Toutes les lignes rouges géopolitiques ont été franchies en moins d’une semaine.
Cela a commencé en Ukraine, un pays auquel Trump a décidé de restreindre son aide en juin dernier : des agents anticorruption, armés, ont tenté de procéder à l’arrestation d’une liste de députés pro-Zelensky soupçonnés de participer à, ou de gérer un vaste système de corruption au cœur du Parlement ukrainien. Mais ils ont été physiquement bloqués et empêchés d’entrer par la sécurité d’Etat, sur ordre de la présidence.
Tous les masques sont tombés : la première vague d’inculpations – « opération Midas » – suivie d’une série de démissions et de fuites à l’étranger de ministres, ex-ministres et proches conseillers de Zelensky, avait été décrite comme la partie émergée de l’iceberg, et les arrestations n’avaient pu être entravées.
Cette fois, c’est bien le cas : le pouvoir aux abois n’a plus que cette solution pour échapper à un scandale d’Etat tel que peu de pays ont pu en connaître à travers l’histoire, et pratiquement jamais en temps de guerre.
Des trahisons, de la corruption fomentée de l’étranger, sont classiques… mais cela prend rarement les proportions d’un système mafieux qui s’enrichit au détriment d’une population envoyée à la mort par centaines de milliers chaque année. Sur fond de coupures d’électricité, de pertes humaines massives et de négociations de « paix » menées sous l’égide des Etats-Unis.
Des enquêtes journalistiques ukrainiennes confirment que plusieurs députés en exercice ont reçu des notifications de suspicion et que l’enquête a été menée suite à une opération d’infiltration de quinze mois, impliquant des enregistrements compromettants innombrables (plus de 1 000 heures d’écoute) et 70 perquisitions coordonnées.
La tempête anticorruption qui secoue Kiev a déjà atteint les plus hautes sphères du cercle rapproché de Zelensky.
L’opération Midas du NABU a abouti mi-décembre à des inculpations ou à des poursuites formelles contre au moins huit suspects liés à un système présumé de pots-de-vin de 100 millions de dollars dans le secteur de l’énergie.
Parmi les personnes visées par l’enquête figure Timur Mindich, un proche collaborateur et ancien partenaire commercial de Zelensky, qui a fui l’Ukraine pour Israël.
Mais aussi Herman Halushchenko, suspendu puis contraint de démissionner de son poste de ministre de la Justice (après avoir été celui de l’Energie), puis Svitlana Hrynchuk, l’ancienne ministre de l’Energie – décidément, ce poste semble très lucratif – qui a également démissionné suite à ce scandale.
Mais le plus gros coup, c’est l’inculpation d’Andriy Yermak, le plus proche confident politique de Zelensky et véritable homme de l’ombre, dont le domicile a été perquisitionné avant sa démission. C’est l’homme qui se situe au cœur même du système d’enrichissement de Zelensky et de son entourage, à base de détournement de l’aide internationale.
Ce sont eux les vrais responsables de la gouvernance de l’Ukraine en temps de guerre, avec la haute main sur le numéro 1 de la production d’électricité, Energoatom, et les réseaux politico-financiers désormais sous surveillance constante du NABU.
Les fonctionnaires du NABU ont été formés et sont politiquement protégés par les Etats-Unis : leur indépendance n’est pas garantie par les électeurs ukrainiens, mais par des instances étrangères, via des tranches d’aide du FMI et la supervision de Washington.
Lorsque les forces de l’ordre agissant sur requête du NABU ont été bloquées aux portes du Parlement, il ne s’agissait plus de corruption.
Il s’agit d’un pouvoir aux abois (essayant de sauver les siens), à la merci de Washington qui actionne discrètement les leviers et décidera quand Kiev négociera et à quelles conditions.
Lorsque des enquêteurs anticorruption s’en prennent à des députés en exercice au moment même où Zelensky négocie en Floride, c’est un message sans équivoque : un rappel à l’ordre.
L’aide, la légitimité et la survie d’un gouvernement de Kiev au fonctionnement mafieux dépendent des autorités américaines, qui tolèrent la corruption tant qu’elle ne perturbe pas leur contrôle du récit : la légitimité de Zelensky peut être déclarée caduque du jour au lendemain, tant le dossier qui l’incrimine est épais.
Et en matière de légitimité d’un gouvernement, l’administration Trump en connaît un rayon : elle déclare que Maduro a volé les élections de 2024 parce que la candidate soutenue par la CIA et l’administration Biden a subi un échec cuisant, alors que les preuves de malversations sont tout sauf évidentes.
Mais même si les élections avaient été truquées, cela resterait du domaine des affaires intérieures du Venezuela.
Après avoir enlevé Maduro, en le chargeant d’accusations aussi grandiloquentes qu’absurdes, puis l’avoir exhibé à travers les avenues de New York dans un van comme César le faisait avec les chefs barbares vaincus, l’administration Trump a rapidement laissé tomber les prétextes « légaux » – car rien n’est légal de A à Z dans l’enlèvement de Maduro – pour exposer l’opération du 3 janvier pour ce qu’elle est : l’affirmation de la souveraineté américaine dans sa sphère d’influence, qui s’étend de l’Amérique centrale à l’Amérique du Sud.
La Chine venait justement de négocier à Caracas l’élargissement de la coopération pétrolière entre la Chine et le Venezuela : c’est Maduro en personne qui avait rencontré l’émissaire de Pékin le 2 janvier.
Marco Rubio a dit les termes ce dimanche 4 janvier :
« Ici, c’est l’Occident. C’est là que nous vivons. La Russie, la Chine et l’Iran doivent partir, car l’hémisphère occidental nous appartient, et personne venant de l’extérieur de notre hémisphère n’est autorisé à pénétrer dans la zone d’influence américaine. »
L’argument est réversible, et jamais, à la place de Moscou, l’administration Trump n’aurait laissé l’OTAN pousser ses pions en Ukraine, où il y a bien des russophones, majoritaires à l’est, alors qu’il n’y a aucune communauté d’origine états-unienne à défendre à Caracas.
Après avoir repris pied au Venezuela et affirmé que ses 300 milliards de barils de réserves pétrolières – et des centaines de tonnes d’or et de terres rares tapis sous la forêt vierge – seraient exploités par les Etats-Unis, quel intérêt de continuer à défier Poutine en Ukraine, en vertu de la « défense du droit international », sur lequel Trump s’essuie ouvertement les pieds, en clamant : « Qui c’est les plus forts ? C’est nous… et à présent, nous voulons le Groenland. Le Venezuela ne sera peut-être pas le dernier pays à subir une intervention américaine ! »
Partant de là, comment déclarer à présent « illégale » une réaffirmation – y compris par un blocus militaire – de la souveraineté chinoise sur Taïwan, alors que les Etats-Unis viennent de mener un blocus de plusieurs mois sur le Venezuela, sans le moindre mobile de défense de la souveraineté américaine ni aucun mandat de l’ONU ?

2 commentaires
Voici un article dont on peut dire qu’il remet l’église au milieu du village. Merci M. Béchade pour cette analyse équilibrée mais sans compromis.
On peut s’interroger, au vu de la corruption maffieuse en Ukraine, sur l’acharnement de certains dirigeants européens, dont je ne citerai pas les noms, à envoyer des milliard d’€ sans aucun contrôle . Feraient ils partie de la grande distribution ?