Le pétrole flambe, le diesel se raréfie et les taux américains s’envolent. Pourtant, Wall Street continue de parier sur un atterrissage en douceur. Un pari de plus en plus difficile à tenir alors que les tensions géopolitiques menacent d’aggraver la pénurie énergétique.
Wall Street semblait continuer de se refuser à « relier les points » entre la flambée des taux et la flambée du pétrole ce vendredi 11 septembre, peut-être grâce à un répit inespéré du côté du « WTI », qui reperdait 4,5 % et repassait in extremis sous la barre psychologique des 100 $ au moment de la clôture des marchés US.
Et ce n’est pas exagéré de parler de « repli inespéré », car l’actualité géopolitique — et les nouvelles concernant les échanges de tirs (drones, missiles) entre le Yémen et l’Arabie saoudite — était la plus anxiogène pour la communauté financière depuis les premières semaines du conflit dans le Golfe.
Peut-être Wall Street s’est-elle raccrochée aux dernières annonces de Trump : « Grâce au pétrole dont nous nous sommes emparés au Venezuela, l’Amérique a sécurisé ses approvisionnements pour les 500 prochaines années. »
Il oublie de préciser que durant les 500 prochaines journées, celles qui nous importent vu le contexte de pénurie de diesel, de naphta et de kérosène, le pétrole vénézuélien — qui a la consistance du goudron — ne servira pas avant 2030 à reconstituer les réserves stratégiques (désormais vides aux deux tiers), et encore moins à remplir les réservoirs des poids lourds qui assurent la logistique du pays, des exploitants agricoles qui nourrissent la population ou des lignes de bus qui sillonnent les États-Unis.
Mais le sursaut des principaux indices US ce 11 septembre a permis de sauver des supports techniques qui ne tenaient plus qu’à un fil la veille.
Ils s’apprêtent à tout reperdre ce lundi — et en matérialisant des « gaps de rupture » qui ont valeur d’alerte à la correction — alors que le « WTI » refranchit les 103 $, et pour les mêmes raisons qui l’avaient propulsé vers 104,4 $ jeudi, au plus haut depuis le 19 mai dernier.
La fermeture du pipeline Est-Ouest (Abqaïq-Yanbou) d’Arabie saoudite est confirmée : les frappes houthis devraient retrancher 4 % de l’approvisionnement mondial en pétrole, selon Reuters.
Actuellement, les délais de réparation vont jusqu’à six semaines, ce qui signifie que le marché pétrolier va perdre encore environ 4 millions de barils d’approvisionnement quotidien en pétrole jusqu’aux « Midterms » (comptez 160 millions de barils manquants ; dans un contexte où 8 millions de barils/jour manquaient déjà à l’appel, cela fait 50 % de plus !).
Et quelle entreprise se risquera à entreprendre des travaux sur une zone récemment frappée par des drones et dont les auteurs possèdent les coordonnées à 2 ou 3 mètres près ?
Tant qu’un cessez-le-feu solide ne sera pas signé entre l’Arabie saoudite et les rebelles yéménites, aucun chantier ne sera engagé.
Les forces houthistes alliées à l’Iran viennent par ailleurs de s’emparer des derniers hectomètres de côtes longeant la mer Rouge — et de deux îles stratégiques — qui verrouillent le détroit de Bab el-Mandeb.
Non seulement le brut saoudien ne circule plus dans le principal oléoduc, mais, s’il parvenait de nouveau à y circuler, il ne pourrait plus transiter par le détroit de Bab el-Mandeb.
Seule issue : le canal de Suez (payant), puis le tour de l’Afrique pour approvisionner l’Asie, avec des coûts de transport et d’assurance qui explosent. Le port de Yanbou, sur la mer Rouge, est également sous le feu de drones et de missiles houthis, dont les tirs ont spectaculairement gagné en précision.
Riyad a appelé Washington à l’aide, espérant qu’une partie de la « Navy » stationnée en mer d’Oman pourrait intervenir en mer Rouge et bombarder les positions houthies, mais la Maison-Blanche a refusé, car la « sécurisation » d’Ormuz est une priorité (en réalité, il s’agit de maintenir le blocus maritime tout en se tenant hors de portée des missiles iraniens).
La flambée du « brut » n’est donc pas terminée, mais c’est surtout le diesel qui devient le principal marqueur des difficultés de l’Occident… lesquelles commencent à ressembler à celles de la Thaïlande, des Philippines, du Bangladesh et même de l’Australie, qui ont commencé à instaurer des rationnements il y a déjà plusieurs mois.
Si Wall Street refuse de considérer qu’un gallon de diesel à plus de 6 $ en moyenne nationale et à 8,2 $ en Californie (+80 % en neuf mois) est un problème (en France, nous payons 12 $ le gallon, 50 % de plus), les marchés de taux US ne font pas comme si cela ne les concernait que de très loin ou se déroulait dans un univers parallèle.
Le « 10 ans » US a pris 20 points en hebdo (il tutoie les 5 % ce lundi 14) et le « 2 ans », le plus sensible aux anticipations monétaires de court terme, s’est envolé de 30 points en quatre séances, vers un nouveau record annuel de 4,64 %.
Le consensus en faveur d’un relèvement de taux par la Fed d’ici après-demain a bondi à 80 % — contre 70 % la veille de la publication du « CPI ».
Pour bien remettre les choses en perspective, le « 2 ans » avait pulvérisé dès ce 1er septembre son précédent record de 4,300 % du début janvier… 2025 (soit environ 20 mois), et 4,65 %, c’est la pire marque inscrite depuis juillet 2024, avec la barre des 5 % en ligne de mire (et aucun obstacle historique dans l’intervalle).
La semaine qui s’est achevée le 11 septembre s’avère donc décisive pour les marchés obligataires, avec la cassure irrémédiable des principaux supports de long terme.
Mais les optimistes — qui ne veulent pas croire à un risque de correction des actions, car la montée en puissance de l’IA est invulnérable — s’accrochent au scénario d’un atterrissage en douceur de l’économie américaine, avec une décrue des prix de l’énergie après les « Midterms ».
Pas pour une raison géopolitique (qui croit Donald Trump quand il annonce l’arrêt des hostilités et la capitulation de l’Iran en novembre ?), ni parce que la saison du restockage pour l’hiver touchera à sa fin d’ici les « Midterms », ce qui ne sera pas le cas cette année : tous les spécialistes en sont conscients.
Par ailleurs, les raffineries qui tournent à plein régime depuis sept mois vont devoir procéder à des opérations de maintenance (et fermer plusieurs unités de « cracking »), tandis que les stocks stratégiques US sont au plus bas. Il va falloir au moins un an pour les reconstituer en rajoutant un million de barils/jour (deux ans si c’est 500 000 barils, soit le contenu d’un pétrolier géant), en espérant que cela ne viendra pas peser sur les cours au quotidien, et donc sur les indices d’inflation.
Et pour couronner le tout, Trump fait pression sur la Fed en menaçant de rompre les échanges commerciaux avec la moitié de la planète (tous les pays vis-à-vis desquels les US subissent un déficit commercial).
Ce serait un pur suicide économique, car faire une croix sur plus de 1 200 milliards de dollars d’approvisionnements importés garantit précisément l’irruption d’un choc stagflationniste, ce qui forcerait Kevin Warsh à relever les taux encore plus durement mi-décembre.
En réalité, Wall Street fait le pari que plus personne n’écoute Donald Trump (il ne s’adresse plus qu’au dernier carré de ses fidèles les plus fanatisés)… et puisque la Fed ne peut pas imprimer de pétrole (la pénurie de diesel devient une réalité du quotidien, les consommateurs commencent à paniquer), elle imprimera de l’argent, comme à chaque fois que l’inflation, ou n’importe quoi d’autre, se met en travers de la hausse du marché.
