Une fuite du New York Times a fait croire à une désescalade entre Washington et Téhéran. Cependant, l’illusion d’une accalmie n’aura duré que quelques heures : la guerre entre Israël, les États-Unis et l’Iran semble s’installer dans une logique d’escalade que plus personne – pas même ses instigateurs – ne contrôle vraiment.
Le New York Times a lâché une bombe mardi soir en publiant une dépêche indiquant que l’Iran avait – secrètement, bien sûr – contacté la CIA pour des pourparlers de paix. Cela a provoqué l’euphorie sur les marchés en présentant les États-Unis, qui se voulaient « maîtres des horloges », comme les vainqueurs faciles.
Mais face aux démentis massifs de Téhéran, il faut se demander quel était le fondement de l’article du New York Times. Apparemment, il s’agissait moins de journalisme que d’une manœuvre calculée pour provoquer un bref accès d’euphorie des marchés, permettant aux investisseurs (aux initiés ?) de s’en échapper en perdant le moins de plumes possible !
Quelques heures plus tard, le fragile espoir que la Maison-Blanche se retrouve obligée de retenir ses coups à l’encontre de l’Iran à l’issue du 5e jour de l’opération « Epic Fury » s’est évaporé avec le vote du Sénat des États-Unis qui a rejeté, par 53 voix contre 47, une résolution qui aurait empêché toute nouvelle frappe contre l’Iran sans l’approbation préalable du Congrès.
On remarque qu’une voix démocrate s’est jointe à la majorité républicaine : il s’agirait d’un sénateur démocrate évangéliste pro-sioniste – comme quoi la dimension religieuse du conflit n’est pas à négliger (Trump a créé un « White House Faith Office » pour favoriser les liens avec les chrétiens, mais pas n’importe lesquels : ceux qui valident le caractère messianique et apocalyptique des Évangiles).
Les plus radicaux parmi les évangélistes n’ont pas honte du qualificatif de « fous de Dieu ».
Il n’est pas inutile non plus de mentionner cette « petite phrase » de Donald Trump : « Quand des fous possèdent des armes nucléaires, des choses terribles se produisent. »
La Corée du Nord en possède. Curieusement, Trump n’a plus jamais traité Kim Jong-un de « fou », alors qu’il le faisait volontiers avant de constater qu’il a effectivement « la bombe ». Et justement, il se trouve que l’Iran ne possède pas l’arme nucléaire.
Non pas qu’elle ne sache pas la fabriquer – elle aurait eu dix fois le temps de la mettre au point depuis 40 ans – mais quel que soit le mal que l’on puisse penser du régime oppressif et criminel pour sa propre population dont l’Ayatollah Khamenei a été le « guide suprême » et commandant en chef durant 37 ans, il s’est opposé avec constance durant tout son règne à l’enrichissement de l’uranium vers une « qualité militaire ».
Khamenei n’était manifestement pas « fou » d’un strict point de vue géopolitique, il s’est contenté de nuire à Israël par proxi : le Hezbollah, ou « parti de Dieu », d’obédience chiite, inféodé à l’Iran, s’est progressivement imposé comme la force politico-religieuse dominante au Sud-Liban de 1992 à 2000, évinçant les chrétiens maronites, les druzes, les minorités sunnites, faisant table rase de la tolérance religieuse qui faisait du Liban la « Suisse du Proche-Orient ».
Ce ne fut ensuite qu’une interminable succession de harcèlement à l’encontre d’Israël, de guerres de quelques jours ou de quelques semaines, entrecoupées de salves de roquettes réciproques, et ce durant un quart de siècle, jusqu’à ce que Tel-Aviv emploie les grands moyens en 2024 pour éradiquer la quasi-totalité de la hiérarchie politique et militaire du Hezbollah au Liban.
Le plan a été exécuté en quelques semaines, entre le 30 septembre et le 27 novembre 2024, via des frappes anéantissant des quartiers entiers et une partie de leurs habitants du centre de Beyrouth pour liquider les « cibles prioritaires ».
Le mouvement parrainé par Téhéran a été décapité, sans que Khamenei ou les Pasdaran ne lèvent le petit doigt. Faute de soutien de la « maison-mère », ses capacités militaires ont été décimées, ses milices majoritairement désarmées par le nouveau gouvernement libanais.
Quelques « résistants » sont encore parvenus à tirer des roquettes vers Israël en représailles de l’ouverture des hostilités contre l’Iran. Les bombardements meurtriers sur le centre de Beyrouth ont aussitôt repris, des chars israéliens ont fait une première incursion depuis 18 mois au Sud-Liban, la France a appelé Benjamin Netanyahu « à la retenue » (et elle n’a jamais été entendue, jamais !) et à renoncer à une offensive terrestre vers Beyrouth qui causerait un grand nombre de victimes civiles.
Lindsay Graham, chef de file républicain, sénateur de la Caroline du Sud, chrétien évangéliste ultra-sioniste qui a soutenu toutes les guerres impériales américains depuis 2003 et se vante de séjourner en Israël une fois par semaine, mettait la pression sur Donald Trump pour envoyer des soldats américains aider les troupes israéliennes à « finir le travail », admettant que cette option fera des victimes mais que cela sert un dessein biblique et eschatologique.
Recourir à l’aide de l’Oncle Sam est une pratique systématique – et c’est paradoxal – depuis qu’Israël possède la bombe atomique (fin des années 1960, son arsenal nucléaire comporterait une centaines d’ogives, de quoi vitrifier l’intégralité du territoire iranien et anéantir tous ses habitants).
Le principe invariablement appliqué par Israël est que la fin justifie les moyens, peu importe qu’aux yeux d’autres pays, l’un et l’autre apparaissent discutables et justifiés par des préceptes religieux datant de plusieurs millénaires.
Ce retour sur la lutte – stérile – contre le Hezbollah durant des décennies permet de saisir l’exaspération d’Israël contre l’Iran et le choix de s’affranchir de toute limite jugée « acceptable » et d’opter pour « une fin dans la douleur plutôt qu’une douleur sans fin ».
L’opération baptisée « Flèches du Nord » fut un succès… mais le mythe de David terrassant Goliath a pris du plomb dans l’aile : Israël disposait de moyen disproportionnés. La réalité est que Goliath disposait de l’armure et de l’arsenal d’Iron Man, ainsi que de la capacité de renseignement de « Big Brother », face à un David – certes animé de mauvaises intentions, mais ne disposant que d’une fronde, tout juste capable de faire une rayure sur un casque lourd.
Autrement dit, le Hezbollah aurait pu être écrasé par la force brute depuis longtemps, en n’encourant que quelques condamnations internationales pour le principe (vu la brutalité des méthodes employées et le peu d’égard pour les civils innocents). De belles paroles qui ne sont de toute façon jamais suivies d’effets, l’ONU ayant renoncé à opposer des « résolutions » à Israël, qui ne les a jamais respectées depuis 1967 (au bout de 60 ans, on finit par lâcher l’affaire).
Il est difficile de ne pas établir un parallèle entre le narratif et les méthodes d’Israël au début de l’automne 2024 : le Hezbollah s’apprêtait alors à lancer une grande offensive du Sud-Liban vers le nord d’Israël et la décision a été prise de frapper en premier et de décapiter le Hezbollah.
C’est exactement le scénario qui se déroule depuis le 28 février à 6 heures du matin. Une « guerre préventive », justifiée par la 278e mise en garde en 37 ans « l’Iran aura la bombe d’ici quinze jours » et l’élimination physique d’un dirigeant ayant le titre de « guide suprême » (rayonnant au-delà des frontières de l’Iran), de ses ministres, chefs et sous-chefs d’état-major – en espérant un résultat comparable aux bombardements de Beyrouth et l’incursion de chars au Sud-Liban.
Trump n’a pas fait mystère au cours de ses premières déclarations, samedi, de son espoir de voir le régime des mollahs s’effondrer en 48h, comme le Hezbollah 18 mois plus tôt.
Mais dès le lendemain, au vu la puissance de la riposte iranienne – témoignant d’un dispositif militaire ni désorganisé, ni démotivé, ni obsolète technologiquement – il admettait que cela pourrait prendre plutôt quatre à cinq semaines plutôt que quatre à cinq jours (et le cinquième jour est passé).
Puis, surviennent la fermeture de fait du détroit d’Ormuz, l’arrêt des opérations de liquéfaction de gaz au Koweït, la paralysie des trois principaux hubs aériens planétaires (l’aéroport d’Abu Dhabi perd 1 000 $ par seconde où les avions ne volent pas !), les bombardements ciblés de bases aériennes US dans sept pays du Golfe persique, les missiles hypersoniques inarrêtables tombant sur Tel-Aviv, Haïfa, Holon… Aucune de ces conséquences les plus prévisibles ne semblent avoir été sérieusement évaluées et anticipées.
Pour certains pays du Golfe, il existe quantité d’autres « inconvénients » qui relèvent de la logistique, comme le risque de perte de capacités de dessalement, une pénurie de produits frais si Ormuz reste fermé et le fret aérien cloué au sol. À plus long terme, si le conflit se prolonge, les millionnaires vont fuir ce qu’ils prenaient pour les endroits les plus « sécuritaires » et les plus attrayants pour le business (si tout le monde s’enfuit vers Miami et Monaco, Dubaï va perdre beaucoup de son attrait).
Un krach immobilier pourrait détruire l’économie des monarchies du Golfe bien plus efficacement qu’un tapis de bombes larguées sur Téhéran.
Et les tapis de bombes comme ceux que le « ministre de la Guerre » (c’est ainsi que Donald Trump a rebaptisé la fonction qu’exerce le néo-calviniste Peter Hegseth) vient de déverser sur les villes iraniennes ce mercredi ne traduit pas franchement la sérénité et la certitude tranquille de renverser le régime des mollahs – sans trop de dommages collatéraux – avec la pleine coopération d’un peuple qui se soulève pour renverser ses tyrans.
Cette fois, les dommages collatéraux sont devenus un moyen de pression pour Washington, et Tel-Aviv voudrait y rajouter une pincée de guerre civile en encourageant le séparatisme kurde ou d’autres séparatismes (lours, gilaks, baloutches…). Autrement dit, semer le chaos comme en Afghanistan, en Syrie, en Libye.
Du coup, on touche du doigt le fait que le peuple iranien est composite et qu’il serait vain d’espérer un soulèvement d’un seul élan des groupes culturels ayant des intérêts divergents et des relations plus ou moins fluides avec le régime des mollahs.
Mais surtout, l’Iran – contrairement au Liban – c’est très grand et d’un point de vue topographique, c’est une forteresse montagneuse inexpugnable. Les missiles, les drones, les blindés sont protégés par des centaines de mètres d’épaisseur de roche. L’idée de s’en prendre à quelques bunkers construits en surface (montrer les images au 20h, se vanter d’avoir anéanti l’adversaire) est tout bonnement ridicule, avec un impact opérationnel nul.
Trump maîtrise peut-être « l’art du deal« , mais peut-être pas l’art de la guerre à la Su Tzu. Normal, il avait affirmé que, sous son mandat, il n’y aurait pas de guerre avec l’Iran et qu’il éteindrait le conflit en Ukraine en quinze jours. Le problème, c’est qu’avec l’Iran, il n’y a plus rien à négocier, ceux qui auraient pu le faire ont été pulvérisés… et ceux qui le voudront le seront aussi.
De fait, il n’y a plus que le président Masoud Pezeshian comme autorité légale… s’il n’est pas déjà mort au moment où vous lisez ces lignes.
Une des maximes cardinales de L’Art de la guerre de Sun Tzu, c’est qu’il faut éviter de désespérer l’adversaire, de l’acculer, de l’humilier, de ne lui laisser que le choix que vendre sa peau le plus chèrement possible, de mourir en martyr et d’inspirer une vendetta pour des siècles et des siècles.
Voilà ce que doit gérer Trump : plus rien à négocier (on va vous écraser quoi que vous fassiez), plus personne avec qui négocier (tous morts), mais des militaires désormais seuls aux commandes qui n’ont plus rien à perdre, dotés d’un arsenal impossible à éradiquer et qui sera utilisé jusqu’à la dernière ogive.
Voilà qui diverge fortement du scénario « Flèches du Nord » qui semblait être le modèle à suivre.
Le scénario poursuivi par Trump, sous l’influence de la chrétienne évangélique Paula White-Cain, sa « ministre de la Foi », semble être celui qui mène tout droit vers Armageddon.

1 commentaire
Excellent article ! Meyssan pense que Trump n’est pas plus sioniste qu’un autre mais que pour gérer la crise financière qui menace, il a besoin de banques lesquelles sont contrôlées par des Juifs quasiment tous Sionistes. Il ne peut donc pas mécontenter Israël ?
C’est assez convaincant !