En dollars, les actions semblent promises à une hausse sans fin. Mesurée en or, leur progression raconte une tout autre histoire. Après des années d’euphorie financière, Bill Bonner s’interroge sur ce qu’il restera de cette richesse lorsque le « papier » se dégonflera.
Ce matin, levons-nous pour saluer le grand yin et yang du monde financier. Business Insider :
Le pétrole dépasse les 100 dollars le baril alors que les affrontements entre les États-Unis et l’Iran font craindre des perturbations dans le détroit d’Ormuz.
Que faut-il acheter ? Le pétrole lui-même — la matière ? Ou la compagnie pétrolière — le papier ?
En résumé, les choses réelles sont calmes, lentes et peu bavardes. Elles ont une utilité. YElles sont concrètes, pratiques, bien ancrées dans le réel.
Le papier, lui, est plus volatil… et beaucoup plus loquace. Il envoie chaque jour de nouveaux signaux. Il nourrit des visions et des illusions. Il peut se gonfler jusqu’à prendre des proportions grotesques… avant de s’écraser comme le Hindenburg.
Prenons les 45 dernières années.
Le prix d’un baril de pétrole a été multiplié par environ trois. Mais le prix du « papier » — l’action Exxon Mobil — a été multiplié par 40.
Depuis 1980, il valait donc clairement mieux posséder le papier que le pétrole lui-même.
Il existe des mines d’or.
Et il existe des morceaux de papier — ou, aujourd’hui, de simples inscriptions électroniques — qui donnent droit à une part de leurs bénéfices.
Lorsque le monde est en phase d’inflation financière, mieux vaut posséder le papier. Léger comme l’air, rapide comme un pickpocket, il file très loin devant l’actif réel qu’il représente.
Mais lorsque la déflation devient la tendance dominante, mieux vaut posséder la mine d’or que le papier.
La valeur réelle de la mine — l’or qu’elle produit — peut ne guère changer. Mais lorsque le papier part en fumée, l’actif tangible, lui, devient relativement plus précieux.
Warren Buffett — un homme du Midwest peu porté sur les rêveries et l’auto-illusion — a tenté de mesurer cette opposition entre le papier et le réel en comparant le PIB du pays, c’est-à-dire ce qu’il produit réellement, à la capitalisation de son marché actions.
C’est ainsi qu’est né l’indicateur Buffett.
Son graphique retrace assez bien ce que devrait être la tendance primaire.
Le papier — représenté par le Wilshire 5000 — a reculé jusqu’en 1980… puis progressé jusqu’en 2000.
Une nouvelle phase de baisse s’est poursuivie jusqu’en 2009.
Depuis, le papier a spectaculairement surperformé l’économie réelle : le ratio était à peine supérieur à 50 % au plus fort de la crise du crédit immobilier ; il avoisine aujourd’hui 230 %, un record historique.
Les détenteurs de papier n’ont jamais été aussi riches.
Il est assez facile de monter dans le train du « papier ».
Les courtiers sont prêts à prendre votre appel.
Mais que faire lorsque la déflation devient la tendance primaire ?
Comment « posséder » du PIB ?
Il n’est pas très pratique d’empiler des barils de pétrole dans son jardin.
L’une des grandes tendances du dernier demi-siècle a justement consisté à financiariser le réel.
Grâce à des taux d’intérêt extrêmement bas, Wall Street a cherché à transformer pratiquement tout en papier.
Les investisseurs pouvaient non seulement acheter une part d’une entreprise, mais aussi acheter un fonds qui détenait une part de cette entreprise.
Ou un contrat leur donnant le droit d’acheter ce fonds.
Ou encore une obligation, un prêt, une option, un produit dérivé, une cryptomonnaie, du private equity, un hedge fund…
N’importe quel morceau de papier pouvait être relié à un autre, tous attachés les uns aux autres comme des alpinistes progressant sur une pente glissante.
Tout le monde semblait s’enrichir à mesure que les prix du papier — les actifs financiers — montaient…
sans prêter attention à l’immense crevasse de dette qui s’ouvrait sous leurs pieds.
Après l’éclatement de la bulle Internet, les investisseurs se sont tournés vers l’immobilier.
Du concret.
Quelque chose de sûr et de fiable, pensaient-ils.
« L’immobilier ne baisse jamais », se répétaient-ils.
La Fed a entretenu cette illusion en abaissant une nouvelle fois les taux d’intérêt, faisant entrer la financiarisation jusque dans la chambre à coucher.
La bulle de dette du crédit immobilier a éclaté en 2009, forçant environ 4 millions de familles à chercher un nouveau logement.
Mais la bulle a rapidement été rafistolée — avec des taux encore plus bas — et elle a continué à grossir.
Le véritable défi, lorsqu’on veut posséder du « réel », consiste à savoir quoi faire de son argent lorsque presque tout — de l’immobilier aux actions de mines d’or — paraît surévalué.
Notre solution : acheter directement de l’or.
L’or connaît lui aussi des booms et des krachs, comme tout le reste.
Mais sur longue période, il constitue généralement un assez bon indicateur de la valeur des choses réelles.
L’or permet notamment d’éliminer ce qui ressemble à un biais structurel à la hausse des actifs financiers.
Tout le monde pense, par exemple, que les actions valent beaucoup plus cher aujourd’hui qu’il y a cent ans.
« Avec les actions, on ne peut pas se tromper sur le long terme », entend-on souvent.
Mais lorsqu’on les mesure en or, le tableau devient beaucoup plus clair.
Le ratio Dow/or fait apparaître la grande inflation des actions entre 1980 et 2000.
Puis vient une immense phase de déflation, au cours de laquelle les actions ont perdu 80 % de leur valeur exprimée en or, avant de renouer avec une tendance inflationniste à partir de 2011.
Depuis, le ratio Dow/or est remonté d’environ 7 à près de 12 aujourd’hui.
Autrement dit, le papier s’est de nouveau apprécié depuis quinze ans… mais il reste très loin de son sommet de 1999.
Sur cent ans, pourtant, le ratio Dow/or ne dessine pas une marche triomphale vers les sommets. Il montre plutôt une ascension… suivie d’une rechute. Aujourd’hui, la valeur réelle du Dow se retrouve au même niveau qu’il y a 99 ans : environ 12 onces d’or. Même au cœur de cet Empire de la bulle, les actions ne valent donc pas réellement un centime de plus qu’elles ne valaient dans les années 1920.
Le pétrole, pendant ce temps, vaut aujourd’hui 100 dollars le baril, contre moins d’un dollar il y a un siècle.
Le calcul est simple : sa valeur en dollars a été multipliée par 100.
Mais l’or, lui, est passé d’environ 20 dollars à 4 400 dollars l’once, soit une multiplication par 220.
Ainsi, un baril de pétrole « millésime 1927 », conservé pendant un siècle dans votre cave, ne vaut aujourd’hui en or qu’environ la moitié de ce qu’il valait à l’époque.
Exactement comme l’auraient prédit les économistes classiques.
La plupart des biens réels ont tendance à devenir moins chers avec le temps, parce que les progrès technologiques permettent d’en produire davantage.
L’or n’est pas une « monnaie » parfaite.
Mais il est plus fiable que la plupart des autres actifs tangibles.
Les nouvelles technologies facilitent son extraction… mais les gisements se trouvent aussi plus profondément et deviennent plus difficiles d’accès.
Et l’économie elle-même est beaucoup plus vaste, ce qui exige davantage de monnaie simplement pour maintenir les prix à peu près stables.
Et maintenant ?
Tous nos indicateurs — y compris ce petit pressentiment qui nous réveille à 3 heures du matin — nous disent que le papier a probablement fait son temps.
Il devrait se dégonfler.
Est-ce que cela se produira réellement ?
Nous n’en savons rien.
Mais parier aujourd’hui sur le papier a peu de chances de se révéler payant.
