Le mois de mars a bouleversé le marché des matières premières. Après des semestres de morosité, les commodities frémissent enfin, sous l’effet de la guerre en Iran. Après le bitcoin, l’or, l’argent et les minières, le dernier domino des actifs alternatifs serait-il en train de tomber ?
Commençons par récapituler l’épisode précédent.
2025, une année contrastée pour les matières premières
L’année passée, les superstars ont été l’argent (+146,8 % face au dollar), l’or (+64,5 %) et le cuivre (+41,7 %).

Performance d’une sélection de matières premières (2025)
On ne peut pas en dire autant au sujet du reste des matières premières, le pétrole ayant en particulier cédé entre -18,5 % (Brent) et -20 % (WTI) face au dollar.
Or, pour les raisons que je rappelais le 5 janvier, « le contexte [semblait alors] très favorable aux matières premières ».
Que s’est-il passé depuis ?
Le 28 février, les États-Unis et Israël ont lancé l’opération « Epic Fury » (« fureur épique ») contre l’Iran. En trois mois, la situation s’est complètement retournée.
Quel a été l’impact de la guerre en Iran sur les matières premières ?
La perturbation du détroit d’Ormuz menaçant environ 20 % des flux mondiaux de pétrole, voilà un peu plus d’un mois que l’économie mondiale navigue en plein milieu du plus important choc pétrolier de l’Histoire.
Au mois de mars, le cours du baril de Brent (soit 159 litres de pétrole brut européen, la référence mondiale) est passé d’environ 73 $ à plus de 100 $, pour la première fois depuis juillet 2022.

Cours du Brent (dollars, 01/01/2026 – 06/04/2026) – source : TradingView
Cette explosion des cours du pétrole n’a pas manqué de propulser le marché des matières premières à la hausse.
Rappelons que l’énergie, et plus spécifiquement le pétrole, sont ultradominants dans les indices boursiers de matières premières. Par exemple, le pétrole représente environ 50 % du S&P GSCI en 2026.

Répartition de l’exposition de l’indice S&P GSCI (%, 2025 et 2026)
L’or et l’argent ne représentant respectivement que 7,24 % et 0,64 % de l’indice S&P GSCI, la chute de leurs cours (respectivement -11,52 % et -19,95 % face au dollar au mois de mars) n’a pas pesé très lourd face à l’explosion du cours du pétrole (+40,75 % sur le Bloomberg Energy TR Subindex).
Résultat des courses : avec +11,5 % au mois de mars, l’indice Bloomberg des matières premières a enregistré sa plus forte hausse mensuelle en deux ans, comme en témoigne le tableau ci-dessous.

Prenons à présent un peu de recul…
Où les matières premières en sont-elles par rapport aux précédents marchés haussiers ?
Dans les années 1970 et 2000, le boom des matières premières s’est généralisé. Les métaux précieux, le pétrole, les métaux industriels et les matières premières agricoles ont tous fortement augmenté, créant de véritables supercycles des matières premières.
Dans le cadre de la décennie dorée (au sens de la Grande hausse du cours de l’or) des années 2020, les matières premières sont au contraire très en retard sur l’or, l’argent et les minières.
Résultat des courses : jusqu’à fin février 2026, la performance des matières premières dans le cycle actuel (en doré sur le graphique ci-dessous) était très en retard sur les cycles des années 1970 (en bleu) et 2000 (en vert), comme on peut le constater sur ce graphique d’Incrementum AG.

Matières premières (échelle logarithmique, dollars, base 100 en début de décennie, 12/1969 – 03/2026)
Cependant, à fin mars, ce constat n’est plus d’actualité : les matières premières se sont réveillées. Leur performance depuis 2020 (courbe dorée) est désormais proche de celle des années 2000 (courbe verte).
Comme l’indiquent les analystes d’Incrementum : « Au cours de la seconde moitié de la décennie [en cours, c’est-à-dire, sur 15 mois, entre janvier 2025 et mars 2026], les matières premières ont déjà enregistré une performance de +43,8 %, surpassant nettement la première moitié de la décennie dans son ensemble [+38 % entre janvier 2020 et décembre 2024]. »
Une conséquence en est la surperformance des matières premières par rapport aux actions, la principale classe d’actifs traditionnelle du nouveau portefeuille 60/40 d’Incrementum…
Vers une surperformance des matières premières par rapport aux actions ?
Voilà des années – pour ne pas dire des décennies – que les matières premières sous-performent le S&P 500. Le conflit militaire dans le golfe Persique pourrait bien avoir changé la donne.
Au mois de mars, sous l’effet de la hausse des anticipations d’inflation et des liquidations forcées, le choc pétrolier a conduit les indices boursiers à corriger, tandis que les matières premières sortaient de leur torpeur.
Le résultat en est la petite rebiquette que vous pouvez observer sur le graphique suivant, lequel représente le ratio entre un indice de matières premières (le S&P GSCI) et un indice actions américaines (le S&P 500).

Ratio S&P GSCI TR / S&P 500 (01/1971 – 03/2026)
Les analystes d’Incrementum soulèvent une question importante : « S’agit-il de la percée tant attendue… ou d’un nouveau leurre, comme en 2021-2022 ? »
Souvenez-vous : à l’époque, l’inflation faisait son grand retour à la suite d’un double choc. Des tombereaux d’argent public avaient en effet été déversés dans les économies développées dans le cadre des confinements sanitaires (« quoi qu’il en coûte »), avant que la Russie n’envahisse l’Ukraine en février 2022, perturbant les chaînes d’approvisionnement mondiales.
Si « cette fois, c’est différent », alors une puissante hausse du ratio pourrait se profiler, laquelle attesterait d’un changement de configuration de l’économie mondiale…
En route pour la stagflation ?
Suite au choc pétrolier, le marché a complètement revu ses pronostics quant aux taux d’intérêt. Alors qu’en début d’année, il anticipait encore deux baisses de taux directeurs de la part de la Fed en 2026, il s’attend désormais à ce que la banque centrale américaine – face à une inflation attendue en forte hausse – maintienne ses taux à un niveau inchangé dans les mois à venir, voire les remonte d’un cran.
Du point de vue de Washington, cette situation pose un grave problème.
Le 3 avril, l’analyste américain Adam Kobeissi brossait le tableau dans les termes suivants : « Le pire cauchemar de la Fed s’aggrave : alors que les anticipations d’inflation à un an dépassent les 5 % et que la probabilité d’une hausse des taux augmente, l’économie américaine vient d’enregistrer sa plus forte perte mensuelle d’emplois depuis décembre 2020, avec 133 000 postes supprimés en février. Autrement dit, le ‘pivot de la Fed’ est au point mort au moment où le marché du travail en a le plus besoin. C’est le signe distinctif de la stagflation : l’inflation et le marché du travail évoluent en sens inverse. Ceci nous amène à la question suivante : qui la Fed choisira-t-elle de sauver ? L’inflation ou le marché du travail ? »
Cela ne peut pas être les deux en même temps : des hausses de taux directeurs contribueraient à ralentir d’avantage l’activité économique, donc l’emploi (et à renchérir le coût du financement de la dette américaine), alors que des baisses de taux joueraient en faveur du déchainement de l’inflation.
Voilà pourquoi la stagflation est le cauchemar des économistes.
Dans les années 1970 marquées par la stagflation, les commodities ont enregistré +379 % de performance face au dollar au cours des cinq premières années de la décennie, puis +44 % de performance au cours de la seconde moitié, et enfin +24 % de performance dans les mois qui ont suivi la fin de la décennie.
Alors…
Matières premières : le dernier domino serait-il en train de tomber ?
Pour les spécialistes du Sound Money Report, cela ne semble faire aucun doute : « De toute évidence, nous sommes entrés dans la phase de la décennie dorée où les matières premières rejoignent enfin l’or, l’argent et les minières dans la course à la hausse des actifs tangibles« , écrivaient-ils sur X le 28 mars.
De mon point de vue, il faudra attendre l’issue du conflit en Iran pour en avoir le cœur net, en observant l’évolution des cours du pétrole.
Quoi qu’il en soit, je conserve mon exposition aux matières premières, tant leurs fondamentaux de long terme me semblent prometteurs.
