Wall Street exulte comme si la prospérité était déjà de retour. Pourtant, entre pénuries, surendettement, ruptures logistiques et menace d’un choc énergétique mondial, les fondations de l’économie réelle se fissurent à grande vitesse.
Wall Street enchaîne les records et semble puiser de nouvelles forces dans l’ouverture toujours repoussée de la réouverture du détroit d’Ormuz, qui fait l’objet d’un double blocus, alors que les Houthis ne se sont pas encore prononcés sur le blocage du détroit de Bab el-Mandeb, mais ont déjà prévenu qu’ils s’y préparaient au cas où quelque chose tournerait mal durant le cessez-le-feu.
Plus les signaux de ralentissement économique et de disruption des chaînes d’approvisionnement s’accumulent, plus Wall Street affiche une quasi-euphorie. Les précédentes récessions ont été synonymes d’impression monétaire « qui résout tous les problèmes », et les gérants de portefeuille anticipent que les flux de liquidités seront, comme à chaque fois, captés par les marchés. Sauf que la Fed ne peut pas imprimer de diesel, de kérosène, d’ammoniac, etc. Quand ces composants essentiels commencent à manquer, l’économie ralentit, tout d’abord doucement parce que les prix des carburants freinent la consommation (les ménages n’ont qu’à davantage s’endetter !), puis brutalement, quand les mesures de rationnement surviennent alors que la situation de pénurie apparaît imminente.
Et quand l’activité s’arrête, les entreprises endettées cessent d’engranger les cash-flows ; elles perdent soudain les moyens de faire face au paiement des intérêts (défaut partiel, qui peut être temporaire), certaines perdent aussi la capacité de rembourser le principal (il faut alors restructurer la dette… ou faire une croix dessus). Et c’est précisément la situation dans laquelle se retrouvaient des emprunteurs du secteur privé aux États-Unis (2 000 Mds$ d’encours de crédit privé, complétés par 5 000 Mds$ de crédit private equity à peine mieux régulé), beaucoup étant de jeunes pousses de la Silicon Valley développant des logiciels ou des projets très consommateurs de capitaux liés à l’IA… avant le 28 février.
À l’autre bout du spectre, les plus gros emprunteurs — les États — sont également surendettés et ont un besoin vital de croissance mondiale pour surnager.
La Banque des règlements internationaux a averti en début de semaine que le système financier mondial est assis sur une bombe à retardement de 1 million de milliards de dollars de dérivés hors bilan, de swaps de change dont personne ne comprend pleinement la finalité et que personne ne peut dénouer sans déclencher une réaction en chaîne. L’institution qui supervise toutes les banques centrales de la planète l’a écrit noir sur blanc : le système est au bord du gouffre. Rien de ce que nos décideurs politiques et nos banques centrales font habituellement pour prévenir les krachs ne fonctionnera cette fois, parce que les plans sur la comète de la finance virtuelle vont venir se fracasser sur la réalité des pénuries et des entreprises acculées au défaut de paiement. La question n’est pas de savoir si cela va arriver, mais quand. Le délai se compte en semaines, pas en mois.
Même si un accord de gestion du détroit d’Ormuz était signé ce week-end, les deux blocus (américain et iranien) levés dès lundi, les pétroliers ont besoin de 30 à 40 jours pour atteindre Rotterdam (Europe), ou Tianjin ou Ningbo-Zhoushan en Chine, Pusan en Corée, Nagoya ou Kobe au Japon, Singapour, ou près de 50 jours pour atteindre Hedland ou Perth en Australie.
En ce qui concerne les tankers réorientés du Golfe vers les États-Unis, il va leur falloir plus de trois mois pour faire le trajet aller via Bab el-Mandeb, Suez et Gibraltar, charger du pétrole au Texas ou en Louisiane, puis délivrer leur cargaison en Europe. Ce sont déjà 600 millions de barils qui n’ont pas été livrés dans le monde depuis le 28 février dernier, pas seulement le pétrole qui ne sort plus par Ormuz, mais également celui — devenu plus rare — qui provient de la Baltique et des installations russes endommagées par des attaques de drones ukrainiens.
Le déficit planétaire d’approvisionnement pour le seul pétrole atteindra 1,2 milliard de barils fin avril, 1,6 milliard fin juin, 2 milliards fin juillet (proportionnellement, la situation est trois fois pire pour le kérosène).
Pour le brut, le déficit actuel équivaut à un montant quatre fois plus important que toutes les interruptions d’approvisionnement de l’histoire cumulées depuis la guerre Iran-Irak, de 1980 à 1988 (il n’y avait eu que quelques jours de blocage d’Ormuz).
La réalité, c’est qu’il n’y a aucun précédent connu pour la situation à laquelle nous sommes déjà confrontés.
D’ici mi-mai, les réserves stratégiques libérées en Europe auront été intégralement consommées. D’ici fin juillet, les stocks commerciaux de brut aux États-Unis pourraient tomber en dessous de 400 millions de barils, c’est-à-dire le « minimum opérationnel » qui contraint à opérer un arbitrage entre alimenter l’industrie et prendre le risque d’entamer les réserves vitales assignées à la défense nationale. À ce moment-là, l’administration Trump se trouvera face à un choix binaire : interdire les exportations de brut et voir plonger en récession son « partenaire » européen, ou regarder les raffineries américaines s’arrêter et les profits des groupes pétroliers s’effondrer.
La seule chose qui équilibrerait maintenant ce marché, c’est la destruction de la demande dans des proportions comparables aux confinements du COVID. La flambée des carburants a déjà provoqué un plongeon vertical de la demande en Asie (normal, des mesures de rationnement sont en place depuis un mois) et elle joue en partie ce rôle en France : faire le plein devient si prohibitif que des centaines de milliers de Français ont renoncé à « faire des kilomètres » pour aller travailler ou faire leurs courses. Résultat paradoxal : la hausse de 20 % du prix des carburants, qui aurait dû générer plus de 20 % de recettes fiscales en plus à consommation égale, aboutit à une baisse de 26 % de la consommation, et donc à une baisse de 100 M€ par rapport à la période correspondante de 2025 des recettes de TVA assises sur les carburants.
Pour d’autres pays, ce ne sont pas seulement les kilomètres parcourus qui s’effondrent (rationnement du carburant au Sri Lanka, au Bangladesh, au Vietnam, aux Philippines, etc.), c’est aussi la pénurie de matières premières du Golfe pour fabriquer des engrais, raffiner les minerais bruts, fabriquer des objets en plastique (comme des seringues médicales, des emballages de médicaments), avec des chaînes d’approvisionnement rompues.
Le danger le plus explosif d’un point de vue politique, ce ne sont pas des files interminables devant des stations-service à sec deux jours sur trois, c’est un coût de la nourriture qui deviendrait prohibitif.
Les pénuries d’engrais n’auraient pas pu arriver à un moment plus critique pour l’agriculture que cette année : si Ormuz devait rouvrir, l’urée et les granulés d’engrais azoté arriveraient avec six semaines à deux mois de retard.
Les banques centrales peuvent imprimer de la liquidité, pas des milliers de quintaux de céréales constituant l’alimentation de base de milliards d’habitants (Inde, Bangladesh, Pakistan, Indonésie, Vietnam, pays d’Afrique… et on n’ose pas citer la Chine, qui se veut un pays développé, mais n’est pas autosuffisante en soja).
La physionomie des pays d’Asie et de nos sociétés occidentales pourrait être bien différente d’ici six mois de celle d’aujourd’hui. Et les marchés financiers semblent faire le pari que c’est dans ce contexte que le monde va entrer dans une nouvelle ère de prospérité, où l’intelligence artificielle va tout disrupter et connaître une expansion proportionnelle à l’explosion des valorisations. L’indice SOXX des semi-conducteurs vient par exemple d’aligner 16 séances de hausse consécutives (ne cherchez pas, il n’y a jamais eu plus de 12 séances de hausse d’affilée pour un indice ou un secteur en particulier à Wall Street au cours des 100 dernières années) pour un gain cumulé de +40 % depuis le 31 mars (même après 65 % de baisse de mars 2000 à octobre 2001, puis -80 % en octobre 2002, le Nasdaq-100 n’avait jamais repris plus de 30 % en trois semaines).
La flambée du Nasdaq dépasse l’amplitude des bear market rallies les plus violents des 25 dernières années… avec les pires perspectives conjoncturelles et géopolitiques des 25 dernières années.
Quand l’antimatière de la « valeur papier » (virtuelle) va rentrer en contact avec l’économie réelle (qui sera en pleine pénurie de matières premières), la réaction physique qui en résultera risque d’être épique !

3 commentaires
Il faut nous en dire plus sur la situation du marché des private equity. Frederic LORDON dit que le taux de défaut sur ces crédit est entrain de grimper tandis que les préteurs tentent de retirer leurs capitaux : ils auraient droit à 5% par semestre. Ce serait, selon cet économiste, la baudruche la plus proche d’éclater. Faut il tout vendre pour acheter aprés le krack à venir? Faut il acheter de l’or et de l’argent? En effet, l’or est en baisse comme si les marchés étaient rassurés par la situation géopolitique et la « vigueur » de l’économie mondiale.
Bonjour,
Ce qui se passe actuellement correspond pleinement à l’agenda 2030 de Davos, pénuries etc, « vous n’aurez rien mais vous serez heureux ».
Les US veulent être les seuls maîtres mais la Russie et la Chine veulent un bout du gâteau d’où les guerres actuelles.
Tout ça c’est du cinéma qui tue et détruit les populations. Dans l’agenda 2030 de Davos ils ne leur faut pas plus d’un milliard d’humains pour les servir dont 500 millions d’asiatiques réputés, ou conditionnés, pour être obéissant (ce n’est pas moi qui le dit, c’est ce qu’ils ont écrit).
Même faire pleuvoir sur nous nous des bombes nucléaires ne les empêchera de dormir persuadés qu’ils sont que eux y survivront.
Tout laisse donc présager un rebond parabolique des valeurs refuge tangibles et probablement avec effet durable.