Les investisseurs fuient la dette française mais célèbrent les records de Wall Street. Pourtant, les finances américaines n’ont rien d’exemplaire. Derrière cette confiance se cache une conviction fragile : le dollar permettra toujours d’échapper à l’addition.
« Attendre des électeurs qu’ils innocentent le parti au pouvoir après avoir soigneusement examiné les origines du cycle du crédit, c’est se faire une idée bien trop optimiste de la nature humaine. » — Daniel Oliver
Voici les dernières nouvelles, rapportées par MarketWatch :
« Les obligations françaises traversent leur pire décennie depuis 1803 — et les investisseurs s’attendent à souffrir encore
Le marché obligataire français connaît sa pire tourmente depuis la décennie qui avait englobé la Terreur. »
Parlez-vous crise du crédit ?
Pendant ce temps, aux États-Unis, le S&P 500 a inscrit un nouveau record. Mais c’est un drôle de record… alimenté, à notre avis, par une drôle de monnaie qui se rue sur de drôles d’actions. Moins de la moitié des valeurs du S&P 500 évoluent au-dessus de leur moyenne mobile à 200 jours. L’essentiel de la hausse repose donc sur ces fameuses « drôles d’actions » : celles dont la croissance est portée par les capitaux investis plutôt que par de véritables bénéfices.
Autre curiosité : les États-Unis et la France souffrent de maux macroéconomiques très similaires, qu’ils se sont eux-mêmes infligés. Pourtant, leurs Bourses prennent des directions opposées. Le Wall Street Journal a jugé cette bizarrerie digne d’intérêt :
« L’Amérique a dû traverser des crises financières, des krachs boursiers et des revers militaires, comme n’importe quel autre pays. Mais la constance avec laquelle elle se relève est remarquable. Pour beaucoup d’Américains, certaines convictions relèvent de l’article de foi : la Bourse finit toujours par monter à long terme, la dette de l’Oncle Sam est sans risque et les forces armées américaines ne perdront jamais une bataille faute d’argent. »
Mais plus on y regarde de près, plus la situation paraît étrange. Les États-Unis ont déclenché une guerre qui a considérablement écorné l’image de leur puissance. L’Amérique n’est pas digne de confiance, disent les diplomates. Et elle se montre de moins en moins efficace, ajoutent les analystes militaires. Le WSJ poursuit :
« Désormais, l’endettement fédéral commence à paraître insoutenable, les actions américaines affichent des valorisations deux fois supérieures à celles des autres marchés développés, et la marine peine à protéger des voies maritimes vitales face à un adversaire de troisième ordre. »
La Bourse française a perdu 10,5 % en six mois. La Bourse américaine, elle, a gagné 15 %.
Et ni les variations de change ni autres particularités macroéconomiques ne suffisent à expliquer cet écart. Si l’on rapporte les cours aux bénéfices corrigés des variations du cycle économique, les grandes capitalisations américaines se paient deux fois plus cher que leurs homologues françaises.
Pourquoi ?
Le Journal invoque le « privilège exorbitant », une formule popularisée par Valéry Giscard d’Estaing. Le pays qui émet la monnaie de réserve mondiale, observait-il, peut en « imprimer » davantage : elle sera ensuite conservée dans les coffres étrangers comme s’il s’agissait d’or. Les autres pays n’ont pas cette possibilité. Selon le WSJ :
« Contrairement à la France, les États-Unis disposent de leur propre planche à billets et ne peuvent donc pas faire défaut si leurs coûts d’emprunt s’envolent. »
On pourrait penser que cet avantage se refléterait aussi dans leurs coûts d’emprunt respectifs. Les deux pays sont confrontés à un problème budgétaire à peu près identique : chacun doit emprunter pour financer ses dépenses courantes. Sur ce plan, les États-Unis font légèrement moins bien que la France, avec un déficit de 5,7 % du PIB, contre « seulement » 5 % pour la France.
Comme le soutient Donald Trump, si les États-Unis possèdent réellement l’économie la plus puissante du monde, ils devraient bénéficier de taux d’intérêt plus bas. Apparemment, ce n’est pas le cas. La France serait au bord du défaut de paiement, à en croire les nombreux articles qui lui sont consacrés. Pourtant, les États-Unis paient plus cher pour emprunter. Le rendement des obligations françaises à dix ans atteint désormais 4,9 %, contre 5,3 % pour leurs équivalentes américaines. Les deux pays sont fauchés. Et plus les taux montent, plus ils s’enfoncent.
Quant au « privilège exorbitant », tout privilège finit un jour par présenter sa facture.
Robert Triffin avait exposé ce paradoxe dès les années 1960. Les États-Unis « impriment » de la monnaie. Pour se la procurer, les autres pays leur vendent des biens et des services. Il en résulte un déficit commercial pour le pays émetteur de la monnaie de réserve — les États-Unis —, avec, à la clé, l’érosion de son propre tissu industriel.
Un pays qui produit davantage de monnaie — de la « fausse » monnaie — que de biens finit rapidement par subir une hausse des prix. Dans un premier temps, les États-Unis exportent leur inflation vers le reste du monde. Mais les étrangers finissent par s’interroger sur leur solvabilité et sur la valeur de leurs reconnaissances de dette. Ils vendent alors leurs obligations américaines… et cherchent des solutions de rechange.
Le WSJ apporte quelques précisions… assorties d’une bonne dose d’inquiétude :
« Les obligations américaines ne sont pas vraiment sans risque lorsque le président évoque ouvertement l’intérêt d’en éroder « très rapidement » la valeur réelle par l’inflation. Que les capitaux étrangers affluent habituellement vers les bons du Trésor en période de crise n’a rien d’une loi de la nature. Imaginez qu’à la place, les investisseurs se précipitent vers la sortie, comme ils le font en France. »
« Sortir de l’endettement par l’inflation » : voilà encore une solution qui n’en est pas une. Elle promet de régler un problème que l’Amérique ne devrait pas avoir, avec un remède qui ne fonctionnera pas.
