Les grands patrons de l’intelligence artificielle réclament des garde-fous au nom de notre sécurité. Mais les règles qu’ils défendent pourraient surtout leur épargner ce qu’ils redoutent le plus : l’arrivée de nouveaux concurrents.
Depuis une semaine, les appels à réglementer l’intelligence artificielle (IA) se multiplient. Les discours alarmistes sur les dangers d’un secteur livré à lui-même sont aussi anciens que l’IA elle-même. Mais la polémique actuelle a éclaté mardi dernier, lorsqu’un ingénieur d’Anthropic — l’entreprise surtout connue pour son assistant conversationnel Claude — a démissionné en invoquant des préoccupations de sécurité.
L’ingénieur a affirmé que de nombreux salariés des principales entreprises du secteur croyaient sincèrement que cette technologie pourrait anéantir l’humanité d’ici à la fin des années 2020. Ses déclarations ont trouvé un nouvel écho samedi, lorsque Dario Amodei, le directeur général d’Anthropic, a publié un texte appelant à ralentir le développement de l’IA dans l’ensemble du secteur. D’autres dirigeants de premier plan, dont Sam Altman et Elon Musk, ont ensuite dit partager son avis.
Les médias, toujours à l’affût d’une nouvelle menace d’extinction de masse, se sont emparés de l’affaire. Pour quiconque n’avait pas lu le texte d’Amodei, les principales entreprises de l’IA semblaient ainsi donner raison à ceux qui annoncent une apocalypse provoquée par cette technologie.
Des organisations et des commentateurs de tous bords politiques se sont alors invités dans le débat. Le sujet a envahi l’actualité et, à en croire les informations qui circulent, les grands patrons de l’IA doivent désormais se rendre à la Maison-Blanche pour une réunion consacrée aux risques de cette technologie.
Beaucoup de choses se jouent dans cette affaire. Mais presque aucune ne concerne réellement notre sécurité.
Bien sûr, certaines personnes s’inquiètent sincèrement des risques liés à l’accélération du développement de l’IA. Difficile, toutefois, de croire que cette inquiétude soit, de près ou de loin, la principale motivation des dirigeants qui dominent aujourd’hui le secteur et réclament soudain davantage de réglementation.
Je dis « soudain », mais le phénomène n’a rien de nouveau. Il attire simplement beaucoup plus l’attention. En réalité, nombre de ces dirigeants militent depuis un certain temps pour un encadrement accru de leur activité. Leurs démarches se sont intensifiées ces derniers mois. Au cours de l’été, Amodei, Altman et Demis Hassabis, le directeur général de Google DeepMind, ont tous publié des appels à instaurer des dispositifs réglementaires remarquablement similaires. Quelques semaines plus tard, Mark Zuckerberg, le patron de Meta, a publié une longue lettre dans laquelle il plaidait, lui aussi, pour une réglementation mondiale de l’IA.
À en croire les progressistes, nous devrions nous en étonner. Ne nous répète-t-on pas que les milliardaires à la tête des grandes entreprises dépensent des millions pour acheter les responsables politiques et laver le cerveau des électeurs, précisément afin d’empêcher l’État de réglementer leurs activités ? Leur objectif serait d’avoir les mains entièrement libres, de pouvoir nous faire subir ce que bon leur semble et de transférer tout le pouvoir détenu par les citoyens au « marché », sur lequel ces grandes entreprises auraient la mainmise. Quant à nous, libertariens et défenseurs du libre marché, nous serions soit des idiots utiles qui leur facilitent involontairement la tâche, soit les complices malveillants de la classe des milliardaires.
Selon ce récit, les milliardaires financeraient donc, à travers un réseau de groupes de réflexion et de médias conservateurs, la diffusion de ce fondamentalisme néolibéral. Ils paieraient les responsables politiques pour ne rien faire, afin de bloquer les réglementations « raisonnables » dont bénéficient d’autres pays et que les citoyens réclameraient naturellement s’ils n’étaient pas soumis à ce lavage de cerveau.
Voilà pourquoi, dans cette vision progressiste du monde, il est si remarquable que les milliardaires eux-mêmes réclament une réglementation de l’IA. Ils y voient la preuve que le problème est réellement grave, plus grave encore que presque tous ceux auxquels nous avons été confrontés jusqu’ici. Et cela leur fournit un argument tout trouvé pour défendre les mesures qu’ils appellent de leurs vœux : dans ce secteur, « même les grands patrons reconnaissent » la nécessité de réglementer davantage. À nous qui nous opposons à l’intervention réglementaire de l’État, ils peuvent alors rétorquer — et ne s’en privent pas — que même les odieux milliardaires dont nous sommes censés servir les intérêts y sont favorables. Persister dans notre opposition ne ferait donc que nous ridiculiser.
Ce récit peut sembler cohérent, surtout à force de l’entendre à l’école, de le lire dans les manuels et de le retrouver dans les médias comme dans les productions hollywoodiennes.
Il est pourtant entièrement faux. Un simple regard sur l’histoire suffit à le comprendre.
Il fut un temps où l’on pouvait raisonnablement définir le système économique américain par la faiblesse de sa réglementation. Mais cela remonte à bien plus d’un siècle, à la première moitié du XIXe siècle. Les États-Unis, comme le reste du monde, étaient alors beaucoup plus pauvres qu’aujourd’hui. Les conditions de vie et de travail étaient donc, à presque tous égards, très inférieures à ce que nous jugerions acceptable en 2026.
Dans le même temps, les gouvernements des États fédérés, et plus encore le gouvernement fédéral, disposaient de pouvoirs bien plus limités qu’aujourd’hui. Les autorités ne pouvaient pas intervenir massivement sur les marchés à leur guise, ce qui laissait les mécanismes de marché se déployer. La pauvreté de l’époque et tout ce qu’elle impliquait n’avaient certes rien d’enviable. Mais la création de richesses faisait reculer cette pauvreté à un rythme rarement observé dans l’histoire humaine.
Cela ne convenait pourtant pas à tout le monde.
Dans plusieurs secteurs, des hommes d’affaires qui avaient déjà acquis une position dominante supportaient mal de devoir sans cesse la défendre. Pour rester au sommet, il leur fallait proposer aux consommateurs de meilleurs produits et services, à de meilleurs prix, que leurs concurrents actuels ou futurs. Aux yeux de ces « titans de l’industrie », une concurrence aussi acharnée et une vulnérabilité aussi permanente étaient indignes de l’élite qu’ils estimaient incarner.
Comme l’explique Murray Rothbard au début de son ouvrage The Progressive Era, ces entrepreneurs, de moins en moins disposés à faire des efforts, ont tenté à plusieurs reprises de constituer des cartels à l’échelle nationale. Il aurait suffi que toutes les grandes entreprises d’un secteur s’entendent pour ne pas se faire concurrence sur les prix, ni proposer « déloyalement » à leurs clients des produits de trop bonne qualité. Elles auraient ainsi pu se mettre à l’abri de la concurrence et imposer aux consommateurs leurs prix et leurs niveaux de qualité, au lieu de devoir s’adapter à leurs exigences.
Mais ces tentatives n’ont jamais vraiment abouti. Un nouvel entrepreneur pouvait trop facilement entrer sur un marché organisé en cartel et proposer des prix inférieurs à ceux de tous les acteurs en place. Dans ces conditions, constituer un véritable cartel englobant l’ensemble d’un secteur était pratiquement impossible.
Ces élites économiques, qui ne voulaient plus affronter la concurrence, se sont donc tournées vers l’État.
Du milieu à la fin du XIXe siècle, certains « entrepreneurs politiques » avaient déjà choisi de rechercher les faveurs du pouvoir pour assurer leur fortune et leur domination, plutôt que de créer eux-mêmes de la valeur. Mais, dans les premières décennies de l’histoire américaine, les pouvoirs publics étaient si limités et si locaux que ces faveurs se résumaient généralement à un droit « officiel » sur une voie de passage ou une ressource locale — un privilège qu’il était facile d’ignorer. Puis les choses ont commencé à changer.
Tout a commencé avec les chemins de fer. Première activité économique américaine de très grande envergure, s’étendant le plus souvent sur plusieurs États, le rail a sans surprise donné naissance au premier cartel durable soutenu par le gouvernement fédéral. Après des décennies de tentatives infructueuses pour constituer des cartels durables sur la base d’accords volontaires, les géants du rail ont commencé, dans les années 1870, à réclamer une « supervision » publique. En pratique, il s’agissait surtout de mobiliser le pouvoir de l’État pour faire respecter leur cartel. Le secteur ferroviaire menait délibérément campagne pour s’enrichir grâce à des lois et à des réglementations que ses représentants et leurs alliés intellectuels présentaient au public comme des restrictions imposées à leur activité, dans le seul intérêt général.
Cette campagne a abouti, en 1887, à l’adoption de l’Interstate Commerce Act, la loi sur le commerce entre les États, et à la création de l’Interstate Commerce Commission (ICC), chargée de son application. La méthode était trouvée : il devenait possible de constituer des cartels, de se soustraire à la concurrence et d’obtenir de lucratifs privilèges politiques.
Comme Rothbard l’a montré en détail, cette méthode a été reprise et perfectionnée au cours des années 1890, 1900 et 1910, durant ce que l’on appelle aujourd’hui l’« ère progressiste ». Les entreprises de la sidérurgie, du sucre, du fioul domestique, de la transformation de la viande et de l’agriculture ont commencé à imiter les compagnies ferroviaires. La stratégie s’est ensuite rapidement propagée.
Les responsables publics, qui y gagnaient du pouvoir et du prestige, étaient naturellement ravis de les accompagner. Et après l’effondrement du courant démocrate de Grover Cleveland lors de l’élection de 1896, ces nouveaux systèmes de rente fondés sur la connivence ont trouvé des soutiens dans les deux grands partis.
Ce fut une véritable révolution dans le système économique américain. Les dirigeants des grandes entreprises et leurs alliés au sein de l’État ont compris qu’ils pouvaient faire accepter toutes sortes de ponctions sur la population avec l’appui de la puissance publique. À une condition : présenter ces dispositifs comme un encadrement nécessaire et raisonnable du pouvoir des entreprises, instauré dans l’intérêt des citoyens eux-mêmes.
Depuis des décennies, les grands patrons et leurs alliés politiques cherchent donc les justifications les plus efficaces pour restreindre encore la concurrence et obtenir de nouveaux privilèges, passant d’un prétexte à l’autre au gré des circonstances.
Il suffit de revenir sur la création du cartel bancaire connu sous le nom de Réserve fédérale ; sur le New Deal, ce monstrueux système de connivence qui a rompu avec les pratiques antérieures ; sur Medicare et Medicaid, ces programmes qui enrichissent le secteur de la santé tout en faisant grimper les prix ; sur l’habitude désormais prise de voler au secours du secteur financier dès qu’il est en difficulté ; sur le vaste sauvetage du secteur de l’assurance santé connu sous le nom d’Obamacare ; ou encore sur l’imposant arsenal réglementaire fédéral déployé par Joe Biden pour lutter contre le changement climatique.
Toutes ces mesures ont permis à des intérêts privés, liés au pouvoir politique, d’accroître leur emprise. Elles ont favorisé la constitution de cartels de fait, soutenus par l’État, qui ont ensuite utilisé la puissance publique pour transférer une part toujours plus importante de la richesse des citoyens à leurs membres. Pourtant, elles ont été présentées comme des mesures indispensables pour encadrer les secteurs concernés et protéger notre sécurité, tant financière que physique.
Le soudain consensus des grands patrons de l’IA sur la nécessité de réglementer leur secteur relève de la même logique. Les grandes entreprises d’une industrie encore jeune cherchent simplement à mettre en place le type de cartel, rendu possible par l’État, dont tant d’autres secteurs bénéficient déjà.
Elles ne s’accordent pas encore sur tous les détails. Mais les propositions des dirigeants d’Anthropic, d’OpenAI et de DeepMind reposent sur les mêmes principes. Tous souhaitent voir naître une agence publique américaine, ou un organisme international placé sous la conduite des États-Unis, capable d’imposer des tests de sécurité approfondis, de fixer des normes, de certifier leur respect et de bloquer de nouveaux modèles s’il le juge nécessaire au nom de l’intérêt général.
Si ces propositions étaient mises en œuvre, elles constitueraient un premier pas vers un cartel tout à fait comparable à celui des chemins de fer des années 1880. Tous les ingrédients sont là : des tests de sécurité coûteux et des obligations de conformité auxquels les entreprises aujourd’hui dominantes n’ont pas eu à consacrer du temps, de l’argent ou des ressources à leurs débuts ; et une instance investie de la puissance publique, capable d’interdire des pratiques qu’elle déclare dangereuses ou, d’une manière ou d’une autre, contraires à l’intérêt général. Si ces entreprises obtiennent de l’État la mise en place d’un tel dispositif, leur domination sera bien mieux protégée.
On parle souvent de « capture du régulateur ». Mais l’expression est, au fond, mal choisie. Le mot « capture » suppose que l’appareil réglementaire a été conçu pour encadrer un secteur, puis détourné de sa mission au profit des entreprises qui le dominent. Or, l’histoire montre clairement que l’État régulateur a été construit dès l’origine dans le but explicite de servir les intérêts d’entreprises solidement établies et bien introduites auprès du pouvoir.
Autrement dit, voir de grands patrons réclamer davantage de réglementation pour leur secteur n’a rien d’une étrange entorse à l’ordre établi : c’en est une parfaite illustration. Si les dirigeants de l’IA croyaient vraiment que la technologie sur laquelle ils travaillent allait tuer tous les êtres humains dans les trois prochaines années, ils agiraient autrement. Comme tant de leurs prédécesseurs, ils cherchent à nous effrayer pour nous faire soutenir des mesures destinées à les protéger de la concurrence. Il est temps de cesser de nous laisser prendre au piège.
Article traduit avec l’autorisation du Mises Institute. Original ci-dessous :
https://mises.org/mises-wire/why-ai-ceos-really-want-be-regulated
