Le conflit avec l’Iran ne menace pas seulement l’équilibre militaire du Moyen-Orient : il pourrait aussi précipiter un choc pétrolier, déstabiliser les monarchies du Golfe, fragiliser Wall Street et plonger une partie de l’économie mondiale dans une nouvelle zone de turbulences.
Il va être question d’argent dans cette chronique, mais aussi de pétrole à 120 $, de gaz au plus haut depuis mars 2022, de crise boursière en gestation… bref, rien de très réjouissant.
Mais nous n’oublions pas les 500 000 à 600 000 habitants du Liban déplacés, ni les 500 civils déjà comptabilisés comme morts à Beyrouth ou dans le Sud-Liban, ni les milliers de victimes civiles (tuées ou blessées) en Iran.
Nous n’oublions pas non plus les populations israéliennes soumises à des tirs de missiles iraniens jour et nuit, ou les 2 millions de Gazaouis privés de tout – notamment de soins, d’abris et d’eau potable.
Nous n’oublions pas les populations de l’est de l’Irak (région d’Erbil), du Koweït, de Bahreïn, du Qatar, des Émirats qui reçoivent aussi leur lot de tirs de drones, missiles et voient pleuvoir les débris de toutes sortes tombant du ciel lors des interceptions.
Et nous n’oublions pas que les États-Unis sont très chanceux : chaque fois qu’ils se fixent comme mission de « libérer un peuple », un destin bienveillant leur fait découvrir du pétrole dans le pays qu’ils bombardent ou envahissent… Mais ensuite, ça se gâte et les guerres civiles qui en résultent les forcent à abandonner leur projet de mainmise sur les ressources locales.
La méthode chinoise est très différente puisqu’elle consiste à envoyer des émissaires commerciaux, conclure des contrats d’approvisionnement, d’échanges de biens et services à long terme, puis des ingénieurs afin de mettre en œuvre la construction de routes, de voies de chemin de fer, de ports en eaux profondes (+ équipements portuaires).
C’est une stratégie très risquée car tout risque d’être confisqué ou détruit par les États-Unis (plus de 200 interventions armées, non justifiées par une menace directe, dans le monde depuis 1991) s’ils estiment que le dirigeant du pays qui commerce avec la Chine est un danger pour eux, un complice du terrorisme ou un terroriste lui-même.
Nicolás Maduro, après l’abandon des charges de narco-terrorisme – inventées de toutes pièces pour justifier une opération militaire au Venezuela sans l’aval du Congrès (en effet, le président a tout pouvoir, depuis le Patriot Act du 26 octobre 2001, en matière de lutte contre le terrorisme) –, sera tout de même accusé de « détention d’armes automatiques en vue d’une entreprise terroriste contre les États-Unis ».
Heureusement qu’il n’existe aucune arme de cette sorte dans l’enceinte de la Maison-Blanche ou dans aucun bâtiment lié à la sécurité intérieure des États-Unis, sinon le motif de l’enlèvement et le chef d’inculpation de Maduro pourrait passer pour ridicule aux yeux du monde et servir de prétexte à n’importe quel tyran pour éliminer un adversaire quand bon lui semble… y compris physiquement.
Heureusement que les États-Unis sont là pour veiller à ce que cela n’arrive pas. Il est important de garder une bonne image dans le monde afin d’être entendu lorsqu’il est question de faire respecter les règles internationales, la convention de Genève, etc.
Donald Trump a bien conscience que l’exemplarité et la probité sont indispensables pour susciter le respect à l’international et éviter que le chaos se répande à travers le monde !
Trump est donc mieux placé que quiconque pour désigner un « bon » dirigeant dans des pays situés à 10 000 kilomètres de ses frontières : il vient de déclarer ce dimanche « qu’un nouveau chef d’État iranien ne tiendra pas longtemps sans son aval ».
Les candidats potentiels à la succession de l’ayatollah Khamenei (ce sera son fils, fin du suspense) et les Gardiens de la Révolution jurent de venger sa mort, ainsi que celle des 165 fillettes innocentes tuées par une double frappe le premier jour du conflit.
Du coup, ils ne manifestent guère d’envie de négocier un cessez-le-feu, ayant constaté que les États-Unis et Israël ont désormais pour coutume de tuer les négociateurs, si par le passé ces derniers « n’ont pas respecté le droit international ».
Ce sont de fins connaisseurs : ils l’ont violé des centaines de fois depuis la chute du mur de Berlin.
Vous l’avez compris, l’Iran ne négociera pas, même si Trump le lui demandait.
L’Iran n’arrêtera pas de tirer des missiles vers Israël qui a entraîné Trump dans sa guerre. Peter Hegseth et Lindsay Graham ont largement admis que les États-Unis ont été contraints de « suivre » leur allié dans ce qui se transforme en un désastre incontrôlable pour la région.
Les Gardiens de la Révolution n’ont plus rien à perdre : s’ils n’ont pas les moyens de défaire militairement les États-Unis, ils ont les moyens d’infliger de terribles dégâts à Wall Street et de plonger l’Europe, la Corée du Sud, Taïwan, le Japon en récession – faute de gaz – si la circulation maritime dans le détroit d’Ormuz n’est pas rétablie avant la fin du mois.
Le conflit avec l’Iran est également en train de provoquer l’effondrement du modèle économique des Émirats et du Qatar, basé sur le business, l’immobilier, le trafic aérien et le tourisme de luxe.
Des dizaines de milliards de dollars sont d’ores et déjà perdus et ne seront pas récupérés avec les milliers de vols annulés depuis le 28 février. Si les millionnaires et milliardaires fuient Dubaï et Abu Dhabi et emportent leur fortune sous d’autres cieux, c’est la faillite assurée.
À qui les pétromonarchies du Golfe vont-elles présenter la facture ? À Washington ? À Tel Aviv ?
En attendant un éventuel dédommagement, ces pays n’auront d’autre choix que d’éviter un effondrement financier en vendant… des T-Bonds US par dizaines de milliards. D’autres pays comme le Japon pourraient suivre si leur économie rentre en récession.
Comment le marché US va-t-il absorber ces liquidations ?
Qui va vouloir venir en aide à Donald Trump qui s’est laissé entraîner sans avoir consulté le Congrès dans une guerre ingagnable, inspirée par les délires messianiques de ses conseillers (dont Lindsey Graham, Steve Witcoff, Mike Huckabee) sur la même longueur d’onde que l’extrême droite la plus belliciste de l’État hébreu ?
Et Donald Trump, qui ne sait plus depuis le 28 février au soir si la guerre va durer trois jours, trois semaines ou trois ans, explique « qu’un baril qui flambe temporairement est un prix à payer dérisoire pour priver l’Iran de ses capacités nucléaires ».
C’est peut-être vrai si le litre de sans-plomb ne reste pas trop longtemps au-dessus de 3 €… mais cela devient beaucoup moins acceptable si des « héros » américains, envoyés se battre dans le Golfe – et peut-être sur le sol iranien comme le suggère la porte-parole de la Maison-Blanche – meurent par centaines, puis par milliers, dans le cadre d’une guerre déclenchée par un pays tiers, et qui est l’agresseur.
En ce qui concerne Wall Street, compte tenu de tout ce qui précède, le scénario est assez surréaliste puisque la première semaine de conflit, la fermeture du détroit d’Ormuz, puis de mauvais chiffres concernant le marché du travail (92 000 emplois détruits) n’ont provoqué qu’un repli hebdo de 1,6 % sur le Nasdaq-100 et de 2 % sur le S&P 500.
Ce sont des écarts que les seuls chiffres de l’emploi (NFP) publiés vendredi auraient largement justifié, voire pire : non seulement les anticipations d’inflation explosaient littéralement depuis lundi, mais voilà que l’économie US semble soudain être à l’arrêt (avec une croissance réduite de +4,2 % à +1,4 % au T4 2025).
Une guerre, le spectre d’une déflation… mais les scores sont demeurés quasi stables à New York jusqu’à jeudi soir : ils n’ont commencé à s’enfoncer sous leurs supports que ce vendredi 6 mars.
En 50 ans de guerres et d’avant-guerre dans le Golfe Persique (53 ans pour être plus précis), jamais les indices US n’ont manifesté une telle indifférence à un contexte géopolitique aussi chaotique. Trump a-t-il vendu à ses amis milliardaires et aux initiés le scénario d’un conflit de courte durée, avec une victoire écrasante remportée en trois jours, comme en mars 2003 avec l’Irak ?
Cela dit, le comportement inédit de Wall Street ne concerne pas seulement la première semaine du mois de mars.
L’amplitude de la variation du S&P 500 entre ses sommets et ses planchers au cours des 42 premiers jours de bourse de 2026 n’a été que de 2,7 % – la plus faible jamais enregistrée pour cette période depuis 1928.
Dans le même temps, le VIX a fait des embardées de 20 % dans les deux sens… mais il ne s’est rien passé sur le S&P auquel le baromètre du stress est adossé.
La fourchette des fluctuations du Dow Jones du 2 janvier au 5 mars fut également la plus resserrée en 130 ans (depuis 1896). À titre de comparaison, lors de la crise financière de 2008/2009, l’indice a fluctué dans une fourchette d’environ 35 %, de janvier à mars, soit environ 1 200 % de plus que le niveau actuel.
Même les périodes les plus calmes des années 1950, 1960 et celle précédant la crise financière de 1973 ont connu une volatilité plus élevée qu’aujourd’hui.
Wall Street est demeuré extrêmement résilient malgré une volatilité sous-jacente élevée, des taux US qui ont connu une remontée spectaculaire, un gaz à +60 % et un pétrole WTI sur une trajectoire digne d’un missile Patriot… alors que l’Euro-Stoxx50 dévissait de 4,6 %, et le CAC 40 de 4,8 %.
Neuf semaines de « miracle boursier » ou neuf semaines de camisole algorithmique pour permettre aux « sherpas » de s’éclipser discrètement avant l’avalanche, tandis que les cordées d’alpinistes qui ont payé cher pour s’offrir un « 7 000 » (sur le S&P 500) ou un « 8 000 » (25 000 pieds) sur le NASDAQ prennent tout leur temps pour profiter de la vue au sommet… alors que le temps se gâte dans la vallée et que la redescente s’annonce archi-périlleuse.
Avec un baril de Brent à 120 $, c’est tout simplement un krach financier et potentiellement économique qui se profile pour la zone euro.
Privée de pétrole et de gaz, qui n’arrivent plus du Golfe, son seul recours serait la Russie. Mais, avec des avoirs russes gelés, le boycott intégral du gaz sibérien, 20 paquets de sanctions en quatre ans et une campagne d’arraisonnement de pétroliers dits « fantômes » (ils ne le sont pas !), il est peu probable que Poutine ait envie de dépanner l’Europe – à moins qu’elle lève les « punitions » dont le Kremlin et ses principaux soutiens font l’objet.
La Chine, quant à elle, importe 37 % de son pétrole du Golfe Persique et 7 % du Venezuela. Ce sont donc 45 % de ses approvisionnements qui viennent de disparaître en deux mois, elle va naturellement se tourner vers la Russie.
Et Vladimir Poutine va forcément livrer Pékin en premier, Delhi en second, la Turquie en troisième… et Bruxelles en dernier, si jamais il lui reste quelques litres de GNL et de diesel à exporter, ce qui risque de ne plus être le cas.
Donald Trump vient peut-être de faire d’une pierre cinq coups :
- ruiner les monarchies du Golfe ;
- ruiner Israël ;
- ruiner l’Europe ;
- ruiner l’épargnant américain avec l’effondrement des T-Bonds et de Wall Street ;
- si la guerre avec l’Iran perdure et qu’Israël est laminé, Trump aura également ruiné son mandat !
Il pourrait même être destitué et inculpé pour viol de la Constitution et haute trahison.
Ce sera une maigre consolation pour les dizaines de pays – dont le sien – plongés dans la pire crise géopolitique à grande échelle depuis le Vietnam ou la crise des missiles de Cuba, qui faillit devenir nucléaire.

1 commentaire
Bonne analyse. Malheureusement, parce qu’on aurait aimé une conclusion plus optimiste.
Maintenant, que faisons-nous ?
On vend nos actions. Lesquelles ?
On achète de l’or ?
On attend ?
Merci !