Longtemps célébré pour avoir accompagné près de vingt ans de croissance américaine, Alan Greenspan a vu son héritage s’effondrer avec la crise de 2008. Mais pour l’auteur, ses erreurs ne racontent qu’une partie de l’histoire : elles révèlent surtout la véritable fonction de la Réserve fédérale.
Alan Greenspan est mort lundi, à l’âge de 100 ans. L’ancien président de la Réserve fédérale américaine a passé dix-huit ans et demi (de 1987 à 2006) à la tête de la banque centrale, accomplissant cinq mandats sous quatre présidents différents.
Comme souvent après la disparition d’une personnalité de premier plan, les hommages ont rapidement laissé place au bilan. Comment Greenspan se compare-t-il aux autres présidents de la Fed ? Quelle trace a-t-il laissée dans l’histoire économique américaine ? Si les sources les plus proches de l’establishment ont largement rendu hommage à l’homme, le jugement porté sur son action à la tête de l’institution a, dans l’ensemble, oscillé entre la réserve et la franche critique.
Même les hommages et les nécrologies qui ont le plus volontiers repris l’image du « Maestro » – celle d’un haut fonctionnaire brillant, pondéré, guidé par les données et presque investi d’une autorité sacerdotale, qui aurait contribué à installer une longue période de croissance durable et de faible inflation – ont reconnu que l’éclatement de la bulle immobilière et la Grande Récession, survenus peu après son départ de la Fed, avaient considérablement terni sa réputation.
Les critiques qui ont compris que Greenspan ne s’était pas contenté de manquer les signes avant-coureurs de cette catastrophe économique, mais qu’il avait activement contribué à la provoquer et à l’alimenter, se sont montrés beaucoup plus sévères dans leur jugement.
Mais toute cette discussion est viciée à la base. Elle repose sur l’idée fausse que l’on peut croire sur parole la Réserve fédérale et tous ses soutiens intellectuels au sein de la classe politique : la Fed serait une institution réellement capable de favoriser une économie stable et prospère, elle en aurait sincèrement l’intention et, par conséquent, un bon président de la Fed serait simplement celui qui « gère » correctement l’économie.
Tout cela est mensonger.
Comme toutes les banques centrales de l’histoire, la Réserve fédérale existe pour enrichir la classe politique aux dépens du reste de la population. Elle est, et a toujours été, un cartel bancaire soutenu par l’État, qui s’appuie sur le pouvoir que l’on prête au gouvernement sur le système monétaire et bancaire pour lever les limites que la concurrence imposerait normalement aux banques.
Celles-ci peuvent ainsi créer et prêter, de manière trompeuse, davantage de créances qu’il n’existe réellement d’argent sur les comptes de leurs clients. En pratique, cela revient à accorder une importante subvention aux banques agréées par l’État. Mais cela signifie aussi que notre argent est beaucoup moins sûr qu’il ne le serait si les banques étaient contraintes de subir pleinement la pression du marché.
À cela s’ajoute le fait que, depuis que le gouvernement fédéral a « temporairement » suspendu, il y a cinq décennies, la convertibilité du dollar en or – ce qui a constitué une prise de contrôle politique totale de la monnaie –, la Fed a permis à la classe politique de s’affranchir des anciennes limites budgétaires et de financer l’expansion de ses programmes fédéraux par l’inflation, autrement dit par la création monétaire.
Le gouvernement a ainsi pu imposer unilatéralement à la population de lourds prélèvements, presque imperceptibles au départ, mais qui finissent par se manifester par une dépréciation toujours plus rapide de la monnaie.
La Fed a également donné aux responsables politiques les moyens d’abaisser artificiellement les taux d’intérêt. Une telle politique provoque un essor factice et donne l’impression que l’économie est solide.
Mais elle désorganise aussi la production, en déconnectant ce qui est produit des besoins réels des consommateurs finaux, tout en incitant les investisseurs à ignorer les contraintes matérielles qui rendent certains projets impossibles à achever.
Ce sont ces investissements « mal orientés », qui rendent ensuite nécessaires de douloureuses périodes de correction, que nous appelons des récessions. C’est donc en abaissant artificiellement les taux d’intérêt que la Fed nous enferme dans ce cauchemar récurrent : le cycle d’expansion et de récession.
Autrement dit, la Fed n’est pas une sorte de sage clergé économique chargé de nous protéger des difficultés. Elle est le principal instrument dont dispose la classe politique pour dépouiller économiquement les Américains ordinaires au profit de ses propres membres et de leurs amis bien introduits dans le secteur dit « privé ».
Une fois cela compris, il devient difficile de voir en Alan Greenspan autre chose que le président idéal de la Fed. Sa mission n’était pas d’instaurer une stabilité économique durable. Elle consistait à poursuivre, voire à accélérer, cette entreprise d’extorsion, tout en empêchant le public de comprendre ce qui se passait réellement.
Pour plusieurs raisons, Greenspan était particulièrement bien placé pour remplir ce rôle.
Premièrement, comme l’a montré Frederick Sheehan dans son excellente biographie publiée en 2010, Greenspan était avant tout un arriviste. Tout au long de sa carrière, sa priorité n’a pas été de défendre une vision économique précise ni de mener des travaux économiques sérieux, mais d’accroître son propre prestige.
Il était donc parfaitement disposé à adopter ou à abandonner certaines convictions économiques dès lors que cela servait son ascension.
Dans le monde des économistes professionnels proches de l’establishment, aucun poste n’est plus prestigieux que celui de président de la Fed. La facilité avec laquelle Greenspan pouvait se rallier à n’importe quelle doctrine et renoncer aux principes qu’il avait auparavant proclamés, dès lors que cela lui permettait d’obtenir puis de conserver le prestige associé à cette fonction, lui a donné une souplesse qui le rendait parfaitement adapté au rôle.
Mieux encore, du point de vue d’un establishment dépendant de la Fed, Greenspan s’était forgé au début de sa carrière une réputation de partisan du libre marché et de défenseur de l’étalon-or.
Que ces convictions aient été sincères ou qu’elles aient constitué une tentative calculée pour gagner en influence dans ses cercles sociaux, à une époque où le keynésianisme commençait à perdre un peu de son prestige, Greenspan a entièrement abandonné, une fois à la tête de la Fed, son prétendu attachement au laissez-faire et à une monnaie saine.
Cette réputation lui a néanmoins donné une crédibilité auprès de personnes qui, sans cela, auraient pu se méfier des banques centrales, voire s’y opposer.
Enfin, une autre qualité faisait de Greenspan un président idéal de la Fed : lorsqu’il parlait d’économie, il était remarquablement ennuyeux et obscur.
Avant même d’entrer au gouvernement, alors qu’il travaillait comme consultant économique auprès de sociétés de Wall Street, Greenspan était déjà connu pour donner des conférences que personne ne comprenait et auxquelles peu de gens auraient assisté s’ils avaient eu le choix.
Or, c’est une excellente qualité pour un président de la Fed.
La classe politique ne souhaite ni que le grand public s’intéresse de trop près à la banque centrale, ni que les propos de ses responsables provoquent des réactions spectaculaires.
L’incapacité de Greenspan à s’exprimer autrement que dans un jargon technique aussi aride qu’impénétrable a contribué à empêcher les traders de paniquer à la moindre remarque improvisée.
Elle a également entretenu l’idée que la politique monétaire relevait davantage de l’ingénierie que de la politique et que les gouverneurs de la Fed s’efforçaient de résoudre des problèmes techniques importants, mais ennuyeux, dont peu de gens pouvaient seulement comprendre la complexité.
Ensemble, la facilité de Greenspan à adopter puis à abandonner des doctrines et des principes économiques au gré des circonstances, sa réputation de défenseur d’une monnaie saine et son talent pour ne rien dire de substantiel de la manière la moins captivante possible ont donné à la Fed toute la latitude nécessaire pour accélérer considérablement sa politique monétaire inflationniste.
Sous Greenspan, la banque centrale a pu maintenir les taux d’intérêt artificiellement bas pendant des années.
C’est également durant son mandat qu’elle a eu les mains suffisamment libres pour faire entrer l’économie dans l’ère actuelle de la « financiarisation », où les marchés d’actifs évoluent avant tout en fonction des anticipations concernant les futures décisions de la Fed, tandis que les sociétés financières bénéficient de sauvetages publics d’une ampleur sans équivalent dans le reste de l’économie.
Mais aucune fête ne dure éternellement.
Lorsque le château de cartes économique bâti sur plusieurs décennies de taux d’intérêt faibles s’est effondré en 2008, la réputation de Greenspan en a souffert.
Même cela s’est toutefois révélé utile. Il est devenu un bouc émissaire commode pour ceux qui ne pouvaient se résoudre à affirmer que la Fed n’avait joué aucun rôle dans le krach.
Dès lors, si la banque centrale devait porter une part de responsabilité dans la récession, celle-ci pouvait tout au plus être attribuée à quelques erreurs commises par Greenspan durant son mandat, plutôt qu’au résultat prévisible de plusieurs décennies d’inflationnisme croissant, amorcées bien avant son arrivée.
Ainsi, même si Greenspan a personnellement essuyé, dans certains milieux, des reproches assez vagues pour la crise, la philosophie qui a guidé la Fed sous sa présidence a survécu à la Grande Récession et continue encore aujourd’hui d’orienter l’institution.
Il a parfaitement rempli son véritable rôle.
Article traduit avec l’autorisation du Mises Institute. Original en anglais ici.
