L’inflation repart, le pouvoir d’achat s’effrite et la viande, symbole national, devient hors de prix. Javier Milei promet toujours de tenir son cap : réduire l’État, refuser les déficits et affronter la casta política. Mais à mesure que le mécontentement social monte, l’Argentine entre dans la phase la plus délicate de son pari libertarien.
Nous allons bientôt nous-mêmes traverser le large Río de la Plata dans quelques semaines… mais voici les dernières nouvelles de notre fille, qui se trouve déjà en Argentine :
« Tout est devenu tellement cher. J’ai du mal à suivre. Même pour les choses les plus simples, comme laisser un pourboire. Il y a un an, j’aurais peut-être laissé 100 pesos… aujourd’hui, je laisse 1 000 pesos. Je ne sais pas comment les gens du pays font pour s’en sortir. »
Naked Capitalism apporte quelques précisions sur la situation :
« Selon l’Institut national de la statistique et du recensement, l’INDEC, l’inflation a augmenté de 3,4 % en mars 2026, son niveau le plus élevé des douze derniers mois.
Ce chiffre marque une nette accélération par rapport à février, où l’inflation s’établissait à 2,9 %. Il s’agit en outre du dixième mois consécutif de hausse d’un mois sur l’autre. Sur un an, l’inflation atteint désormais 32,6 %. Certes, ce niveau reste très inférieur à celui observé il y a vingt-sept mois, lorsque Milei est arrivé au pouvoir et que la dévaluation de 52 % du peso argentin a fait s’envoler les prix. Mais le simple fait que l’inflation reparte de manière persistante à la hausse constitue, à lui seul, un sérieux motif d’inquiétude.
Le président Milei, lui, préfère voir le verre à moitié plein : ‘Si l’on considère l’inflation sous-jacente en excluant l’effet de la hausse de la viande, elle reste inchangée par rapport au mois précédent, à 2,5 %.’ »
Les éleveurs argentins produisent certaines des meilleures viandes bovines du monde. Mais maintenant qu’ils sont libres de l’exporter, la viande qui reste dans le pays est devenue si chère que peu de gens peuvent encore se l’offrir. Britannia Daily rapporte :
« La consommation de bœuf en Argentine est tombée, à la mi-2024, à son plus bas niveau depuis 110 ans. Les habitants se tournent de plus en plus vers la volaille et le porc pour remplacer ce qui fut longtemps un pilier de leur alimentation. La viande d’âne serait même devenue la dernière alternative à la viande rouge suite à l’érosion du pouvoir d’achat. »
Il y a beaucoup de burros sauvages dans les campagnes. On les considère comme une nuisance. Les clôtures ne servent pas seulement à maintenir le bétail à l’intérieur des pâturages… mais aussi à empêcher les ânes d’y entrer. Les habitants en abattent parfois ; pour autant, ils ne les mangent pas.
Et même si cette viande coûte environ trois fois moins cher que le bœuf, « qu’ils mangent de l’âne » n’a guère de chances de devenir un slogan politique porteur.
Pour autant que nous puissions en juger, le président Javier Milei est le seul dirigeant mondial, depuis Jefferson, à avoir une idée claire de la manière dont les choses devraient fonctionner. Mais rien ne garantit qu’elles fonctionneront réellement ainsi — ni qu’elles le feront au moment voulu.
Les gouvernements prennent bien des formes. Mais il en est une qu’ils partagent tous : celle d’une entreprise criminelle. Au bout du compte, l’État contraint les individus à faire ce qu’ils ne veulent pas faire, en les forçant à céder soit leurs biens, soit leur liberté. Or, puisque la richesse honnête est ce qu’un homme acquiert lorsqu’il est libre de le faire, toute entrave à cette liberté a de fortes chances de l’appauvrir. Voilà pourquoi « le meilleur gouvernement est celui qui gouverne le moins ».
Mais ce qui vaut pour les gouvernés ne vaut pas pour les gouvernants. Ces derniers n’obtiennent ce qu’ils désirent — richesse et pouvoir — qu’en le prenant aux gens qu’ils prétendent servir. Ce n’est pas ainsi que les manuels d’instruction civique présentent les choses. Et ce n’est pas non plus une description que républicains ou démocrates accepteraient volontiers. Pourtant, la véritable lutte — celle qui compte — n’oppose ni républicains et démocrates, ni libéraux et conservateurs, ni protestants et catholiques, etc. Elle oppose le public à ses suzerains, à ce que Milei appelle la casta política.
Seul parmi les dirigeants de ce monde, M. Milei semble disposé à renoncer à une part de sa propre richesse et de son propre pouvoir… afin que « le peuple » obtienne ce qui lui revient.
Bien sûr, lui non plus n’est pas un saint. C’est son message de la tronçonneuse — tailler dans l’État — qui lui a valu la célébrité et le pouvoir dont il jouit aujourd’hui. S’il venait à l’abandonner, cette même tronçonneuse pourrait bien se retourner contre lui.
Mais voici venir la véritable épreuve auquel il doit faire face. Naked Capitalism :
« La hausse des prix, conjuguée à l’augmentation du chômage, à la progression du travail informel — déjà à 43 % —, à la chute de la consommation et à l’érosion du pouvoir d’achat des salaires, dessine un scénario critique pour l’exécutif : les sondages convergent pour constater une montée du mécontentement social face à l’orientation économique du pays, ainsi qu’une nette perte de soutien au président. »
Pour l’instant, Milei et son principal lieutenant économique, Luis Caputo, appellent à la patience. Le Buenos Aires Herald rapporte :
« ‘En économie, il existe une causalité ; ce président et ce gouvernement font ce qu’il faut, et c’est pourquoi les choses finiront par bien tourner’, a déclaré Caputo devant un parterre de chefs d’entreprise, de responsables politiques, d’investisseurs, d’économistes et de journalistes.
Malgré les difficultés, le ministre a insisté : ‘Les dix-huit à vingt prochains mois seront les meilleurs qu’ait connus l’Argentine depuis des décennies’, affirmant que le modèle économique fournirait les outils nécessaires au développement général de l’activité. »
Il a probablement raison. Milei et Caputo sont sur la bonne route. À terme, elle devrait les mener là où ils veulent aller. Mais ce n’est pas une autoroute lisse et rectiligne. C’est une piste accidentée, semée de détours, de virages serrés… et de lacets.
Et, comme le Christ dans le désert, Milei sera tenté par la casta política. S’il cède, tout « l’establishment » dira qu’il agit de façon « raisonnable ». Les groupes puissants lui verseront des contributions de campagne… et les faiseurs d’opinion l’applaudiront. Après tout, diront-ils, il ne fait que consentir aux « compromis » auxquels tout dirigeant politique finit par se résoudre.
Réembaucher des fonctionnaires ? Oui, bien sûr : cela créera des emplois indispensables.
Limiter les exportations… juste un peu ? Oui : cela aidera à faire baisser les prix pour les consommateurs argentins.
Creuser un déficit ? Ce que Milei a juré de ne jamais faire ? Eh bien… oui… juste cette fois-ci ; simplement pour passer ce cap difficile.
Résistera-t-il ?
S’en tiendra-t-il au principe, comme le fit le Christ ?
« Arrière de moi, Satan ! Tu m’es en scandale ; car tes pensées ne sont pas celles de Dieu, mais celles des hommes. »
Quelle que soit sa réponse, le spectacle vaudra la peine d’être suivi.
