Les indicateurs de valorisation sont au rouge et les actions américaines n’ont jamais semblé aussi chères. Pourtant, se réfugier entièrement dans les liquidités serait probablement une erreur : l’histoire montre que le market timing coûte souvent bien plus cher que les baisses qu’il prétend éviter.
Dans ma dernière chronique, j’expliquais que les actions américaines étaient surévaluées au regard de cinq indicateurs traditionnels… et d’un sixième, beaucoup moins conventionnel.
Les cinq indicateurs traditionnels sont le ratio cours/bénéfices, le ratio cours/chiffre d’affaires, le ratio cours/flux de trésorerie, le ratio cours/valeur comptable et le rendement du dividende.
Le sixième est connu sous le nom d’indicateur de Buffett.
Warren Buffett utilise le rapport entre la capitalisation boursière totale des entreprises américaines et le PIB. Il le considère comme « le meilleur indicateur permettant de savoir où en sont les valorisations à un moment donné ».
La logique est simple : le marché actions représente un droit sur les bénéfices futurs de l’économie américaine, tandis que le PIB donne une approximation de la taille de cette économie.
Or, l’indicateur de Buffett dépasse aujourd’hui 230 % du PIB, soit son niveau le plus élevé de l’histoire.
En résumé, ces six indicateurs sont tous dans le rouge au regard de leurs moyennes historiques.
Pourtant, dans cette même chronique, je recommandais aux investisseurs de ne pas fuir le marché et de ne pas convertir l’ensemble de leur portefeuille en liquidités.
Pourquoi ? Pour trois raisons.
Tout d’abord, l’histoire montre que ce n’est pas parce que les actions sont déjà chères qu’elles ne peuvent pas devenir beaucoup plus chères encore.
Ensuite, il existe de bien meilleures solutions que de se réfugier dans les liquidités.
Enfin, tenter d’anticiper les mouvements du marché ne fonctionne pas. J’y reviendrai dans un instant.
Mais commençons par examiner les autres possibilités, à commencer par la meilleure d’entre elles : ajuster votre allocation d’actifs.
D’innombrables études ont montré que 90 % de la performance à long terme d’un portefeuille dépend de son allocation d’actifs. Autrement dit, de la manière dont vous répartissez le risque entre différentes catégories d’actifs : actions de croissance et actions value, marchés étrangers et marché domestique, grandes et petites capitalisations, obligations de qualité et obligations à haut rendement, sociétés d’investissement immobilier cotées et métaux précieux.
Sur longue période, une plus forte exposition aux actions produit de meilleurs rendements, mais s’accompagne aussi d’une volatilité plus élevée. À l’inverse, une exposition plus faible aux actions réduit la volatilité, mais aussi le rendement attendu.
Toute la difficulté consiste donc à trouver une allocation qui offre un rendement acceptable tout en vous permettant de dormir sur vos deux oreilles.
Après plus de 40 ans passés dans le secteur de l’investissement ou à ses côtés, une chose m’apparaît clairement : la plupart des investisseurs n’ont pas les nerfs suffisamment solides pour traverser un marché baissier prolongé sans paniquer pendant la chute ou jeter l’éponge en cours de route.
Vous pouvez toujours affirmer : « Je ne fais pas partie de ces froussards. »
Mais je ne vous croirai que si vous avez su profiter de la décennie perdue de 2000 à 2009. La chute liée au COVID, le marché baissier sous Biden et le décrochage provoqué par le Liberation Day ont été trop brefs pour constituer de véritables épreuves de sang-froid.
Les valorisations étant aujourd’hui historiquement élevées, vous pouvez rendre votre portefeuille plus prudent en réduisant votre exposition aux actions.
C’est ce que l’on appelle souvent une « allocation tactique ».
Mais cette stratégie n’est pertinente que si vous l’appliquez à contre-courant : en augmentant votre exposition aux actions après une baisse prolongée et en la réduisant après une longue phase de hausse.
Dans le cas contraire, mieux vaut conserver une allocation d’actifs raisonnable et rééquilibrer votre portefeuille chaque année afin d’améliorer son rendement et de réduire son niveau de risque.
Un investisseur peut également prendre d’autres mesures de protection : réduire la taille de ses positions, resserrer ses stops suiveurs ou renforcer son exposition à des classes d’actifs restées à la traîne, comme les actions value, les sociétés d’investissement immobilier cotées et les marchés internationaux.
Mais alors, pourquoi ne pas simplement placer l’ensemble de son portefeuille en liquidités ? Cela garantirait des pertes quasiment nulles lorsque le marché finira par chuter brutalement, comme il le fait toujours tôt ou tard.
Parce que cette approche est vouée à l’échec à long terme.
De nombreuses études l’ont démontré.
Fidelity Investments a, par exemple, calculé ce qui serait arrivé à une personne ayant investi 5 000 $ par an dans les actions américaines entre 1980 et 2023, soit au meilleur moment possible, soit au pire moment possible de chaque année.
Les investisseurs dotés d’un timing parfait — une aptitude que personne ne possède — auraient vu leur portefeuille investi dans le S&P 500 atteindre environ 5,6 M$.
Ceux qui auraient systématiquement investi au pire moment possible — et j’ai rencontré quelques personnes qui reconnaissent en plaisantant avoir ce talent — auraient tout de même obtenu un portefeuille de 4,3 M$. Ce qui reste loin d’être mauvais.
En revanche, laisser cet argent en liquidités pendant toute la période n’aurait permis d’accumuler que 350 000 $.
Voilà le prix exorbitant à payer pour avoir voulu se montrer excessivement prudent.
Mais le plus étonnant reste à venir…
Un investisseur qui aurait conservé 25 % de son portefeuille en liquidités et placé les 75 % restants au meilleur moment de chaque année aurait terminé avec moins d’argent que celui qui aurait investi 100 % de son capital au pire moment de chaque année.
Ce résultat est stupéfiant.
Et pourtant, dans la réalité, les investisseurs auraient probablement fait bien pire encore.
En partie parce que personne n’achète systématiquement au point bas de l’année, mais surtout parce que les flux des fonds communs de placement révèlent le comportement exactement inverse.
C’est juste après leurs plus mauvaises performances que les fonds subissent les retraits les plus importants.
Les boursicoteurs ne semblent jamais retenir la leçon. Ils achètent avec assurance lorsque le marché inscrit de nouveaux sommets, puis vendent, abattus, lorsqu’il atteint de nouveaux plus bas.
La conclusion ?
Sans surprise, les froussards ne sortent pas gagnants.
Et tenter d’anticiper le marché ne fonctionne pas, aussi évident que cela puisse paraître après coup.
Comme l’a écrit Jack Bogle, fondateur de Vanguard, à propos du market timing dans son ouvrage de référence, Common Sense on Mutual Funds :
« Après près de 50 ans dans ce métier, je ne connais personne qui y soit parvenu avec succès et de manière constante. Je ne connais même personne qui connaisse quelqu’un qui y soit parvenu. »
J’étais arrivé à la même conclusion il y a plusieurs décennies.
Il n’existe qu’une seule catégorie d’investisseurs qui achètent systématiquement au plus bas et vendent toujours au plus haut.
On les appelle des menteurs.
