Après les bulles spéculatives et les crises de la dette, un danger plus insidieux menace les investisseurs : l’hyperinflation. Avec une dette américaine hors de contrôle et une Fed de plus en plus prise au piège, Bill Bonner redoute une nouvelle vague de destruction de richesse. Mais pour ceux qui sauront préserver leur capital, cette crise pourrait aussi offrir une occasion d’investissement historique.
Imaginez que vous viviez dans l’un des comtés de l’ouest de l’Irlande, au milieu du XIXe siècle. Vous êtes un pauvre paysan, locataire de votre terre, qui parvient tout juste à survivre avec une bêche et un cochon, comme des millions d’autres.
Puis vient l’année 1845.
Votre champ de pommes de terre commence à pousser. Les plants sont verts, vigoureux, prometteurs… avant de se flétrir brutalement. En quelques jours à peine, tout meurt.
Vous faites ce que vous pouvez pour survivre jusqu’à l’année suivante. Vous mangez votre cochon, mettez en gage votre seul manteau et attendez la prochaine récolte avec impatience.
Mais l’année suivante, le même cauchemar recommence. Les plants sortent de terre comme d’habitude, puis noircissent et meurent.
Cette fois, vous n’avez plus rien. Même les quelques pièces de monnaie conservées dans un pot au-dessus de la cheminée ont disparu.
Il ne reste qu’une solution : partir. Et le plus vite possible.
Environ 1,5 million de personnes sont mortes de faim ou ont succombé aux maladies qui accompagnent les famines, comme les requins suivent les naufragés. Un autre million d’Irlandais ont quitté le pays.
Lesquels s’en sont le mieux sortis ?
Cette catastrophe était d’origine naturelle. Mais l’homme a lui aussi provoqué son lot de désastres : famines organisées, guerres, massacres de masse, génocides, persécutions religieuses…
L’une des pires tragédies de ce genre s’est déroulée de notre vivant, au Cambodge.
À sa tête se trouvait un homme nommé Pol Pot, qui avait étudié la théorie marxiste. Devinez où ? À Paris, bien sûr, où il avait bénéficié d’une bourse d’études.
Une fois au pouvoir, Pol Pot entreprit de créer un véritable paradis pour les travailleurs.
Ce qui supposait, selon lui, de mettre toute la population au même niveau.
Si vous possédiez quelques biens, si vous aviez déjà ouvert un livre ou même si vous portiez des lunettes, malheur à vous ! Vous étiez considéré comme un ennemi de classe et éliminé.
Les citadins furent déportés vers les campagnes, où le travail acharné et le grand air des fermes collectives étaient censés les purifier.
C’était une tentative ambitieuse d’appliquer une théorie à la réalité.
Elle se solda par la mort d’un tiers de la population, victime d’exécutions, d’épuisement, de famine ou de maladie.
Le carrefour du boulevard Saint-Michel et du boulevard Saint-Germain n’était pas l’endroit idéal où se trouver lorsque les émeutes éclatèrent à Paris en 1969. L’Irlande n’était pas le bon endroit pour être paysan au milieu du XIXe siècle. Le Cambodge n’était pas le bon endroit où vivre dans les années 1970.
Et aujourd’hui, quel est l’endroit où il vaut mieux ne pas se trouver ?
Comment éviter la Grande Perte ?
Au sein de notre groupe de publications financières, notre objectif premier est de nous protéger contre ce que nous appelons la « Grande Perte ». Celle qui survient lorsque votre argent se trouve au mauvais endroit, au mauvais moment… comme ces pommes de terre irlandaises frappées par le Phytophthora infestans, le parasite responsable du mildiou.
Nous avons tous vu les images de Paris en flammes. La prochaine Grande Perte viendra-t-elle de là ?
Pourtant, aujourd’hui, il suffit de deux onces d’or pour acheter l’équivalent du CAC 40, l’indice des principales valeurs françaises.
Historiquement, la dernière fois que le CAC 40 est tombé à ce niveau, exprimé en or, c’était en 1970. Au cours des six années suivantes, il a continué à reculer, jusqu’à valoir moins d’une once d’or.
Les investisseurs étaient peut-être si désespérés qu’ils songeaient à se jeter du haut de la tour Eiffel…
Mais ceux qui avaient tenu bon pendant vingt années supplémentaires auraient réalisé un gain de 1 000 %, même en mesurant leur investissement en or.
Voilà comment le système est censé fonctionner.
Vous investissez lorsque le risque de subir une Grande Perte est faible. Puis vous conservez vos positions jusqu’à réaliser une plus-value importante.
Aux États-Unis, notre méthode consiste à acheter le Dow Jones lorsqu’il vaut cinq onces d’or ou moins. Et nous vendons lorsqu’un signal de sortie se déclenche au-delà de quinze onces.
Mais cette stratégie nous impose aussi de longues périodes d’attente, souvent bien solitaires, pendant lesquelles nous guettons une nouvelle baisse du Dow Jones.
Alors, que faire ?
Devrions-nous investir sur le marché français, alors que le CAC 40 ne vaut que deux onces d’or ?
Peut-être.
Les actions françaises ne vont pas nécessairement monter. Mais elles ne semblent pas non plus présenter un risque majeur de nous infliger une Grande Perte.
Le secret des véritables créateurs de richesse
À long terme, aussi bien en théorie qu’en pratique, ce ne sont ni l’or, ni l’argent, ni les contrats à terme, ni l’intelligence artificielle, ni les options, ni quelque stratégie ingénieuse ou génie de l’investissement qui créent de la richesse.
Ce sont les entreprises qui dégagent des bénéfices.
Elles utilisent des matières premières et du travail pour fabriquer des produits dont la valeur dépasse les coûts nécessaires à leur production.
Cette différence, c’est le bénéfice.
Le monde dispose alors de quelque chose qui n’existait pas auparavant. Il s’est enrichi.
L’État en prélève une partie sous forme d’impôts. Les dirigeants en gaspillent une bonne proportion, comme toujours… et le reste revient aux propriétaires de l’entreprise, c’est-à-dire aux actionnaires.
Voilà les sociétés que nous voulons posséder : des entreprises rentables, qui créent de la richesse au lieu de consommer des ressources et du capital.
Des entreprises comme Philip Morris (aujourd’hui Altria), qui, selon certaines estimations, aurait créé davantage de richesse pour ses actionnaires que n’importe quelle autre société américaine.
Mais attendez… Comment savoir quelles entreprises réussiront et lesquelles disparaîtront ?
La réponse est simple : nous n’en savons rien.
Une entreprise peut voir son cours s’envoler vers des sommets vertigineux… ou faire faillite.
Nous autres, simples mortels, ne pouvons jamais savoir avec certitude ce qu’il adviendra de chacune d’elles.
Et si vous misez sur la mauvaise, vous risquez de subir la Grande Perte.
C’est pourquoi nous préférons acheter « le marché » dans son ensemble, en utilisant le Dow Jones comme référence.
Il est très peu probable que les trente entreprises qui composent cet indice fassent toutes faillite en même temps.
Nous évitons ainsi le risque de perdre l’essentiel de notre investissement à cause de la défaillance d’une seule société.
Et surtout, nous n’achetons que lorsque le marché est bon marché… exprimé en or.
Les marchés montent et descendent. Et ces mouvements peuvent se prolonger pendant de nombreuses années.
Ils deviennent parfois extrêmement bon marché, avant de finir par être excessivement chers.
La seule phase qui nous intéresse est celle où ils passent de la sous-évaluation à la surévaluation.
Pas l’inverse.
Et pour déterminer où nous en sommes dans ce cycle, nous utilisons l’or comme étalon.
Les prix nominaux ne vous disent pas si vous gagnez réellement de l’argent.
Dans les années 1970, par exemple, les cours des actions ont augmenté en dollars. Mais exprimés en or, ils ont baissé.
Nous attendons donc que le marché recule suffisamment par rapport à l’or avant d’acheter, sans trop craindre de subir une Grande Perte.
Car, à ce stade, quelqu’un d’autre l’a déjà subie à notre place.
Revenons maintenant à notre question essentielle.
D’où la prochaine Grande Perte risque-t-elle de venir ?
Une grenade dégoupillée à Wall Street
En règle générale, plus un investissement est cher par rapport aux bénéfices réels qu’il génère, plus le risque de pertes importantes est élevé.
À cette aune, les actions liées à l’intelligence artificielle ressemblent à une grenade dégoupillée.
Leur valorisation boursière cumulée se chiffre en dizaines de milliers de milliards de dollars, alors que les bénéfices réellement générés restent, pour l’instant, relativement modestes.
Mais, plus largement, le plus grand danger pour les investisseurs vient probablement… des États-Unis eux-mêmes.
Officiellement, un dollar de 1971 ne vaut plus aujourd’hui qu’environ 13 cents en pouvoir d’achat.
Mais les autorités ont modifié leur méthode de calcul de l’inflation dans les années 1990 pour rendre la situation moins alarmante.
En réalité, un dollar d’aujourd’hui ne vaudrait probablement plus que trois cents par rapport à celui d’il y a cinquante ans.
Et voilà que presque tout le monde semble prêt à accepter la poursuite du même phénomène : toujours plus d’inflation.
Les États-Unis affichent des déficits publics équivalant à 6 % du PIB, soit deux à trois fois le rythme de croissance de l’économie.
Washington va devoir réagir.
Car la dette ne peut pas continuer indéfiniment à augmenter plus vite que le PIB.
Deux possibilités s’offrent aux autorités : laisser l’inflation s’emballer ou provoquer un défaut de paiement de fait, en dévaluant brutalement le dollar.
Notre pari ?
Elles feront les deux.
Et ce ne serait pas la première fois.
Le scénario le plus probable est que Washington se contente de « faire tourner la planche à billets » pour financer ses déficits annuels de 2 000 milliards de dollars.
À cela s’ajoutent quelque 11 000 milliards de dollars de dette existante qu’il faudra refinancer au cours des douze prochains mois.
Mais lorsqu’un gouvernement doit créer autant de monnaie, les marchés obligataires commencent à s’inquiéter sérieusement.
Autrement dit, ceux qui prêtent de l’argent à l’État fédéral comprennent que les titres de dette qu’ils détiennent risquent de perdre une grande partie de leur valeur à l’avenir.
Ces investisseurs, que l’on surnomme les bond vigilantes, ou « justiciers obligataires », exigent alors des taux d’intérêt plus élevés pour se protéger.
Quand la dette prend le contrôle de la Fed
Or, la hausse des taux est une condamnation à mort pour les emprunteurs.
Ils doivent payer toujours plus cher pour refinancer leurs dettes.
Et le plus gros emprunteur de tous n’est autre que l’État fédéral américain.
Ainsi, lorsque Washington crée de la monnaie pour combler ses déficits, il peut finir par payer davantage d’intérêts supplémentaires que ce que cette création monétaire lui a permis de financer.
Autrement dit, il se retrouve dans une situation encore pire.
Oui, c’est une arithmétique d’un genre un peu particulier.
Lorsque vous êtes relativement peu endetté et, mieux encore, lorsque les taux d’intérêt baissent, vous pouvez vous permettre de créer un peu de monnaie supplémentaire.
Vous pouvez, par exemple, augmenter la masse monétaire de manière à atteindre l’objectif d’inflation de 2 % de la Fed.
Personne ne s’en offusque vraiment.
Même si, année après année, vous grignotez ainsi le pouvoir d’achat de l’épargne des ménages.
Mais lorsque vous avez 40 000 milliards de dollars de dette et que les taux d’intérêt remontent, les règles du jeu changent complètement.
Ce n’est plus la Fed qui contrôle la dette. C’est la dette qui contrôle la Fed.
Et la situation ne fait qu’empirer.
Washington imprime de la monnaie.
Les taux d’intérêt montent.
Il doit alors imprimer encore davantage.
Une grande partie des avantages tirés de cette création monétaire est annulée par la réaction du marché obligataire.
Et voici le cœur du problème.
Pour reprendre l’avantage, les autorités n’ont plus qu’une solution : créer encore plus de monnaie que ce que les marchés obligataires anticipent.
Car l’inflation n’est véritablement efficace, du point de vue de ceux qui la provoquent, que lorsqu’elle prend tout le monde par surprise.
Sinon, les investisseurs et les consommateurs trouvent des moyens de s’en protéger.
Les autorités doivent donc inventer de nouvelles ruses, tendre de nouveaux pièges.
Et elles finissent par provoquer ce à quoi presque aucun Américain n’est préparé, ni même capable de se représenter :
L’hyperinflation.
La vitesse de circulation de la monnaie s’emballe comme une voiture de NASCAR lancée à pleine vitesse.
Et les prix augmentent encore plus rapidement que la quantité de monnaie créée.
Mais ce n’est pas tout.
Une forte hausse des prix entraîne elle-même une augmentation des besoins en liquidités.
Au début, c’est la création monétaire qui PROVOQUE l’inflation.
Puis, dans un second temps, c’est l’inflation qui prend les commandes : les autorités DOIVENT créer toujours plus de monnaie pour suivre la hausse des prix.
Lorsque les prix doublent, un consommateur a besoin de deux fois plus d’argent pour maintenir son niveau de vie.
Rien de tout cela n’est nouveau.
D’autres pays ont eu leurs docteurs en économie, tout comme nous.
Beaucoup avaient d’ailleurs fréquenté les mêmes établissements prestigieux : Harvard, Yale ou la London School of Economics.
Ils étaient tous intelligents. Ils avaient tous étudié les mêmes théories.
Mais lorsque l’inflation s’est emballée, ils ont été incapables de la maîtriser.
L’un de nos associés, à São Paulo, nous a raconté comment les choses se passaient :
« Mon père rentrait du travail. Il était payé chaque jour, en espèces. Nous prenions immédiatement l’argent et nous nous précipitions au supermarché pour acheter tout ce que nous pouvions avant que les prix n’augmentent. Personne ne voulait conserver de liquide jusqu’au lendemain, car tout serait devenu plus cher entre-temps. »
L’hyperinflation, puis l’occasion d’une vie ?
Les Américains sont habitués à une inflation régulière, docile, bien domestiquée : 2 %, voire 4 % ou 5 %.
Mais ils ne sont absolument pas préparés à une flambée incontrôlable des prix.
Et c’est précisément ce qui pourrait leur arriver.
Pire encore, une telle flambée provoquerait également un effondrement du marché boursier, bien plus violent que ce que la plupart des investisseurs imaginent.
Peut-être pas en valeur nominale, mais presque certainement lorsque les cours seront exprimés en or.
Il y a malgré tout une bonne nouvelle.
L’hyperinflation à venir infligera une Grande Perte à des millions de personnes.
Un krach boursier fera de même.
Mais si nous parvenons à rester prudemment sur le trottoir, sans nous faire matraquer par la police ou les émeutiers, nous pourrions alors nous retrouver face à l’occasion d’investissement d’une vie.
Celle d’acheter de véritables entreprises, créatrices de richesse, à des valorisations réelles plus basses que tout ce que nous aurons jamais connu.
