À mesure que les mots cèdent la place aux bombes, les fondations mêmes de la puissance américaine vacillent. Du détroit d’Ormuz aux routes commerciales mondiales, l’histoire rappelle qu’un empire ne survit pas longtemps lorsqu’il abandonne la réflexion au profit de la force brute.
« Nous négocions avec des bombes. » — Pete Hegseth
Les mots coûtent bien moins cher que les bombes. Et ils n’impliquent de frais de nettoyage après coup. C’est pourquoi réfléchir et exprimer ses idées avec des mots, même monosyllabiques, plutôt qu’avec des bombes est presque toujours la voie la plus économique et la plus efficace.
Mais loin de nous l’idée de donner des conseils à Pete Hegseth. Il a un rôle à jouer, celui du « dur à cuire de bande dessinée » qui contribue au déclin de l’empire. Et il l’incarne à merveille. Il affirme que ses forces « détruiront l’ennemi aussi violemment que possible dès le premier instant ».
Peut-être. Mais les dieux de la guerre ne favorisent pas les amateurs grossiers. Et c’est précisément là tout l’enjeu : son rôle historique est de retourner ces dieux contre nous. Kristi Noem a déjà été évincée du cercle proche de Donald Trump. Si la guerre tourne mal, comme cela semble être le cas, Hegseth pourrait lui aussi être bientôt poussé vers la sortie.
En attendant, Hegseth devrait être une source d’inspiration pour les jeunes hommes du monde entier. C’est le genre de sportif, brute, qui, en temps normal, atteint son apogée en classe de première en tant que capitaine de l’équipe de football américain. Et voilà qu’il est à la tête de la plus grande entreprise de destruction de richesse au monde.
Un empire est essentiellement une entreprise de protection, offrant parfois de bons services mais souvent une forme de racket. Des gens comme Hegseth fournissent la force brute. Mais pour qu’un empire survive, quelqu’un doit aussi réfléchir. D’une manière ou d’une autre, l’empire doit faire respecter son monopole de la violence afin que les individus qui le peuplent puissent vaquer à leurs affaires avec un minimum de sécurité. Et il doit aussi disposer d’un système économique fiable, permettant d’échanger, de gagner de l’argent et de préserver sa richesse. En règle générale, ces deux objectifs passent par la protection des routes commerciales.
L’Empire mongol a créé un immense espace d’échanges s’étendant de la côte pacifique de la Chine jusqu’au Bosphore. Les Mongols ont mis en place des relais pour faciliter les déplacements et le transport. Ils ont aussi rendu la route de la soie bien plus sûre. Si des marchandises étaient volées par des bandits en chemin, la communauté locale devait indemniser les pertes.
Au XIVe siècle, lorsque l’Empire mongol s’est disloqué, les routes commerciales sont devenues moins sûres et l’empire lui-même s’est progressivement enfoncé dans l’insignifiance.
L’Empire britannique, lui aussi, a décliné lorsqu’il a perdu le contrôle des routes commerciales vitales. Après le recul de l’Empire mongol, les Ottomans ont pris le contrôle de l’Anatolie et d’une grande partie du Levant. Cela les plaçait en position d’étrangler le trafic passant par le détroit du Bosphore. Lorsque les Turcs l’ont fermé à la navigation anglaise pendant la Première Guerre mondiale, les prix ont augmenté en Angleterre et la valeur de la livre a chuté. Le Royaume-Uni a tenté de rouvrir le passage avec l’invasion de Gallipoli, mais comme on le sait, cette opération a été un désastre militaire, et le détroit est resté aux mains des Ottomans.
Le point de passage stratégique suivant à échapper au contrôle britannique était le canal de Suez. Construit par une compagnie française dans les années 1860, il est devenu une voie commerciale essentielle, reliant l’Europe à l’Inde et à l’Orient. C’est par ce canal que l’Empire britannique a pleinement exploité son joyau : l’Inde.
Mais comme nous l’avons vu hier, la livre s’est enlisée dans la boue de la Somme, et ne s’en est jamais remise. À la fin de la Première Guerre mondiale, la Grande-Bretagne était lourdement endettée. Elle a dû abandonner l’Inde en 1947. Puis, en 1956, elle a été incapable de contrôler le canal de Suez. C’est à ce moment-là que le soleil s’est couché sur l’Empire britannique.
Se pourrait-il que le détroit d’Ormuz marque un crépuscule similaire pour l’empire américain ? Aujourd’hui, les économies mondiales fonctionnent au pétrole. Les États-Unis en contrôlaient le flux, d’abord en le libellant en dollars… puis en fournissant une « sécurité » aux producteurs de pétrole.
Concernant le premier point, l’Iran est sorti du rang depuis vingt ans. Il vendait son pétrole en euros. Désormais, il demande à être payé en yuans.
Quant au second, tout allait bien jusqu’à ce que les États-Unis et Israël commencent à « négocier » avec l’Iran en le bombardant. Les Iraniens ont alors fait ce qui s’imposait : ils ont bloqué le détroit d’Ormuz au transit des « ennemis ». Les États-Unis pourront peut-être – ou peut-être pas – le rouvrir.
Der Spiegel écrit :
« Les options de Trump face à l’Iran se sont épuisées. Le président américain est entré en scène en promettant un accord rapide et puissant, mais se retrouve désormais au cœur d’une guerre qu’il ne peut ni gagner ni quitter dignement. L’Iran a piégé Trump en visant les artères énergétiques mondiales, sans issue possible, et il n’a aucune idée claire de la manière de mettre fin à ce suicide stratégique. »
Pendant ce temps, le dollar semble lui aussi avoir pris trop de somnifères. Asia Times :
« L’Iran ne se contente pas de perturber l’approvisionnement en pétrole — il remet discrètement en cause la structure monétaire qui sous-tend le commerce énergétique mondial. Sous sanctions, Téhéran a développé des circuits alternatifs, exportant son pétrole via des accords de troc, des réseaux informels et, de plus en plus, des règlements en yuan chinois. Ce basculement n’est pas seulement tactique ; il reflète un alignement stratégique plus large vers une dédollarisation.
Si l’Iran parvient à institutionnaliser le commerce pétrolier en yuan, les implications pourraient dépasser largement le simple contournement des sanctions. Les marchés de l’énergie ont longtemps été le socle de la domination du dollar. Même une diversification partielle des mécanismes de fixation des prix et de règlement pourrait commencer à en éroder les fondations. »
L’Iran résiste toujours.
Envoyez davantage de bombes pour négocier !
