Les risques s’accumulent, mais les acheteurs restent au rendez-vous. Cette résistance des actions tient peut-être autant à la méfiance envers les autres placements qu’à la confiance dans les entreprises. De quoi s’interroger sur la solidité de la hausse…
Les marchés ont une curieuse façon d’accueillir les mauvaises nouvelles. Alors que les tensions géopolitiques s’intensifient et que l’inflation reste préoccupante, certains des actifs les plus spéculatifs retrouvent les faveurs des investisseurs. Le risque augmente, mais l’envie d’acheter demeure.
Ce décalage ne signifie pas forcément que les marchés se trompent sur toute la ligne. Il révèle surtout le dilemme auquel sont confrontés les détenteurs de capitaux : les actions paraissent chères, la dette publique inquiète et les liquidités elles-mêmes n’offrent pas une protection contre tous les risques. Faute de solution pleinement satisfaisante, une partie de l’argent continue donc d’aller en Bourse.
Une hausse peut ainsi se prolonger sans que les perspectives économiques se soient améliorées. C’est précisément ce qui doit inciter à la prudence.
Une confiance très sélective
Le comportement récent des cryptomonnaies illustre cette situation. Alors que le bitcoin et l’ethereum évoluent relativement peu, certains altcoins enregistrent de forts rebonds. Ils avaient certes davantage souffert auparavant, ce qui explique une partie du rattrapage. Mais le retour des acheteurs sur ces actifs montre que les inquiétudes ambiantes n’ont pas fait disparaître le goût du risque.
Le même contraste apparaît dans les semi-conducteurs. L’enthousiasme pour l’intelligence artificielle soutient les cours, alors que les conditions nécessaires à la poursuite des investissements deviennent plus exigeantes. Le financement coûte cher, l’énergie reste un sujet de préoccupation et un ralentissement de l’économie pèserait sur les dépenses des clients du secteur.
Ces contraintes ne condamnent pas l’IA. Elles rendent toutefois certaines valorisations difficiles à justifier, surtout lorsqu’elles supposent que la croissance se poursuivra sans véritable accroc.
Ailleurs, le marché se montre beaucoup moins indulgent. Des compartiments entiers peuvent subir de lourdes corrections pendant que quelques grandes valeurs entretiennent la bonne tenue des indices. L’investisseur qui se contente de regarder ces derniers risque donc de sous-estimer la brutalité des ajustements déjà à l’œuvre.
Les obligations et les matières premières ajoutent encore à la confusion. Les tensions sur les taux traduisent des inquiétudes que les actions semblent parfois ignorer, tandis que la faiblesse de certains métaux industriels suggère des doutes sur l’activité mondiale. Difficile de tirer de ces mouvements une lecture cohérente de l’avenir.
Le temps joue contre le scénario d’accalmie
L’inflation concentre une grande partie de ces contradictions. Une désescalade géopolitique pourrait faire retomber rapidement certaines tensions sur les prix. Mais plus le choc se prolonge, plus ses conséquences risquent de s’installer dans l’économie.
Une hausse de coûts initialement provoquée par un conflit peut se transmettre progressivement à d’autres activités. Son origine reste conjoncturelle ; ses effets, eux, peuvent devenir persistants. Dès lors, la question porte autant sur le niveau que l’inflation aura atteint avant l’accalmie que sur l’ampleur de sa baisse ultérieure.
À titre d’illustration, un recul de 7 % à 4,5 % constituerait une nette amélioration, mais laisserait une inflation élevée. Une baisse de 5 % à 3 % placerait les banques centrales dans une situation bien différente. Dans les deux cas, les prix ralentiraient fortement. La marge de manœuvre monétaire ne serait pourtant pas la même.
Le soulagement attendu ne doit donc pas faire oublier ce qui peut se dégrader entre-temps.
À l’inverse, miser sur la persistance des tensions énergétiques comporte aussi un risque. Une offre contrainte soutient les prix tant que la demande résiste. Si l’activité ralentit suffisamment, la consommation peut reculer et rééquilibrer le marché, même sans résolution complète des difficultés d’approvisionnement.
C’est toute la difficulté de la période : un scénario peut finir par être invalidé par ses propres conséquences. Une énergie durablement chère pèse sur l’économie, jusqu’à affaiblir la demande qui soutenait son prix.
Se mettre à l’abri, mais où ?
Face à tant d’incertitudes, vendre ses actions pour attendre des jours meilleurs peut sembler raisonnable. Encore faut-il savoir sous quelle forme conserver son capital.
La dette publique ne constitue plus un refuge aussi évident lorsqu’elle devient elle-même une source d’inquiétude. Et si un État rencontre de graves difficultés de financement, la défiance peut finir par gagner sa monnaie.
Ce risque ne permet pas de désigner à l’avance la devise qui serait touchée, ni d’annoncer une crise imminente. Les monnaies émergentes pourraient être les premières exposées. Il rappelle néanmoins qu’une somme disponible sur un compte reste liée à la solidité de la monnaie dans laquelle elle est détenue.
Même l’or peut connaître des mouvements déconcertants dans un tel contexte. Une banque centrale cherchant à défendre sa devise pourrait vendre une partie de ses réserves, exerçant temporairement une pression sur le métal. Cela n’annule pas son intérêt patrimonial, mais interdit d’imaginer une protection qui fonctionnerait sans heurt dans toutes les circonstances.
Les investisseurs se retrouvent ainsi face à des choix inconfortables. Ils hésitent à acheter des actions aux cours actuels, sans être davantage convaincus par les obligations ou les liquidités. Cette réticence à déplacer les capitaux peut contribuer à soutenir la Bourse, mais elle n’améliore ni les bénéfices des entreprises ni leur capacité à financer leur développement.
Garder les moyens d’acheter
Dans ces conditions, reconstituer progressivement une réserve de liquidités paraît judicieux. Leur intérêt tient à la liberté d’action qu’elles procurent : saisir une occasion sans devoir vendre dans l’urgence une autre position.
Passer intégralement en cash serait toutefois un pari autrement plus radical. Les risques peuvent continuer d’augmenter tandis que les cours poursuivent leur hausse. Une analyse juste des fragilités économiques ne donne pas nécessairement le bon calendrier boursier. Avec des options, cette différence est déterminante : un mouvement survenant après l’échéance ne sert plus à rien, même s’il confirme le raisonnement initial.
La prudence passe donc par un examen des positions. Certaines valorisations justifient un allègement ; certains dossiers fragiles méritent d’être abandonnés. Mais une bonne entreprise ne perd pas tout son potentiel parce que l’environnement général devient inquiétant. Vendre indistinctement reviendrait à sacrifier aussi les investissements qui ont simplement besoin de temps pour porter leurs fruits.
Il faut également résister à la tentation de multiplier les arbitrages. À force de chercher en permanence une meilleure utilisation du capital, on risque de quitter trop tôt les sociétés dont les perspectives restent intactes.
Conserver des entreprises solides et dégager des liquidités sont deux décisions compatibles. Elles permettent de rester exposé aux réussites individuelles tout en se préparant à des corrections que la bonne tenue des indices ne laisse pas forcément deviner.
Nul besoin de connaître la date du prochain retournement pour retrouver une marge de manœuvre. Le jour où le marché offrira de meilleurs prix, il faudra surtout avoir encore les moyens d’en profiter.
