Alors que le conflit en Iran bouleverse les équilibres géopolitiques et énergétiques mondiaux, les marchés financiers réagissent. Inflation, taux, or, obligations : les investisseurs institutionnels ajustent leurs positions et envoient des signaux forts sur les turbulences à venir.
Alors que la situation en Iran s’enlise, et que le conflit implique désormais les forces armées des pays européens, il apparaît de plus en plus probable que cet épisode militaire ne sera pas une guerre-éclair comme celle qui avait opposé l’Iran à Israël durant douze jours l’an passé.
L’événement, couvert par la quasi-totalité des médias de la planète, est particulièrement complexe, et ses implications multiples. Comme toujours dans ces situations, les questions économiques sont éclipsées par les considérations géopolitiques, et l’investisseur particulier est livré à lui-même lorsqu’il s’agit d’adapter sa stratégie à la nouvelle donne.
Les analystes de plateaux télévisés, qui prétendent être capables de prévoir la durée des opérations militaires, la date de réouverture du détroit d’Ormuz ou encore les motivations secrètes de tel ou tel dirigeant, n’apportent guère d’informations tangibles lorsqu’il s’agit de rééquilibrer un portefeuille boursier.
Dans le même temps, loin du vacarme politico-médiatique, les grosses mains s’adaptent discrètement et font évoluer leur stratégie d’allocation d’actifs. Leurs revirements en disent long sur la manière dont « l’argent intelligent » se prépare à des prochains mois agités.
Inflation, taux d’intérêt, or, actions et obligations : en quelques jours, les grosses mains ont pris des mesures d’urgence en opposition totale avec le consensus du début d’année. En s’en inspirant, les particuliers peuvent choisir de marcher dans les pas des gérants qui ont des milliards d’actifs sous gestion plutôt que de suivre les conseils de la sphère politico-médiatique.
Inflation et taux d’intérêt attendus à la hausse
C’était à la fin du mois de février (il y a une éternité déjà), le consensus de marché était formel : la politique monétaire de la Banque centrale européenne serait stable jusqu’à la fin de l’année 2026, voire encore plus accommodante. Les intervenants évaluaient à 50 % la probabilité que les taux baissent une nouvelle fois avant la fin du mois de décembre.
Mais l’attaque contre l’Iran a rebattu les cartes. La hausse fulgurante des prix spot de l’énergie suite à la fermeture du détroit d’Ormuz, par lequel passent 20 % des hydrocarbures consommés sur la planète, fait désormais craindre un épisode inflationniste.
Il n’en fallait pas plus pour que les traders changent leur fusil d’épaule. Quinze jours plus tard, le scénario le plus probable selon les contrats d’échanges de taux indexés au taux overnight (OIS) est celui de non pas une, mais deux hausses des taux directeurs de la BCE d’ici fin 2026. La stabilité des taux d’intérêt serait un moindre mal, et la baisse n’est même plus envisageable.
Pour ces acteurs, la période de faible inflation que nous avons connue en 2025 est bel et bien terminée. Si une variation significative des taux de la BCE n’est pas aussi certaine qu’à la sortie de la pandémie, dans la mesure où l’économie européenne est loin d’être en surchauffe, il n’en reste pas moins qu’une hausse significative du prix des biens sera inévitable si le coût du baril se maintient au-dessus des 80 $.
Le scénario d’une reprise de l’inflation est d’autant plus probable qu’un nouvel épisode d’avilissement de la monnaie est la seule manière, pour nos États surendettés, de faire face à leur stock de dette.
Or : la valeur refuge joue son rôle
Les contempteurs de la relique barbare n’ont pas manqué l’occasion de souligner la baisse du prix de l’or dans les premiers jours du conflit.
Après une poussée brutale le lundi 2 mars à la réouverture des marchés, qui a fait repasser le prix de l’once d’or au-dessus des 5 400 $, le métal jaune a vu sa valeur refluer significativement pour retrouver les 5 000 $ une semaine plus tard.
Face à la bonne tenue du marché actions américain, il était alors facile de pointer du doigt le fait que l’or n’avait pas joué son rôle de valeur refuge au pic de la crise.
C’est oublier que le dollar a également connu un rebond significatif durant la même période. Alors que le prix de l’or en dollars s’établissait effectivement en baisse entre le 27 février (dernier jour de cotation avant le début des hostilités) et le 11 mars, passant de 5 300 $ à 5 200 $ l’once, sa valeur en euros a été remarquablement stable sur la même période (4 470 €/once à 4 474 €/once).
L’or a parfaitement protégé le pouvoir d’achat des épargnants européens – un exploit d’autant plus impressionnant que son prix s’est maintenu lors de la correction des marchés européens et asiatiques. Alors que notre indice tricolore a cédé jusqu’à 10 %, et que la Bourse de Séoul a dévissé de 18 %, l’or en euros n’a jamais perdu plus d’un demi pour cent de sa valeur.

Évolution comparée du Kospi coréen (en jaune), du CAC 40 français (en vert) et de l’or en euros (en rouge) sur les dix jours suivant le début du conflit. Infographie : Tradingview
Pourtant, avec des dégagements aussi importants sur les indices actions, il ne fait guère de doute que de nombreux spéculateurs ont été pris à contre-pied et ont dû liquider en urgence des positions à levier devenues intenables.
S’il est trop tôt pour obtenir les chiffres des appels de marge des derniers jours, le courtier Interactive Brokers a mis en place en urgence une procédure de « marge dynamique » durant le week-end du 8 mars. Dès le lundi 9, certains clients se sont vu appliquer des exigences de couvertures majorées et modifiables à tout instant à la discrétion du courtier.
Cette pratique, qui revient à limiter le levier disponible, est symptomatique de l’incertitude qui plane sur les Bourses. Que l’or n’ait pas fait l’objet de plus de prises de bénéfices est une prouesse.
Actions vs. obligations, attention au paradoxe
La dernière évolution de sentiment de marché, trop peu traitée dans la presse économique, est celle de la décorrélation entre le marché actions et le marché obligataire.
L’anticipation d’un resserrement des conditions monétaires n’a pas concerné que l’Europe. Si le consensus est moins pessimiste au sujet des États-Unis que de l’Europe, la poursuite de l’assouplissement des taux d’intérêt par la Fed apparaît plus hypothétique que jamais.
Les grosses mains ont donc poussé à la hausse le rendement des obligations d’État des deux côtés de l’Atlantique. L’OAT français à dix ans a vu son rendement bondir de 3,22 % à 3,53 % en dix jours, tandis que son équivalent américain voyait le rendement exigé par les prêteurs enfler de 3,94 % à 4,20 %.
Cette hausse du rendement des placements dits « sans risque » s’est naturellement répercutée à l’ensemble du marché obligataire. Les obligations d’entreprises ont été massivement vendues et les grands fonds diversifiés ont perdu jusqu’à 1,8 % en quelques jours – un petit séisme sur ce marché habituellement stable.
Pour autant, ce mouvement d’anticipation de hausse du coût de l’argent ne s’est absolument pas propagé au marché actions américain. Les indices new-yorkais se sont maintenus près de leurs plus-hauts historiques, alors que la hausse des rendements sans risque fait normalement baisser les indices comme nous l’avions constaté en 2022.
Cette évolution paradoxale doit être surveillée avec la plus grande attention. Si les taux montent effectivement, les actions américaines vont devoir baisser significativement. Si les taux ne montent pas, ce sont les obligations qui vont être amenées à rebondir. Mais en l’état, l’évolution de ces derniers jours est une aberration de marché.
Cette évolution incohérente des deux compartiments s’explique par le fait que le marché actions et le marché obligataire n’accueillent pas les mêmes intervenants, qui n’ont pas la même lecture de la situation même s’ils ont accès à des données identiques.
Qui, des hedge funds et institutionnels intervenant sur le marché obligataire ou des boursicoteurs en actions, aura raison ? L’avenir nous le dira.
Mais dans le doute, souvenez vous du surnom donné par les professionnels de Wall Street à ces deux typologies d’intervenants. Les premiers sont appelés « smart money » (argent intelligent) pour leur capacité à anticiper l’avenir, tandis que les seconds sont affectueusement qualifiés de « dumb money » (argent idiot) pour leur habitude à tomber dans tous les pièges.
En cas de comportement incohérent entre ces deux groupes, faire confiance au premier est souvent la meilleure conduite à tenir.
