bienfaiteur qui n’a plus un sou perd soudain tout son pouvoir de séduction. Il continue de faire miroiter de belles promesses aux jeunes générations, mais n’a plus les moyens de les tenir.
Les électeurs, écœurés, se détournent non seulement des partis politiques traditionnels, mais aussi de la démocratie elle-même.
Selon une enquête du Pew Research Center, 69 % des Français se déclarent « insatisfaits du fonctionnement de la démocratie ». Aux États-Unis, la proportion est exactement la même : 69 %.
En Europe, contrairement aux États-Unis pour le moment, les citoyens mécontents sont descendus dans la rue. Certains espèrent obtenir un changement de politique. D’autres comptent profiter du chaos pour voler une paire de baskets. Et d’autres encore cherchent simplement à semer le désordre.
Mais le véritable problème échappe à leur pouvoir d’action.
C’est le modèle lui-même qui ne fonctionne plus.
Sur ce point, les conservateurs de la vieille école ont raison : on n’améliore pas vraiment une société en distribuant de l’argent. Et encore moins lorsqu’on ne dispose pas de véritables richesses à redistribuer.
Un vieil ami français nous racontait un jour :
« Quand j’ai terminé mes études, c’était en 1970. Je pouvais pousser la porte de presque n’importe quelle entreprise du pays et trouver du travail. L’économie était en plein essor. J’avais suivi une courte formation d’opérateur sur machines-outils. Mais à l’époque, on n’avait pas à se soucier des diplômes, des contrats à signer et de toutes ces autres absurdités administratives auxquelles il faut se plier aujourd’hui. J’ai travaillé quelque temps comme pâtissier, puis comme plombier. Et si mon travail ne me plaisait plus, il me suffisait de traverser la rue pour en trouver un autre. »
En France comme aux États-Unis, chacun s’attendait alors à voir ses conditions de vie s’améliorer.
Non pas parce que l’État allait distribuer davantage d’argent, mais parce que le progrès technologique avançait à toute vitesse, entraînant l’ensemble de la société dans son sillage.
Il était possible de trouver un emploi convenable et, à mesure que l’économie se développait, de voir ses revenus augmenter. Bientôt, on pouvait s’offrir sa propre voiture… et peut-être même une deuxième pour son épouse.
Mais les économies occidentales ont ralenti. La révolution industrielle a produit l’essentiel de ses effets. Et jusqu’à présent, les nouvelles technologies – Internet et l’intelligence artificielle – n’ont pas apporté les mêmes bénéfices.
Pendant ce temps, les gouvernements, promettant toujours plus d’avantages gratuits, se sont lourdement endettés.
Et dans leur empressement à récompenser leurs amis et à sanctionner leurs adversaires, ils ont érigé un véritable mur de lois, de réglementations et de tracasseries administratives en tout genre. Un mur devenu si haut que les entrepreneurs peinent désormais à le franchir.
Dans le New York Times, Brett Holmes estime que la France est devenue un pays « désarticulé », dont les rouages ne tiennent plus ensemble.
Le terme est mal choisi.
En réalité, la France est engluée. Enlisée. Empêtrée dans ses propres remèdes miracles, comme une mouche qui se serait endormie dans un pot de confiture.
The Knowledge reprend les observations de Holmes :
« En France, les employeurs sont dissuadés d’embaucher par des charges sociales obligatoires plus élevées que partout ailleurs en Europe.
Lors de la dernière publication du classement de la Banque mondiale sur la facilité de faire des affaires, en 2020, la France occupait la 32e place, juste devant la Turquie et l’Azerbaïdjan.
Plusieurs Premiers ministres successifs ont tenté de repousser l’âge de départ à la retraite de 62 à 64 ans, afin de le rapprocher de la moyenne européenne et d’alléger le ‘fardeau budgétaire écrasant’ d’un système de retraite devenu démesuré. Sans succès.
Autrefois, les progressistes américains citaient volontiers la France comme un modèle dont les États-Unis devraient s’inspirer : une couverture maladie universelle, une forte protection des salariés, une croissance économique plus faible, certes, mais beaucoup de ‘joie de vivre’.
Ce temps est révolu. »
Et voilà que les taux d’intérêt et l’inflation repartent à la hausse partout dans le monde.
En France, l’inflation des prix à la consommation atteint 3,4 %. Aux États-Unis, elle s’établit à 3,7 %.
Le coût de financement de la France – mesuré par le rendement de ses obligations d’État à dix ans – atteint désormais 5,01 %. Aux États-Unis, ce taux s’élève déjà à 5,12 %.
Des deux côtés de l’Atlantique, les rouages se grippent.
Les gouvernements peuvent encore emprunter. Mais chaque nouvel emprunt contribue à faire monter les taux d’intérêt, ce qui alourdit encore davantage le coût de leur dette.
Le programme socialiste – ce modèle sur lequel repose l’État-providence, avec toujours plus de dépenses, toujours plus de réglementations et toujours plus de bonnes âmes issues des élites vivant aux frais du contribuable – semble avoir atteint ses limites.
En réalité, ce système a toujours reposé sur une mécanique financière comparable à celle d’une pyramide de Ponzi : il faut sans cesse de nouveaux cotisants pour financer les promesses faites aux générations précédentes.
Les premiers arrivés – les baby-boomers – s’en sont plutôt bien sortis.
Mais ceux qui arrivent en dernier sont, pardonnez-nous l’expression française, « dans la merde ».

1 commentaire
L’accumulation du capital a reposé depuis l’après-guerre jusqu’aux premiers chocs pétroliers, sur la progression de la croissance économique, permettant de satisfaire l’enrichissement des capitalistes comme celui de l’ensemble de la population (cf David Harvey)
Ensuite, en l’absence de croissance économique soutenue, cette accumulation du capital opère par dépossession des peuples avec l’accaparement de la richesse produite par une minorité possédante (les 10% les plus riches confisquent 70% de la richesse nationale, alors que les 50% les plus pauvres, moins de 5% – Thomas Piketty).
La redistribution est une absolue nécessité pour remédier à cette profonde injustice qui profite d’abord aux spéculateurs qui s’enrichissent à moindres efforts. L’inévitable absence de croissance directement liée à l’épuisement progressif des réserves d’hydrocarbures impose de repenser l’égalité dans nos sociétés, sinon de basculer vers des régimes autoritaires préservant une minorité possédante.