Pendant des décennies, les États ont compté sur l’inflation pour alléger le poids de leurs dettes. Mais avec des taux désormais élevés et des déficits qui continuent de se creuser, la vieille recette pourrait bien se retourner contre ceux qui l’utilisent.
L’inflation est en train de retrouver ses lettres de noblesse. Autrefois, c’était le mal absolu. Un véritable méchant. Une escroquerie. Aujourd’hui, elle serait devenue le sauveur de la nation.
De 1945 à 1980, les taux d’intérêt réels ont été négatifs aux États-Unis environ la moitié du temps. Cela s’est traduit par une diminution annuelle du ratio dette/PIB d’environ 3 % à 4 %. La dette fédérale brute représentait 120 % du PIB américain en 1946. Grâce à la « répression financière » (des taux réels négatifs), ce ratio était tombé à 60 % en 1956. L’économie tournait à plein régime. En 1981, le ratio n’était plus que de 31 %.
Hier, nous vous avions laissés au bord du précipice en vous demandant s’il était temps de sauter. Notre conclusion était que la Fed ne pouvait plus avoir recours à l’inflation pour sortir du piège de la dette. Et pourtant, c’est exactement ce qu’ont fait les États-Unis pendant les 35 années qui ont suivi la Seconde Guerre mondiale.
Et aujourd’hui, Donald Trump entend recommencer.
Fortune :
« Trump vient de présenter discrètement l’inflation comme la nouvelle solution pour rééquilibrer les 40 000 milliards de dollars de dette américaine.
C’est une idée qu’il a évoquée dans une récente interview accordée à Time. Il expliquait que, par le passé, la baisse des taux avait rendu les emprunts moins coûteux. Mais, dans la situation actuelle, alors que la Fed a récemment relevé ses taux, ‘on peut le faire par d’autres moyens. Je sais que je suis le meilleur au monde. Le meilleur — je ne veux pas vous dire quels sont ces moyens, mais on peut rembourser la dette autrement’.
Trump a également lâché une phrase qui devrait faire tendre l’oreille aux économistes : ‘Vous savez, l’inflation, certains niveaux d’inflation, permettront aussi de rembourser cette dette très rapidement. Très rapidement.’ »
Les « autres moyens » qu’il refuse de nommer sont pourtant bien connus : emprunter, dépenser et imprimer de la monnaie. Puis compter sur l’inflation pour alléger le poids de la dette.
Mais nous avons une mauvaise nouvelle pour Trump : cela fonctionnait hier. Aujourd’hui, la situation est différente.
À l’époque, l’économie américaine progressait deux à trois fois plus vite qu’aujourd’hui. Il s’agissait d’une croissance réelle — portée par les usines, le travail et les naissances — et non par la spéculation sur l’IA. Et elle reposait sur de l’argent réel. Les ménages investissaient leur épargne avec prudence… et en attendaient un rendement décent.
C’était avant que l’économie — y compris notre système politique — ne soit détraquée par la monnaie fictive. Les revenus progressaient avec le PIB. Les recettes fiscales augmentaient elles aussi. Et tout le monde n’était pas invalide ou retraité.
Oui, les États-Unis ont terminé la Seconde Guerre mondiale avec un ratio dette/PIB comparable à celui d’aujourd’hui. Mais presque du jour au lendemain, ils ont mis fin à la frénésie de dépenses. L’État-providence en était encore à ses débuts. Et Eisenhower, qui savait mieux que presque quiconque quelle était la quantité de dépenses militaires réellement nécessaire, les a réduites d’un tiers.
Aujourd’hui, la situation est à bien des égards l’exact opposé. Oui, nous avons une montagne de dettes, comme en 1946. Mais après la guerre, le budget est resté à peu près équilibré pendant les 25 années suivantes. Ce n’est qu’avec l’apparition de la monnaie fictive, en 1971, que les déficits sont devenus monnaie courante. Aujourd’hui, ils se situent entre 1 500 et 2 000 milliards de dollars.
Un point commun demeure toutefois entre ces deux périodes — hier et aujourd’hui : la tendance de fond.
Les taux d’intérêt ont atteint un point bas après la guerre, avant de grimper pendant les 35 années suivantes, jusqu’à atteindre 13 % en 1980. Nous sommes très probablement au début d’un nouveau long cycle de hausse de l’inflation et des taux d’intérêt.
Des taux d’intérêt élevés, c’est une chose lorsque l’économie est florissante, que le budget est équilibré et que l’on peut refinancer ses dettes grâce à une véritable épargne. Lorsque vous ajoutez 1 000 milliards de dollars de dette tous les cinq mois… c’est une tout autre histoire.
Si les autorités fédérales remettaient réellement de l’ordre dans le budget, les investisseurs pourraient accepter leurs maigres coupons sans trop rechigner. Le Treasury à 10 ans offre aujourd’hui un rendement réel, après inflation, d’à peine 1,8 %. Ce n’est pas brillant, mais il n’y a pas encore de quoi paniquer.
L’alarme retentit lorsqu’ils lisent les nouvelles et découvrent que le gouvernement fédéral n’a pas la moindre intention d’équilibrer ses comptes. Au contraire, il prévoit d’emprunter, de dépenser et d’imprimer de la monnaie jusqu’à ce que les vaches rentrent à l’étable.
« L’inflation va empirer », se dit l’investisseur avisé. Il a peut-être acheté des Treasuries américains, mais il n’est pas complètement idiot.
À mesure que les autorités fédérales alimentent l’inflation, les taux d’intérêt montent… et font baisser l’ensemble des actifs dont les prix reposent sur le crédit. Le gouvernement ajoute 1 dollar… et M. Marché en retire 2 sous la forme d’une hausse des charges d’intérêts.
Autrement dit, « l’inflation » ne remplit plus le rôle qu’on voulait lui faire jouer. Elle n’arrive plus seulement à ponctionner discrètement les citoyens pour financer les dépenses incontrôlées de l’État fédéral : elle finit aussi par se retourner contre lui.
Voilà qui risque de décevoir Donald Trump. La Fed peut toujours « imprimer » de la monnaie… mais cette création monétaire entraîne une hausse des taux qui étouffe l’économie, alourdit les intérêts de la dette fédérale et réduit les recettes fiscales réelles de l’État.
L’escroquerie finit donc par escroquer l’escroc autant que le public.
