Alan Greenspan avait parfaitement compris les dangers de la création monétaire. Une fois à la tête de la Fed, il fit pourtant exactement le contraire de ce qu’il avait défendu, alimentant les bulles et ouvrant la voie à la crise financière. Bill Bonner revient sur le parcours d’un homme qui préféra les honneurs à ses principes.
Nous savions. Il savait. Nous savions qu’il savait. Et, comble de l’ironie, il savait que nous savions.
Pourtant, l’homme restait là, muet comme une carpe, les lèvres closes. Le meilleur moyen de passer pour un sage est encore de ne jamais rien dire qui puisse être vérifié.
Nous l’avions fait venir dans nos bureaux de Baltimore afin de lui poser directement la question. Il avait dépassé les 90 ans. Tous les honneurs étaient derrière lui, ses pensions lui étaient versées et sa nécrologie devait déjà être rédigée quelque part, dans un tiroir du Times. À ce stade de l’existence, un homme n’a plus aucune raison de travestir la vérité. Il avait vécu assez longtemps pour n’avoir plus rien à gagner à mentir. L’heure des aveux était venue, pensions-nous.
Car nous avions devant nous l’homme qui avait expliqué mieux que quiconque comment la fausse monnaie détrousse les honnêtes gens. Il savait – mieux que personne – que faire tourner la planche à billets revient à raboter en silence l’épargne des plus prudents, avant d’en distribuer gratuitement les copeaux aux dépensiers et aux spéculateurs. Il connaissait le procédé par cœur.
Nous lui avons donc demandé : puisque vous le saviez, pourquoi diable l’avez-vous fait ? De tous les hommes, vous étiez celui qui tenait le levier. Pourquoi avoir laissé la machine s’emballer jusqu’au déraillement ?
Et le vieux prestidigitateur nous servit son brouet habituel : un charabia marmonné, noyé sous les propositions subordonnées, les précautions oratoires et les demi-rétractations. Ce même brouillard qui avait berné toute une génération d’élus du Congrès et fait de lui le grand prêtre des boniments financiers américains.
Mais l’homme, le plus ingénieux des animaux, est aussi le plus habile à se duper lui-même. Chacun poursuit l’idole qu’il s’est choisie. L’un sue à la salle de sport pour exhiber ses biceps ; l’autre enchaîne les batailles afin d’imposer sa volonté sur la carte du monde ; un troisième entasse les dollars ; un quatrième court les jupons ; un cinquième veut simplement passer pour l’homme le plus brillant de la pièce.
Sous tous ces désirs coule pourtant la même rivière souterraine : le besoin de se distinguer, d’être reconnu, de compter.
Aux temps plus brutaux, l’homme se battait pour obtenir le droit de se reproduire — ou même simplement de survivre. L’homme moderne, lui, préfère conspirer. Et personne ne l’a fait avec plus d’habileté qu’Alan Greenspan.
Pendant la Seconde Guerre mondiale, il fut déclaré inapte au service militaire en raison d’une « tache au poumon ». Quelle qu’ait été la nature de cette tache, elle ne l’empêcha ni de jouer convenablement de la clarinette et du saxophone, ni de déjouer les pronostics des médecins pendant 82 années supplémentaires. À un tel âge, il n’est guère utile de rechercher une cause précise au décès, mais le Times nous en fournit tout de même une : des complications liées à la maladie de Parkinson.
Dans les années 1950, sa première épouse le fit entrer dans le cercle d’Ayn Rand. Il se convertit rapidement à l’objectivisme et au credo de l’école autrichienne.
La doctrine est simple et, dans les limites de ce qu’elle affirme, parfaitement juste : chaque fois que les responsables politiques posent leurs doigts maladroits sur la mécanique délicate d’une économie réelle — en fixant un prix ici, en imprimant un billet là, en ajoutant un impôt ou un droit de douane —, ils dérèglent l’ensemble de la machine et transforment les échanges honnêtes en escroquerie.
La manipulation de la monnaie constituait le péché suprême. Greenspan jugeait la faute suffisamment grave pour lui consacrer, en 1966, un essai intitulé Gold and Economic Freedom (« L’or et la liberté économique »). Il y décrivait la création monétaire pour ce qu’elle est : « un mécanisme de confiscation cachée de la richesse ».
Ayn Rand exulta lorsque son brillant disciple fut appelé à Washington. Elle avait désormais, jubilait-elle, « son homme » à la Réserve fédérale.
Mais il ne le resta pas longtemps.
Les principes ne coûtent pas cher à un philosophe sans le sou ou à un saxophoniste de métier. Il peut les exposer toute sa vie dans son salon et les épousseter avec tendresse. À la tête de la Réserve fédérale, il en va autrement.
Paul Volcker avait plaqué la bête inflationniste au sol. Les responsables politiques pouvaient donc recommencer à dépenser et à emprunter plus librement. Mais pour cela, ils avaient besoin de LEUR homme à la Fed.
Voilà quel fut le véritable rôle historique de Greenspan.
Le célèbre « put Greenspan » ne consistait en rien de plus noble : il se tenait prêt à rattraper chaque joueur qui se jetait dans le vide. Sous sa présidence, le monde connut ainsi le plus grand carnaval de prospérité factice jamais organisé.
D’août 1987 à janvier 2006, Greenspan dirigea la Réserve fédérale et fit exactement le contraire de tout ce qu’il avait défendu dans son essai.
Après le krach de 1987, il inonda les banques de liquidités et apprit à toute une génération de traders que la banque centrale amortirait chacune de leurs chutes. Ce réflexe finit par porter son nom : le « put Greenspan ».
Il abaissa le taux des fonds fédéraux à 1 % en juin 2003 et le maintint à ce niveau. Les prix de l’immobilier perdirent alors tout rapport raisonnable avec les revenus des ménages. Le robinet du crédit hypothécaire fut grand ouvert.
En février 2004, il alla jusqu’à suggérer à la télévision que les Américains envisagent de souscrire des prêts immobiliers à taux variable. Environ 18 mois plus tard, il commençait à relever les taux – précisément aux dépens de ces mêmes emprunteurs.
L’homme qui, en 1966, mettait en garde contre la « confiscation cachée de la richesse », orchestra la plus grande distorsion du crédit de toute l’histoire de l’après-guerre.
Sous l’annonce de son décès publiée sur Facebook, les hommages se pressent, comme autant de pleureurs inclinés autour du cercueil.
« Un grand économiste », soupire l’un. Il « nous a aidés à surmonter une crise », murmure un autre — la crise en question étant, bien entendu, celle qu’il avait lui-même provoquée. Un troisième salue ses longues années de « service public ».
Le Times se joint au chœur et les dépasse tous dans l’emphase :
« Au sommet de sa gloire, alors que l’économie connaissait une forte expansion à la fin des années 1990, la moindre de ses déclarations pouvait faire brutalement monter ou baisser les marchés. Son visage, derrière d’épaisses lunettes, était aussi reconnaissable que celui de n’importe quelle vedette de cinéma. »
Ainsi, le vieux filou a obtenu ce qu’il recherchait : les applaudissements, la révérence, le mystère de l’oracle préservé jusqu’au bout…
Alléluia, jusque dans la tombe.
Requiescat.

1 commentaire
Qui aura le courage de s’écarter de ce système? Certainement pas nos banquiers de la BCE, tous passés par les banques américaines qui dirigent la Fed.