Dix ans de colère contre les élites n’ont pas suffi à ébranler le pouvoir de Washington. En délaissant le combat contre la Réserve fédérale, les populistes ont épargné le cœur du système qu’ils prétendent renverser.
Les États-Unis traversent une vague populiste. Du moins, c’est ce qu’on nous répète depuis dix ans.
Depuis que Donald Trump a pris de court les grands médias, les « experts » des sondages et, plus largement, l’establishment politique en novembre 2016, les tentatives d’explication se sont multipliées. Il fallait donner un sens à ce qui apparaissait alors comme un bouleversement durable de la vie politique américaine.
Un consensus s’est rapidement dégagé autour d’une « poussée populiste » à droite, portée par des électeurs blancs des zones rurales, exaspérés par la crise financière et l’incapacité de la classe politique à endiguer l’immigration clandestine. L’establishment s’est employé à présenter les choses sous un jour qui lui était favorable. À l’en croire, Trump devait sa popularité à une frange particulièrement détestable de Blancs ruraux peu instruits : des gens furieux de devoir se mesurer à des personnes non blanches, et assez stupides pour avaler ses mensonges.
Mais quiconque observait la situation de près pouvait constater que cette description était, au mieux, une simplification grossière et terriblement réductrice. Si les populations blanches des campagnes ont fourni une grande partie des voix et de l’énergie du mouvement trumpiste — sans en être les seules pourvoyeuses —, ses principaux penseurs étaient surtout de jeunes hommes vivant dans des villes démocrates ou à proximité, qui nouaient des liens et échangeaient sur Internet.
Dans le même temps, une puissante vague populiste déferlait aussi à gauche. Le phénomène traversait les deux grands partis, voire dépassait les clivages partisans. Les dirigeants démocrates ont bien mieux réussi que leurs homologues républicains à contenir leur aile populiste. Ils le doivent en grande partie à Bernie Sanders, son chef de file, toujours disposé à rentrer dans le rang et à soutenir le candidat de l’establishment le moment venu. Toutefois, les succès remportés par plusieurs socialistes démocratiques « post-woke » lors des primaires de cette année laissent penser que l’appareil démocrate commence, lui aussi, à perdre la main.
Il ne s’agit donc pas simplement d’une poignée d’électeurs blancs, ruraux et peu instruits. Dans tout le paysage politique, le sentiment s’est répandu que les institutions américaines ne se contentaient pas de faillir à leur mission : elles agissaient contre les intérêts des citoyens ordinaires. Et ce sentiment est fondé.
L’immense appareil fédéral qui s’est constitué à Washington depuis un siècle environ n’a jamais eu vocation à servir les intérêts de l’ensemble du peuple américain. Il a toujours été un instrument d’enrichissement au service de la caste politique et de ses amis bien introduits dans le secteur privé. Cet enrichissement passe directement par les prélèvements et les dépenses publiques, mais aussi, de manière indirecte, par des règles et des réglementations qui faussent le fonctionnement de secteurs entiers au profit de certaines entreprises dominantes, proches du pouvoir.
L’establishment politique n’a ménagé aucun effort pour dissimuler cette spoliation derrière une propagande trompeuse et de fausses invocations de l’intérêt général. Mais en profitant de crises qu’il avait lui-même provoquées — comme la crise financière de 2008 — pour amplifier considérablement ses manœuvres, il a rendu la supercherie bien plus difficile à cacher. Les citoyens ont fini par comprendre que, d’une façon ou d’une autre, les élites les dépouillaient.
La « colère populiste » qui en a résulté a permis à Trump de prendre le contrôle du Parti républicain. Elle a aussi alimenté une guerre intestine de plus en plus vive au sein du Parti démocrate, où l’establishment semble désormais proche de subir le même sort. Depuis au moins dix ans, cette colère est le trait dominant de la vie politique américaine.
Mais qu’a donc accompli cette vague populiste ? Qu’a-t-on fait pour libérer les Américains de leur classe politique corrompue, ou, à défaut, pour améliorer sensiblement leur sécurité et leurs conditions de vie ?
La vérité, c’est que les résultats sont désastreux sur presque tous les fronts.
Dans ses grandes lignes, cette vague devait mettre fin à la « corruption » de Washington : empêcher les responsables politiques et les bureaucrates de se servir de l’État pour s’enrichir et enrichir leurs proches. Elle devait rompre avec cette succession de guerres sans fin, menées au bénéfice de groupes et de gouvernements étrangers, ainsi que d’entreprises bien introduites dans les secteurs de la « défense » et de l’énergie. Elle devait enfin réorienter le système américain pour qu’il serve les petites entreprises et les communautés locales, plutôt que les multinationales et les élites financières.
À droite, les populistes voulaient également arrêter, voire inverser, les évolutions démographiques liées au régime d’immigration instauré après 1965. À gauche, ils entendaient enrayer la progression des inégalités économiques.
Or, depuis dix ans, chacun de ces problèmes s’est aggravé. Pourquoi ?
On pourrait, bien sûr, examiner une multitude d’erreurs, d’insuffisances ou d’échecs patents dans chacun de ces domaines. Mais tous renvoient, au fond, au même problème : la droite populiste s’est lassée de l’économie.
En réalité, la vague actuelle d’hostilité à l’establishment et aux élites n’a pas commencé il y a dix ans, avec l’élection de Donald Trump. Elle est née plus tôt, dans le sillage immédiat de la crise financière. À gauche, il y a bien eu le mouvement Occupy. Mais ses revendications revenaient surtout à réclamer que les plans de sauvetage bénéficient à l’ensemble de l’économie, et pas seulement aux grandes banques — quand il ne s’agissait pas d’appeler purement et simplement à une révolution socialiste. La compréhension des mécanismes économiques n’a jamais été le point fort de ce mouvement.
À droite, en revanche, la colère suscitée par l’effondrement financier a pris une direction bien plus judicieuse. D’abord avec les premières manifestations du Tea Party — TEA pour Taxed Enough Already, autrement dit « déjà assez taxés » —, qui avaient au moins le mérite de désigner le bon coupable. Puis, et surtout, avec les campagnes présidentielles de Ron Paul.
Ce qui distinguait Ron Paul, ce n’était pas son discours sur un système qui dépouillait les citoyens et qu’il fallait réformer en profondeur. Tous les candidats tiennent, à des degrés divers, ce genre de propos. Sa singularité était ailleurs : lui seul avait correctement identifié le mécanisme dont se sert la classe politique pour dépouiller les Américains, à savoir la Réserve fédérale.
À écouter son plaidoyer pour la suppression de la Fed, on comprenait qu’il ne s’agissait pas, à ses yeux, d’une mesure parmi d’autres dans son programme de politique intérieure. La Fed était l’institution fédérale qui alimentait tous les autres problèmes qu’il dénonçait, aux États-Unis comme à l’étranger. Et il avait parfaitement raison.
Le contrôle que la banque centrale confère à la classe politique sur les banques, la finance et le système monétaire lui-même lui a permis de s’affranchir des contraintes budgétaires qui la limitaient auparavant. Elle a ainsi pu financer, par l’inflation — autrement dit par la création monétaire —, des programmes fédéraux toujours plus coûteux.
Cela vaut pour tout ce que les populistes prétendent combattre. Une bureaucratie tentaculaire qui façonne l’économie, et de plus en plus tous les aspects de la vie, au profit d’entreprises et de groupes d’intérêt proches du pouvoir. Un immense appareil de guerre dont on nous oblige sans cesse à financer l’expansion, avant de le mettre au service de ceux qui versent les plus gros pots-de-vin. Ou encore ce qui s’apparente à un gigantesque système d’assistance aux entreprises déjà prospères qui dominent la finance. Aucun de ces dispositifs ne pourrait atteindre l’ampleur qu’on lui connaît aujourd’hui sans la Réserve fédérale.
Non pas parce que le financement par l’inflation, en lieu et place de l’impôt, supprime le coût de la dépense publique ou l’allège. Mais parce que la création monétaire permet, dans un premier temps, de dissimuler ce coût à ceux qui le supportent. La classe politique peut ainsi imposer à la population de lourds prélèvements, presque imperceptibles au départ. Ce n’est que plus tard qu’ils se manifestent, sous la forme d’une hausse générale des prix à laquelle personne ne peut échapper. Une hausse qu’il est ensuite facile d’imputer, par exemple, à la « cupidité » des commerçants.
Cette augmentation incessante des prix, qui appauvrit manifestement presque tout le monde, suscite une vive colère. Mais jusqu’ici, les deux partis ont aisément réussi à la détourner des véritables responsables pour la diriger vers des coupables politiquement commodes.
À cela s’ajoutent les effets de la manipulation des taux d’intérêt par la Fed. Elle nous enferme dans ce cycle bien connu d’expansions économiques artificielles et intenables, suivies de récessions douloureuses. Elle encourage également à privilégier la satisfaction immédiate au détriment du long terme : un puissant ressort institutionnel de cette « décadence » que dénonce la droite populiste.
Par ailleurs, lorsque plusieurs nations, peuples ou cultures sont contraints de vivre sous l’autorité d’un même État, des « guerres culturelles » et des conflits ethniques surgissent inévitablement. Ces affrontements s’intensifient encore lorsque cet État peut s’affranchir de ses limites habituelles et accroître considérablement sa puissance. On commence alors à comprendre pourquoi la Fed se trouve en arrière-plan de tant de questions politiques qui mobilisent aujourd’hui les citoyens, même lorsqu’elles semblent sans rapport entre elles.
Voilà pourquoi Ron Paul et le mouvement anti-establishment qu’il dirigeait avaient fait de l’opposition à la banque centrale leur priorité absolue. Mais cela n’a pas duré.
Lorsque Trump est arrivé et a capté l’élan populiste et contestataire de la droite, l’insistance de Ron Paul sur la Fed paraissait déjà usée, dépassée, aux yeux des populistes de ce camp. Ils étaient passés à autre chose.
Il ne s’agissait pourtant pas d’une évolution intellectuelle, du passage d’une vision économique à une autre. Leur attention s’était simplement détournée de la racine du problème pour se fixer sur quelques symptômes isolés.
Et c’est avant tout pour cette raison que la droite populiste continuera d’échouer.
Les « populistes » peuvent répéter jusqu’à la fin des temps qu’ils veulent réorienter la politique fédérale au bénéfice des Américains, plutôt que des grandes multinationales qu’elle est conçue pour servir. Ils peuvent promettre de brider l’appareil de guerre et les lobbies, étrangers comme nationaux, qui l’utilisent à leurs propres fins. Ils peuvent jurer de s’attaquer au délitement culturel et à la décadence croissante du pays. Tant qu’ils ne voudront pas s’en prendre au mécanisme fédéral qui alimente tous ces phénomènes, ils ne pourront pas sérieusement prétendre vouloir y mettre un terme.
C’est très exactement le cas du mouvement trumpiste aujourd’hui. En refusant de s’attaquer à la racine des problèmes sur lesquels il a fait campagne et qu’il continue de dénoncer, Trump a facilité la tâche de l’establishment. Celui-ci a pu reprendre la main sur son administration et la ramener vers la préservation, voire l’extension, des systèmes de prédation fédéraux qui nourrissent précisément la colère populiste.
Désormais, le refus de Trump de résoudre la crise inflationniste risque d’amener les socialistes démocratiques au pouvoir. Les Américains éprouvent généralement une aversion spontanée — et justifiée — pour le socialisme. Mais parmi les candidats qui font écho à la colère populiste, les socialistes démocratiques sont les seuls à avoir été largement épargnés par le discrédit qui frappe ceux qui ont exercé le pouvoir ces dernières années, alors que la crise inflationniste restait sans réponse.
Eux non plus, bien sûr, n’ont aucune intention de s’y attaquer réellement. Ils veulent simplement s’en servir de prétexte pour faire passer en force tous les programmes de prélèvements et de dépenses publiques dont ils rêvent. Autant de mesures qui ne feront qu’aggraver considérablement le problème.
La colère populiste qui monte depuis des années n’est donc pas près de retomber. Mais tant que les populistes d’aujourd’hui refuseront de s’attaquer aux fondements économiques du système qu’ils prétendent combattre, cette colère sera sans cesse détournée vers ses symptômes, tandis que la machine qui les produit gagnera en puissance.
Ron Paul, Murray Rothbard, Ludwig von Mises et la tradition intellectuelle qu’ils incarnaient ont déjà identifié le véritable centre de gravité de ce système. Nous connaissons la réponse. Il ne reste plus qu’à agir en conséquence.
Article traduit avec l’autorisation du Mises Institute. Original en anglais ici.
