Pendant des heures, Kevin Warsh a été poussé dans ses retranchements sur l’inflation, les crypto-monnaies et l’indépendance de la Fed. Mais personne ne l’a interrogé sur le sujet qui pourrait pourtant conditionner tout le reste – à savoir l’explosion de la dette américaine et ses conséquences pour l’économie.
Kevin Warsh a soutenu son premier « témoignage » devant deux commissions économiques et bancaires du Congrès : les élus peuvent poser toutes les questions qu’ils souhaitent et ne sont pas tenus de se cantonner à la politique monétaire ou à la régulation bancaire.
Une sénatrice démocrate a, par exemple, demandé comment le patron de la Fed entendait s’y prendre pour empêcher Donald Trump de s’enrichir sur le dos des épargnants, notamment grâce à l’émission d’altcoins, ces crypto-monnaies sans valeur intrinsèque à l’effigie de lui-même ou de Melania, comme le Melaniacoin.
Réponse embarrassée de Kevin Warsh, qui s’est retranché derrière sa feuille de route, laquelle n’inclut pas la supervision des crypto-actifs.
Il a profité de son audition pour affirmer que la Fed entrait dans une « nouvelle ère »… et que, dans celle-ci, il n’était pas question que l’inflation prenne de vitesse les autorités monétaires. Une balle perdue pour Jerome Powell, qui avait tardé à réagir en 2021.
Outre la hausse des coûts de l’énergie, qui constitue le facteur inflationniste le plus visible, Kevin Warsh a rappelé que les investissements massifs générés par l’IA entraînaient de fortes hausses du prix des composants. Le prix des mémoires a, par exemple, doublé, et celui des « connecteurs » pourrait bientôt en faire autant.
Mais pas question de s’appesantir sur les sujets qui fâchent : le patron de la Fed souligne que le marché du travail se montre « remarquablement résilient » — l’indice manufacturier de la Fed de New York a bondi à 15,6 en juillet, contre 5,7 en juin — et que les marchés financiers, qui affichent une santé éclatante — le secteur bancaire est à son zénith historique —, semblent démontrer que la politique monétaire suivie est la bonne.
La Fed a opté pour le statu quo à la mi-juin, au lieu de la baisse des taux anticipée six mois plus tôt, puis adopté un discours de vigilance qui accrédite la possibilité d’un biais moins accommodant, si nécessaire, cet automne.
Kevin Warsh souhaiterait également que la croissance repose sur une « base plus large » que les seuls acteurs de la montée en puissance de l’IA et que les prix s’assagissent — cela fait 63 mois qu’ils progressent à un rythme supérieur à 2 %.
Des propos qui ont peut-être inquiété le marché obligataire. Mais, lors de sa seconde journée devant la commission bancaire du Congrès américain, il s’est déclaré déterminé à faire le nécessaire pour que l’inflation converge vers l’objectif de 2 % fixé par la Fed en 2027.
La décélération du CPI, à 3,5 % sur douze mois après 4,2 %, ainsi que celle des prix à la production, à 5,5 % contre 6 % en mai, vont dans ce sens. Mais la nette décrue des prix du pétrole semble terminée.
D’ailleurs, les marchés obligataires n’ont jamais vraiment cru à une réouverture du détroit d’Ormuz. L’accord d’Islamabad, conclu il y a un mois, n’a jamais été respecté et est désormais « mort », selon les autorités iraniennes. Quant aux « incidents » — c’est ainsi que Trump qualifie les vagues de bombardements qui se succèdent et gagnent en intensité —, ils ont envoyé les taux longs américains vers des niveaux inconnus depuis la fin de 2023.
Cette situation géopolitique, qui s’envenime et présente toutes les caractéristiques d’une escalade, a été très peu évoquée lors de l’audition de Kevin Warsh : la Fed s’en tiendra à maintenir l’équilibre entre les risques de récession et d’inflation.
Mais le plus singulier, c’est qu’il n’a pas été question de la problématique de la dette fédérale des États-Unis : elle atteint désormais le niveau record de 39,4 billions de dollars, en hausse de 3,2 billions de dollars au cours des douze derniers mois.
Depuis 2020, la dette fédérale des États-Unis a grimpé de 16,3 billions de dollars. Cela représente une augmentation annuelle moyenne de 2,5 billions de dollars, soit 209 milliards de dollars par mois. À ce rythme, la dette totale des États-Unis atteindra 50 billions de dollars avant 2030.
En réalité, au-delà de la maîtrise de l’inflation, la soutenabilité de la dette est « LE SUJET » entre tous les sujets… et c’est le seul qui n’a véritablement pas été abordé. Comme si l’omerta — ou une forme d’occultation mentale — était déjà largement intégrée dans les hautes sphères, des membres du Congrès au comité des gouverneurs de la Fed.
C’est l’éléphant dans le corridor… et le balancement nerveux de sa trompe, puis ses oreilles qui s’agitent frénétiquement, montrent qu’il n’est pas content.
