Après avoir mesuré le coût immédiat de la canicule, une question s’impose : combien l’inaction pourrait-elle nous coûter dans les années à venir ? Plutôt que de multiplier les congés et les arrêts d’activité, la France doit désormais adapter ses bâtiments, ses écoles et ses méthodes de travail pour transformer cette contrainte climatique en levier d’innovation et de croissance.
Dans notre article précédent, nous avons vu que la baisse du pétrole n’avait pas suffi à enrayer la dégradation de l’économie française. La canicule pourrait désormais ajouter un nouveau choc, en pesant à la fois sur l’activité et sur les finances publiques.
La facture pourrait atteindre 206 milliards d’euros
Une étude d’Allianz Trade permet de mesurer l’ampleur que peuvent prendre ces phénomènes dans la durée : les catastrophes climatiques auraient coûté environ 6 milliards d’euros aux assureurs en 2023. Et selon les projections, le coût économique cumulé de ces événements pourrait atteindre près de 206 milliards d’euros entre 2026 et 2030 si la tendance actuelle se poursuit.
Cette estimation intègre notamment les pertes d’activité et de productivité, les tensions inflationnistes ainsi que la détérioration des comptes publics.
De tels montants montrent que l’adaptation climatique n’est plus un sujet secondaire ou exclusivement environnemental. Elle constitue désormais une question économique, budgétaire et industrielle majeure.
Créer des congés supplémentaires serait une erreur
Face à la multiplication des fortes chaleurs, certains proposent de créer cinq jours de congé supplémentaires en cas de canicule. L’intention est probablement de protéger les salariés, mais la solution serait économiquement contre-productive.
La France fait déjà partie des pays développés dans lesquels la durée du travail est la plus faible. Si nous décidons d’interrompre davantage l’activité chaque fois que les températures augmentent, nous réduirons encore la production, les revenus des entreprises et les recettes nécessaires au financement de notre système social.
Cela ne signifie évidemment pas qu’il faille demander aux salariés de travailler dans des conditions dangereuses. Les horaires doivent pouvoir être adaptés, les tâches les plus pénibles interrompues et les personnes fragiles protégées. Dans certains métiers, commencer plus tôt le matin ou organiser différemment les journées peut permettre de maintenir une partie de l’activité sans exposer inutilement les travailleurs.
Mais l’arrêt général du travail ne peut pas devenir notre seule réponse aux canicules. Si ces épisodes doivent se reproduire régulièrement, il faut adapter durablement nos logements, nos bureaux, nos écoles et nos méthodes de travail.
Un retard français considérable
Selon l’Agence internationale de l’énergie, seuls 25 % des logements français sont actuellement équipés d’un système de climatisation, contre environ 90 % aux Etats-Unis, en Corée du Sud ou au Japon.
Cet écart ne signifie pas que la France doive reproduire exactement le modèle de ces pays et installer partout des équipements traditionnels, sans tenir compte de leur consommation énergétique. Il montre néanmoins à quel point notre parc immobilier reste mal adapté aux épisodes de chaleur intense.
La situation des établissements scolaires est encore plus révélatrice. D’après les données présentées dans cette analyse, seules 7 % des écoles françaises seraient équipées d’un système de climatisation.
Ce chiffre est particulièrement difficile à comprendre dans un pays qui occupe la première place mondiale en matière de dépenses publiques. Malgré des niveaux de dépenses record, nous ne sommes pas capables d’offrir à de nombreux élèves et enseignants des conditions acceptables lorsque les températures deviennent extrêmes.
La fermeture d’une école ou la dégradation des conditions d’accueil produit, en outre, des effets économiques indirects. Les parents doivent modifier leur organisation, s’absenter de leur travail ou trouver une solution de garde, ce qui ajoute une nouvelle perte de productivité à celles déjà provoquées par la chaleur.
La climatisation ne doit pas être opposée à l’écologie
Les systèmes de climatisation classiques présentent naturellement des inconvénients. Ils consomment de l’électricité, peuvent utiliser des gaz polluants et rejettent de la chaleur à l’extérieur.
Il serait absurde de nier ces problèmes.
Mais il serait tout aussi absurde d’en conclure que la seule solution consiste à renoncer à la climatisation et à accepter une baisse durable de notre activité économique.
La véritable réponse doit venir de l’innovation.
Nous devons d’abord améliorer l’isolation des bâtiments, car une bonne isolation permet non seulement de conserver la chaleur pendant l’hiver, mais aussi de maintenir davantage de fraîcheur en été. En réduisant les besoins de chauffage et de climatisation, elle diminue la consommation énergétique pendant toute l’année.
Il faut ensuite accélérer le développement des systèmes réversibles capables de produire de la chaleur en hiver et du froid en été, ainsi que celui de nouvelles technologies utilisant des réfrigérants solides, moins énergivores et moins polluants que les gaz actuellement employés.
L’enjeu industriel est considérable. Toujours selon l’Agence internationale de l’énergie, 65 % des foyers mondiaux pourraient être équipés d’un système de climatisation d’ici 2050, une grande partie de cette croissance devant provenir de la Chine, de l’Inde et de l’Indonésie.
Plutôt que de subir cette évolution ou de la dénoncer au nom de la décroissance, la France devrait chercher à devenir l’un des pays capables de concevoir et de produire les technologies permettant de rafraîchir les bâtiments avec moins d’énergie et moins de pollution.
C’est ainsi que l’on peut réellement réconcilier économie et écologie : non pas en interdisant ou en arrêtant de travailler, mais en investissant dans des solutions plus performantes.
Depuis 2003, avons-nous vraiment appris quelque chose ?
La canicule de 2003 avait pourtant constitué un avertissement majeur. Elle avait causé de nombreux décès et révélé l’impréparation des logements, des établissements de santé et des pouvoirs publics. À l’époque, nous avions assuré que les enseignements seraient tirés et que la France ne serait plus jamais prise au dépourvu.
Plus de vingt ans après, nous nous retrouvons pourtant face aux mêmes difficultés : des écoles surchauffées, des logements inadaptés, des entreprises contraintes de réduire leur activité et des pouvoirs publics qui improvisent des mesures dans l’urgence.
L’adaptation aux fortes chaleurs ne doit donc plus être considérée comme une dépense exceptionnelle que l’on engage lorsqu’une crise survient. Elle doit devenir un investissement de long terme, au même titre que les infrastructures de transport, les réseaux énergétiques ou la modernisation de notre appareil productif.
Nous pouvons continuer à indemniser les pertes, ralentir l’activité et réparer après chaque épisode de chaleur. Ou nous pouvons enfin investir dans l’isolation des bâtiments, la modernisation des écoles, l’adaptation des horaires de travail et le développement de technologies de refroidissement plus propres.
La première solution paraît plus facile à court terme, car elle permet de repousser les décisions difficiles. Mais, comme toujours, l’inaction finit par coûter beaucoup plus cher.
Une crise peut aussi devenir une opportunité de croissance, d’innovation et de création d’emplois. Encore faut-il cesser de la subir et commencer réellement à la préparer.

2 commentaires
Les seuls investissements réalisés depuis 2003 concernent l’éolien et le photovoltaïque, aussi couteux que sans lien avec les problèmes rencontrés. Il serait temps que les responsables reconnaissent leurs erreurs et que les prochains opèrent un changement de cap!
Les responsables de la situation actuelle sont ceux qui, par corruption ou incapacité intellectuelle, ont gaspillé à foison l’énorme masse d’impôts des citoyens et des entreprises.
Privés de moyens, car écrasés de taxes, contributions, normes locatives, etc , impossible d’investir dans l’isolation des bâtiments, la modernisation des écoles, l’adaptation des horaires de travail et le développement de technologies de refroidissement plus propres.