Des centaines de millions de dollars dépensés, et une défaite à l’arrivée. L’argent n’achète pas toujours les élections américaines. Mais, d’un parti à l’autre, il reste au cœur des promesses… et des revirements.
« Ce n’est pas une question d’argent, c’est une question de principe. »
Commençons par la nouvelle que vous connaissez déjà. NBC News :
« Les démocrates remportent le contrôle des deux chambres du Congrès, selon les projections de NBC News, grâce à des victoires dans des États profondément républicains. »
« C’est un rejet total du trumpisme, s’est exclamé un commentateur de télévision, à bout de souffle. Quand on rejoint une secte, on finit tôt ou tard à Jonestown. »
Voilà des années que l’on cherche à « sortir l’argent de la politique ». Mais avant-hier, les gros chèques n’ont rien acheté du tout. Newsweek :
« Les républicains ont vécu mardi une soirée à oublier, tout comme leur principal donateur. Elon Musk, patron de Tesla et de SpaceX, a versé plus de 445 millions de dollars à des causes républicaines au cours de ce cycle électoral, selon une analyse des déclarations déposées auprès des autorités fédérales. Cela fait de lui, et de très loin, le premier donateur des élections de mi-mandat de 2026. Les démocrates ont décroché la majorité au Sénat et remporté également la Chambre des représentants. »
L’argent des grandes fortunes s’engouffre dans la politique américaine comme l’eau dans une coque éventrée. Parfois, on parvient à contenir le flot. Parfois, il fait couler le navire.
Un revirement à 30 millions de dollars
L’un des épisodes les plus amusants et les plus révélateurs de cette campagne électorale fut la remarquable pirouette de Haley Stevens.
La candidate démocrate a perdu la primaire face à Abdul El-Sayed, même avec les 30 millions de dollars que de généreux donateurs pro-israéliens avaient versés dans sa caisse de campagne.
Conformément aux usages du métier, Mme Stevens était donc censée se rallier au porte-drapeau de son parti. Vendredi dernier encore, elle jurait qu’elle voterait « démocrate sur toute la ligne » — « straight Dem », en anglais.
Puis vint le sabbat, qui lui laissa le temps de réfléchir. The Nation raconte :
« Dimanche matin, de bonne heure […], elle est apparue sans prévenir aux côtés de [Mike] Rogers, [le candidat républicain], dans une église de Detroit, et a annoncé qu’elle lui apportait son soutien. »
Qu’est-ce qui l’a fait changer d’avis ? Son amour pour Israël — elle affirme qu’ »Israël lui apparaît en rêve » ? Ou les millions de dollars qui lui sont parvenus alors qu’elle était parfaitement éveillée ?
Finalement, l’argent n’a pas suffi à arrêter El-Sayed. The Hill :
« Le démocrate Abdul El-Sayed a remporté le siège du Michigan au Sénat des États-Unis face au républicain Mike Rogers, devenant ainsi le premier Américain musulman élu à la chambre haute. »
Quelles que soient les motivations de Mme Stevens, l’argent ne fait peut-être pas tourner le monde, mais il lui donne une bonne impulsion, surtout dans la sphère politique.
Toujours plus d’argent à distribuer
El-Sayed veut ce que veulent tous les démocrates progressistes : davantage d’argent pour élargir le rôle de l’élite politique. Le Detroit News :
« El-Sayed propose une couverture maladie universelle reposant sur un payeur unique — l’État —, ce qui reviendrait à supprimer le marché de l’assurance privée. Pour financer cette hausse des dépenses publiques, il propose de taxer le patrimoine et l’emploi, et de réaffecter une partie des recettes fédérales, vraisemblablement au détriment des dépenses militaires et de défense.
Le coût atteindrait probablement entre 25 000 et 30 000 milliards de dollars sur dix ans, à en croire une analyse publiée en 2020 par le Committee for a Responsible Federal Budget sur les financements fédéraux supplémentaires nécessaires à un programme complet de Medicare pour tous. »
La guerre contre la pauvreté dure depuis soixante ans. En 1970, les États-Unis dépensaient 2 681 dollars par personne vivant dans la pauvreté. Aujourd’hui, ce montant dépasse les 33 000 dollars. Et le taux de pauvreté ? Il est peu près le même… selon la manière dont on le calcule.
En 1970, les dépenses de transferts sociaux s’élevaient au total à 67 milliards de dollars. Aujourd’hui, elles atteignent 5 000 milliards.
Nous parlons ici d’argent gratuit. D’argent qui n’a pas été gagné.
Et maintenant qu’El-Sayed va avoir sa place dans le parking du Sénat, il promet d’en mettre davantage « dans votre poche ».
Des principes à géométrie variable
Mais il affirme aussi vouloir « sortir l’argent de la politique ».
Cela ne l’a pas empêché de chercher à en récolter — même auprès des riches. « À ceux qui n’ont pas encore versé la totalité des 54 300 dollars, a-t-il déclaré lors d’une collecte de fonds, j’espère que vous envisagerez de le faire. »
Les électeurs disent vouloir un homme « de principes ». Mais un peu de flou sur ces principes n’a jamais empêché personne d’entrer au Sénat.
