Depuis le choc fondateur de 1973, le pétrole n’a jamais cessé de déstabiliser l’économie mondiale. Hausses brutales, effondrements des cours… L’or noir demeure une matière première à part, dont la volatilité excessive pèse autant sur la croissance, l’inflation, les marchés que sur les équilibres monétaires internationaux.
Le pétrole demeure la matière première stratégique par excellence. À ce titre, les variations de son prix, et plus encore l’ampleur de ces variations, à la hausse comme à la baisse, sont au cœur des préoccupations économiques depuis maintenant exactement 52 ans.
Le pétrole n’est pas un bien de consommation comme les autres. Il est ubiquitaire, c’est-à-dire à la fois incontournable et omniprésent dans l’économie. Dans des économies dépendantes de cette énergie, comme la France, son prix influence le comportement des ménages et des entreprises : il affecte directement le pouvoir d’achat des premiers ainsi que le compte d’exploitation des secondes.
Certes, l’Europe en général, et la France en particulier, disposent d’un mix énergétique qui a progressivement intégré davantage de nucléaire et développé des capacités de production dans les énergies renouvelables. Mais l’ignorance et l’idéologie de nombreux dirigeants ont trop souvent freiné ce développement du nucléaire, tandis que l’intermittence des énergies solaire et éolienne ne permettra de rentabiliser les capitaux investis qu’à très long terme. Bref, la dépendance des économies au pétrole demeure forte.
Le pétrole est également ubiquitaire parce qu’il est omniprésent dans la finance mondiale. En effet, l’explosion des recettes d’exportation en dollars des pays producteurs du Moyen-Orient à partir de 1973 a conduit à un recyclage de ces liquidités et de ces réserves de change, réinvesties sur les marchés financiers en obligations et en actions, tant américaines qu’européennes.
Une histoire pour le moins mouvementée depuis un peu plus de 50 ans
Bien avant le choc de 1973, les intérêts des compagnies pétrolières américaines étaient contestés dans plusieurs pays producteurs, notamment au Venezuela et en Irak dès 1972. Même l’Arabie saoudite, pourtant très proche des États-Unis, avait décidé d’entrer au capital d’Exxon, ce qui fut à l’origine de l’ouverture du capital des grandes compagnies pétrolières occidentales aux pays du Golfe, après avoir accepté, dès 1971, un relèvement graduel du prix du baril.
Le baril d’Arabian Light, référence du prix à la production en Arabie saoudite, qui était resté quasiment stable durant les années 1960, est ainsi passé de 1,85 dollar au début de 1971 à 2,90 dollars en juin 1973, soit une hausse de près de 60 %. Les tensions sur le marché pétrolier se sont encore accentuées avec la nationalisation brutale de la production libyenne en septembre 1973 par le colonel Kadhafi, au pouvoir depuis 1969.
Les signes avant-coureurs du choc de 1973 étaient donc nombreux. Comme souvent, il a fallu un catalyseur pour transformer ces tensions en crise ouverte : ce catalyseur a été le déclenchement de la guerre du Kippour, qui a opposé, en octobre 1973, l’Égypte à Israël. Ce conflit a entraîné des mesures de rétorsion de la part des pays arabes exportateurs de pétrole, qui ont fortement réduit leurs quotas d’exportation.
Le prix du baril a alors quasiment quadruplé en quelques mois, passant d’environ 3 dollars à près de 12 dollars. Cela a marqué la fin de l’illusion d’un pétrole abondant et inépuisable, ainsi que l’entrée des économies occidentales dans une période de stagflation, caractérisée par la coexistence d’une inflation élevée et d’une croissance économique atone.
On peut ainsi considérer, pour simplifier, que l’histoire mouvementée des prix du pétrole débute en octobre 1973, et qu’elle se décline en trois grandes périodes.
La première période, de 1973 à 1999, correspond à un pétrole globalement bon marché, malgré deux chocs pétroliers d’origine géopolitique, dans un contexte de mondialisation encore limitée. Ainsi, le prix moyen du baril sur la décennie 1990-1999 s’est situé autour de 19 dollars, avec un point bas à 11 dollars lors du contre-choc pétrolier de 1998, consécutif à la crise des pays émergents d’Asie en 1997 puis au défaut russe d’août 1998.
La deuxième période, qui s’étend de 2000 à 2014, se caractérise par un prix moyen du pétrole d’environ 65 dollars, avec un sommet historique à 145 dollars au début du mois de juillet 2008, soit deux mois avant le paroxysme de la crise financière. Rappelons que, de la fin des années 1990 jusqu’en 2014, le système monétaire international a largement reposé sur le financement du déficit extérieur des États-Unis par la Chine. Les États-Unis ont ainsi financé leurs excès de consommation par un surendettement à bas taux d’intérêt, tandis que la Chine accélérait une croissance tirée par les exportations, alimentant du même coup son excédent extérieur et l’accumulation de ses réserves de change.
C’est l’époque où la banque centrale chinoise est structurellement acheteuse d’actifs libellés, pour l’essentiel, en dollars, en contrepartie de ventes de yuans. Autrement dit, elle intervient massivement sur le marché des changes afin de freiner l’appréciation de sa monnaie, de préserver sa compétitivité et de continuer à inonder les marchés occidentaux de biens manufacturés.
En bref, cette forte croissance chinoise s’est traduite par une demande très soutenue en matières premières, et tout particulièrement en énergie.
Ainsi, on peut distinguer une première sous-période, entre 2000 et 2008, durant laquelle le prix moyen du baril s’est établi autour de 43 dollars, tout en progressant de façon presque continue sous l’effet d’une croissance mondiale soutenue et d’une demande chinoise particulièrement dynamique. La seconde sous-période, de 2008 à 2014, c’est-à-dire après la crise financière, a vu le prix moyen du pétrole se situer autour de 87 dollars. La variabilité des cours y a toutefois été considérable, sous l’effet de plusieurs facteurs : l’adaptation des économies au choc de la crise financière, mais aussi l’essor du pétrole de schiste américain, les excès d’offre succédant alors aux déficits d’offre et accentuant la volatilité des prix.
Ainsi, après le pic historique de 145 dollars atteint en 2008, le baril est tombé à 40 dollars au plus bas en 2009, avant de remonter à 125 dollars au plus haut en 2011, puis de retomber à « seulement » 48 dollars au début de 2015.
Enfin, nous considérons que la troisième période a débuté en 2015. Cette période est marquée par une volatilité croissante des prix de l’or noir, sous l’effet de plusieurs facteurs.
- D’abord, la « shale oil economy » a confirmé le caractère très heurté des cours, en raison de cycles de production et d’exploration beaucoup plus courts que dans le pétrole conventionnel.
- Ensuite, les incertitudes entourant le rythme de croissance de l’économie chinoise se sont multipliées, à mesure que ses fragilités structurelles devenaient plus apparentes.
- Parallèlement, les pays de l’OPEP ont fait preuve d’une réactivité accrue dans la fixation de leurs quotas de production, contribuant eux aussi à rendre le marché plus instable.
- Enfin, des facteurs extra-économiques, qui ont de tout temps influencé les prix du pétrole, ont joué un rôle majeur, avec cette fois une singularité historique : la succession d’événements d’une ampleur inédite au cours des cinquante dernières années. Il y a d’abord eu la pandémie de 2020-2021, qui a mis à l’arrêt une large partie de l’économie mondiale, puis une guerre déclenchée en 2022 hors du Moyen-Orient, qui a profondément déstabilisé les marchés de l’énergie.
Le prix moyen du WTI depuis le début de 2015 jusqu’à fin février 2026 s’établit à 62 dollars. Ce niveau constitue un repère intéressant, dans la mesure où il correspond à une forme d’équilibre coopératif entre pays exportateurs et pays importateurs.
Sur cette période, les points bas ont été observés à deux reprises. Une première fois au premier trimestre 2016, autour de 26 à 28 dollars, sous l’effet conjugué d’une surproduction de pétrole de schiste et d’un net ralentissement de l’économie chinoise. Une seconde fois en avril 2020, au début des confinements mondiaux : les cours sont alors tombés sous les 10 dollars dans les cotations officielles ; des épisodes de panique, la saturation des capacités de stockage et l’effondrement de la demande ont même conduit, ponctuellement, à la situation aberrante de prix négatifs.
À l’autre extrémité, le point haut a été atteint à 127 dollars le 7 mars 2022, dans les premiers jours de la guerre en Ukraine.

1 commentaire
Excellente rétrospective des fluctuations du prix du pétrole. Pourquoi pas s’inspirer de cette étude pour en faire une sur le prix de l’or ?
et pour la beauté du geste placer les deux graphiques sur le même tableau ?