À travers les siècles, les grandes puissances semblent condamnées à répéter les mêmes erreurs stratégiques, malgré les leçons évidentes de l’Histoire. De Napoléon à Hitler, et peut-être aujourd’hui jusqu’à Washington, une même illusion persiste : croire qu’il suffit de frapper vite pour faire plier la Russie – ou désormais l’Iran.
« Un homme plutôt indiscipliné, qui n’aime pas lire, ne prend pas connaissance des notes d’information, rechigne à entrer dans les détails et préfère se contenter de dire : ‘Voilà ce que je crois […] un véritable crétin. » — Rex Tillerson, ancien secrétaire à la Défense, à propos de Donald Trump
Notre vision d’ensemble, ici à La Chronique Agora, n’est ni unique, ni originale. Elle n’est pas non plus « mainstream ». Et pourtant, à l’épreuve des événements récents, elle semble plutôt bien tenir la route.
Voici les dernières actualités…
Après avoir déclaré la victoire à au moins cinq reprises, affirmé que l’Iran était « fini » et que sa capacité militaire avait été « anéantie », le narratif, soudain, ne colle plus aux faits. The Wall Street Journal rapporte :
« Le Pentagone va déployer 3 000 soldats de la 82e division aéroportée dans le Golfe.
Le Pentagone prévoit de déployer environ 3 000 soldats d’élite de la 82e division aéroportée de l’armée de terre au Moyen-Orient afin de soutenir les opérations contre l’Iran, selon deux responsables américains. Un ordre écrit devrait être publié dans les prochaines heures.
Les responsables précisent toutefois qu’aucune décision d’envoyer des troupes au sol en Iran n’a été prise. Mais le déploiement de la 82e division offre à Donald Trump de nouvelles options stratégiques. »
Beaucoup ont remarqué que l’histoire tend à se répéter. Bien entendu, jamais exactement de la même manière. Elle n’est ni fiable, ni prévisible à 100 %. Pourtant, les malheurs que l’homme s’inflige à lui-même se réitèrent avec une telle régularité que certains journalistes pourraient résumer leur travail à rappeler aux lecteurs ce qui s’est déjà produit.
Alors que l’administration Trump déploie des troupes pour ce qui pourrait se transformer en invasion de l’Iran, il ne serait peut-être pas inutile de lui rappeler un exercice de simulation militaire mené il y a vingt-quatre ans. Cet exercice montrait que les Iraniens l’emporteraient nettement en détruisant une flottille américaine en l’espace de quelques minutes.
Mais ce n’est pas parce qu’une idée était mauvaise autrefois qu’elle l’est forcément aujourd’hui. Les mauvaises politiques, les guerres inutiles, les théories absurdes ne disparaissent jamais vraiment. Telles des zombies, elles se redressent à la lumière de la pleine lune et reviennent, encore une fois, terroriser le monde.
Ces « erreurs » sont commises avec une telle régularité dans l’Histoire qu’elles finissent par dessiner un véritable schéma. Encore faut-il, pour que ce schéma prenne forme, qu’il y ait des hommes assez stupides pour les répéter.
Alors que l’armée soviétique enfonçait les défenses allemandes pendant la seconde guerre mondiale, un officier russe – non sans ironie – se serait placé devant un groupe de prisonniers allemands et leur aurait lancé : « Aucun d’entre vous n’a donc pris la peine de lire Tolstoï ? »
Personne ne leva la main.
Dans Guerre et Paix, Tolstoï racontait le désastre qui s’était abattu sur l’armée de Napoléon Bonaparte lors de son invasion de la Russie. Mais l’essentiel n’était pas tant le récit lui-même que les leçons qu’on pouvait en tirer. Elles auraient pu être utiles aux stratèges nazis dans les années 1940 et elles pourraient l’être aujourd’hui à l’équipe Trump. Mais les Grands Chefs n’étudient pas l’Histoire : ils prétendent l’incarner.
L’idée centrale de Tolstoï, qui rejoint assez bien la nôtre, est que ces dirigeants illustres n’écrivent pas eux-mêmes leur rôle. Ils récitent celui que l’Histoire leur assigne. Ce sont des acteurs sur une immense scène, entièrement façonnés par les mythes, les mœurs et les folies de leur époque. « Historia magistra vitae », comme le disait Cicéron : l’histoire est la maîtresse de vie.
Peu de Français auraient osé attaquer la Russie au début du XIXe siècle. Mais lorsque l’occasion s’est présentée, le chef providentiel, un sur un million, a surgi : Bonaparte. Suffisamment habile pour remporter des batailles et organiser la Grande Armée en la force combattante la plus redoutable du monde, il a canalisé l’énergie de la France postrévolutionnaire vers la guerre. Et les dieux ont dû sourire en voyant le plus grand génie militaire de son temps totalement défait. Son armée a été presque anéantie, non par une puissance militaire supérieure – mais par le temps, la boue, le froid, la faim, les cosaques et les paysans.
Puis, 128 ans plus tard, l’Allemagne a trouvé à son tour un dirigeant assez fou (un sur un million) pour répéter l’aventure catastrophique de Napoléon. « Il suffit d’enfoncer la porte, disait le Führer, et toute la maison [l’Union soviétique] s’effondrera. » Il n’en fut rien.
Les événements à venir nous montreront ce qu’il en est, mais tout laisse penser que les États-Unis s’apprêtent à relever ce défi historique à leur tour. « Tout ce que nous avons à faire, a dit Trump, c’est éliminer les dirigeants et l’Iran se rendra. » Là encore, cela ne s’est pas produit.
Manifestement, l’équipe MAGA n’a rien inventé de nouveau. Et Donald Trump, malgré sa singularité, n’est guère plus malveillant que nombre de ses prédécesseurs. Il n’est pas non plus seul responsable de l’attaque contre l’Iran ni de ses aspects les plus barbares. Tolstoï expliquait que « les rois sont les esclaves de l’histoire… dans les événements historiques, les grands hommes ne sont que des étiquettes… n’ayant que le moins de lien possible avec l’événement lui-même ».
La méchanceté sommeille en chacun de nous, comme une soupe prête à bouillir dès qu’on la met sur le feu. Aux États-Unis, elle devait mijoter depuis de longues années. L’Iran était déjà désigné comme ennemi sous l’administration Carter. Le sénateur McCain appelait à le bombarder dès 2007. Finalement, l’équipe Trump est passée à l’acte.
L’Histoire a besoin de tels dirigeants aveuglés. Sans eux, les « schémas » se dissiperaient dans un chaos informe.

3 commentaires
De Napoléon à Trump… ou de la Révolution française à Lénine, Staline, Mao ou Pol Pot… en histoire les raccourcis intéressants ne manquent pas.
« La folie, c’est de faire toujours la même chose et de s’attendre à un résultat différent »
Citation attribuée à Einstein mais qui, apparemment, n’est pas de lui.
Ce qui n’enlève rien à sa pertinence.
Napoléon a dit : “L’histoire est une suite de mensonges sur lesquels on est d’accord”