Derrière la provocation de Donald Trump se dessine une réalité géopolitique, démographique et économique souvent ignorée en Europe. Riche en ressources stratégiques, faiblement peuplé et déjà largement tourné vers l’Amérique du Nord, le Groenland illustre les limites de l’influence européenne face aux logiques de puissance.
Que dire de cette revendication de Donald Trump, « Nous avons besoin du Groenland » ?
Il ne parle plus d’un rachat comme en août 2017 (coïncidence : j’étais ce jour-là à Nuuk, la capitale politique de l’île, et j’ai compris, en arrivant dans l’un des rares restaurants de la ville, pourquoi tout le monde déjeunait en regardant les télés diffusant soit CNN, soit les chaînes danoises).
La proposition de rachat de Trump fit beaucoup rire les Inuits, même s’ils savaient pertinemment que les Américains assuraient la sécurité de cette petite « nation » ; ils savaient aussi que les Etats-Unis avaient de grands projets miniers, et ce n’était pas du goût d’une partie de la population, qui ne voulait pas voir débarquer des milliers, puis des dizaines de milliers d’ingénieurs, de géologues et de salariés de conglomérats miniers.
Un peu une situation à la Dubaï, où la population locale se retrouverait rapidement minoritaire sur ses propres terres, et sans posséder la richesse des Emiratis. Notez que les deux zones ont pour point commun d’être extrêmement inhospitalières huit mois par an, mais dans deux registres opposés : chaleur accablante ou froid mordant.
Ce gigantesque territoire est aujourd’hui recouvert de glace à plus de 90 %, et, à part quelques arbustes chétifs, rien n’y pousse… à part des champignons (j’en ai récolté d’impressionnants spécimens, avec des chapeaux de 15 cm de diamètre, dans le sud de l’île !).
Mais comment en sont-ils arrivés là ? Je n’ai pas de réponse certaine, mais peut-être proviennent-ils de Norvège… car cette partie sud fut effectivement « verte » lors de l’optimum climatique de la fin du premier millénaire (de 900 à 1300 de l’ère moderne).
Le climat était beaucoup plus chaud (de 2 à 3 °C dans cette région) qu’à notre époque actuelle ; les températures estivales montaient à 13/14 °C. Le Groenland, qui ne portait pas ce nom avant 985, fut peuplé par des Vikings, frappés par la verdeur des côtes contrastant avec la blancheur des glaciers, toujours présents, mais plus en retrait, à quelques kilomètres à l’intérieur des terres.
Ces Vikings firent venir d’Islande ou des pays scandinaves des troupeaux de moutons et des volailles, parvinrent à faire pousser des graminées pour le fourrage (pas sûr qu’ils aient réussi à fabriquer une sorte de pain avec ça) et habitaient des huttes collectives avec des toits recouverts de terre et d’herbe (il en reste quelques vestiges, et les images aériennes ont permis de recenser les fondations de 250 fermes agricoles dont il ne reste presque rien).
Ils se chauffaient probablement avec du petit bois et de l’huile de phoques, comme les Inuits avaient dû le leur enseigner.
Puis, à partir de 1250, le climat a commencé à se refroidir et, en 1355, il est fait mention d’une expédition norvégienne venue au secours des dernières familles survivantes.
Les Vikings ne sont pas revenus depuis, et le Groenland est aujourd’hui peuplé de seulement 55 750 habitants d’origine inuit, peuple majoritairement issu de nomades et de pêcheurs. 55 750 habitants, c’est l’équivalent de la population de Neuilly-sur-Seine ou de Beauvais, ou encore des insulaires permanents des îles d’Oléron + île de Ré + île de Noirmoutier, qui représentent à elles trois moins de 0,01 % de la surface du Groenland.
Cette île affiche une surface disproportionnée sur les planisphères (elle apparaît presque aussi grande que l’Australie, mais elle n’en représente à peine qu’un petit tiers), du fait de la déformation géométrique de la cartographie de Mercator – mais elle reste tout de même quatre fois plus grande que la France.
Mais surtout, l’île regorge de matières premières, de métaux stratégiques, de filons de terres rares dormant sous la glace et qui sont, d’après mes observations sur place, exploités de façon quasi artisanale (pour ceux se trouvant à l’air libre), à l’explosif et à la pelleteuse, ce qui semble complètement archaïque par rapport aux gigantesques mines chinoises, avec des centaines d’engins déplaçant des millions de mètres cubes de matériaux.
Pour les « écolos » groenlandais, cela reste des exploitations à « taille humaine », relativement respectueuses de l’environnement.
Mais la réalité, c’est que personne n’habite ou ne pêche à proximité des mines actuelles, qui ne sont accessibles que par bateau (aucune route ne fait le tour des fjords : cela impliquerait des détours de centaines de kilomètres, coûterait des fortunes et ne serait praticable que quatre ou cinq mois par an).
Et même si une mine « polluait » un fjord, il n’y a en réalité pas de faune ni de flore sous-marine qui en pâtirait : ce sont de véritables déserts biologiques, car aucun nutriment ne descend des glaciers qui les alimentent ; donc pas d’algues, pas de poissons, pas de phoques.
Les mammifères marins vivent sur les franges côtières, baignées par les courants marins remontant du sud et chargés de plancton. Ces courants ne pénètrent pas dans les fjords tortueux qui s’enfoncent sur des centaines de kilomètres et sont largement alimentés par de l’eau douce issue de la fonte des glaces l’été.
A l’image de ce mélange eau salée/eau douce, le Groenland est régi par un statut hybride : le pays possède désormais son propre drapeau, mais sa monnaie officielle reste la couronne danoise depuis le 1ᵉʳ janvier 1875.
Cependant, la monnaie la plus échangée sur place reste le dollar canadien et le dollar américain, compte tenu des contingents de touristes qui débarquent à Nuuk depuis d’innombrables bateaux de croisière à coque renforcée (les icebergs ne sont pas une légende), de plus en plus gigantesques.
Ce que je pressens, c’est que le parti pro-business qui domine aujourd’hui le Parlement groenlandais rêve de faire affaire avec les Etats-Unis ou le Canada plutôt qu’avec le Danemark, responsable d’un passé assez sombre avec les autochtones.
Pour mémoire, le Groenland ne fait pas partie de l’Union européenne, un nain diplomatique devenu une technocrature inefficace, qui n’a jamais manifesté la moindre ambition pour l’île ni le moindre égard pour ses quelques dizaines de milliers d’habitants. L’Union européenne ne fait pas rêver les Groenlandais, dont le modèle, même s’ils s’en défendent, serait plutôt le Canada : sans les autoroutes et la pollution, mais probablement avec un championnat de hockey sur glace.
Côté Etats-Unis, je verrais bien la proposition juridique suivante, qui ménagerait en partie les susceptibilités européennes (dont Trump se contrefiche : l’Europe s’est déjà couchée face à l’agression vénézuélienne, elle n’en est plus à une humiliation près) : les Etats-Unis pourraient accorder au Groenland un statut hybride de type îles Marshall (60 000 habitants ayant conclu un pacte de libre association avec les Etats-Unis, la monnaie officielle étant d’ailleurs le dollar US)… ou encore Porto Rico.
Chacun des 55 750 Groenlandais obtiendrait une bi-nationalité (US/Groenland) et un compte en banque solidement garni, en échange de la protection militaire américaine, ce qui est déjà plus ou moins le cas : le Groenland n’a ni armée, ni marine, ni aviation.
Que peut faire le Danemark ? A part protester… et menacer de ne plus payer les F-35 américains qui ne lui ont pas encore été livrés (tiens, pourquoi le Danemark n’a-t-il pas acheté des Rafale ou des Gripen avec les crédits européens ?) et de ne plus acheter de bons du Trésor US ? Et Copenhague ne peut même pas se prévaloir de l’attachement affectif des Groenlandais à la « Couronne », car le Danemark n’est pas populaire – loin s’en faut – auprès des « indigènes ».
Les « liens » sont beaucoup plus étroits avec les Canadiens et les Américains (dont ils suivent les matchs de la Ligue nord-américaine de hockey, ou LNAH), qui sont beaucoup plus nombreux à faire escale et à dépenser leur argent que les touristes danois.
Le Danemark peut faire monter les enchères, brandir la menace de l’éclatement de l’OTAN (c’est de bonne guerre), mais il aurait surtout intérêt à négocier des royalties sur les richesses qui seraient extraites des entrailles glacées de leur ancien territoire, qu’ils n’ont jamais vraiment cherché à valoriser !
Quant à la capacité de l’Europe à empêcher le scénario que je décris : notre déclassement diplomatique et notre impuissance sont déjà actés.
Quelques roquets eurofédéralistes jusqu’au-boutistes brandissent la menace de chasser les Américains de leur base de Ramstein et de les expulser également de la base Mihail Kogălniceanu, à Constanța, en Roumanie, pour leur « donner une leçon » : quelques menaces de relèvement de droits de douane américains plus tard (ou d’embargo sur des pièces d’armement essentielles), l’affaire serait réglée et les roquets renvoyés dans leur niche.

3 commentaires
J’aime bien vos articles .Mais l’optmum cliamtique médieval …Franchement….Alors oui il a existé , mais en opposition a un petit age glaciaire .Les températures semblaient élévées , en comparaison a ce dernier ,pas en absolue . C’était plutot ce que l’on connaissait il y a 30 ans …. Le myhe de groeland pays « vert » ,ça fait un bail qu’il est débunké …..
Avant de « le laisser filer » le Groenland est un territoire que l’Europe avait envahi. C’est certainement infiniment moins grave pour l’Europe de laisser filer le Groenland que l’immigration islamique et africaine en Europe
A moindre échelle, c’est la même stratégie de corruption qui a été utilisée à Bures (Meuse) par EDF pour y stocker les déchets à longue vie dont ils ne savent que faire.
« Quand le dernier arbre sera abattu, la dernière rivière empoisonnée, le dernier poisson capturé, alors seulement vous vous apercevrez que l’argent ne se mange pas (…) Cette nation est comme le torrent de neige fondue qui sort de son lit et détruit tout sur son passage. » Sitting Bull
Les héritiers spirituels de ceux qui ont vaincu l’URSS en Afghanistan sont plus concis mais tout aussi percutants en les qualifiant de « Grand Satan ».