Les marchés battent des records, les géants de la tech empilent les profits et Washington dépense sans compter. Mais si l’économie réelle avance au pas, comment tout cela peut-il grimper aussi vite ? La réponse n’a rien de rassurant.
Le secret pour être un bon suiveur, c’est de ne pas poser trop de questions.
C’est vrai en Bourse… dans le monde de l’entreprise… et à peu près partout ailleurs. Dans l’armée, « je n’ai fait qu’obéir aux ordres », reste l’excuse favorite des criminels de guerre.
Mais parfois, poser la bonne question au bon moment peut tout changer. Cela peut même vous éviter la fameuse Grande Perte.
« Mais comment M. Madoff parvient-il à produire de si bons rendements… avec une telle régularité ? » était une question qui méritait d’être posée.
« Mais, M. Lincoln, ne devrions-nous pas renforcer votre sécurité ? » aurait été une bonne question aussi.
Et « que se passera-t-il si le détroit d’Ormuz est fermé ? » aurait dû être au cœur des discussions de planification.
Aujourd’hui, nous aussi, nous avons une question.
Dans son rapport de la semaine dernière, l’excellent Charlie Bilello nous signalait que les prix repartaient à la hausse :
« Aux Etats-Unis, le prix de l’essence est monté à 4,56 $ le gallon, son plus haut niveau depuis juillet 2022. La flambée de 53 % observée en dix semaines – de 2,98 $ à 4,56 $ le gallon – est la plus forte enregistrée depuis 30 ans. »
Le Pentagone, lui aussi, en veut davantage : une hausse de 42 % des dépenses.
The Hill rapporte :
« Le Pentagone exige 1 500 Mds$ pour le Golden Dome, les drones et les hausses de salaires des soldats. »
Quant aux bénéfices des entreprises – et au marché actions lui-même –, ils semblent eux aussi toucher le ciel.
Bilello explique :
« Les bénéfices des entreprises poursuivent leur ascension implacable, avec de nouvelles hausses attendues. Le S&P 500 est en passe d’afficher une croissance de ses bénéfices trimestriels de 27 % sur un an, ce qui constituerait son rythme le plus élevé depuis le quatrième trimestre 2021. Les marges nettes, elles, devraient atteindre un nouveau record de 14,7 %, contre un précédent sommet de 13,2 % au quatrième trimestre 2025. Pour l’ensemble de l’année 2026, les bénéfices sont désormais attendus en hausse de 22 %, soit une nette révision à la hausse par rapport aux anticipations d’il y a seulement un mois, qui tablaient sur 18 %. »
Comme c’est plaisant !
Tout semble aller pour le mieux.
Sauf que… voici la question que les suiveurs de tendance ne vont surtout pas poser : d’où vient tout cet argent ?
Les consommateurs paient leur essence plus cher. Comment peuvent-ils, en même temps, dépenser davantage chez Google et Meta ?
L’Etat fédéral affiche déjà un déficit de 2 000 Mds$ par an et paie 1 000 Mds$ d’intérêts annuels sur sa dette. Comment peut-il financer un complexe militaro-industriel-de-surveillance-universitaire-israélien encore plus vaste – et plus létal ?
Le pays est-il en train de « croître » suffisamment pour absorber tout cela ?
Non.
Le PIB ne progresse qu’à un rythme de 2 %. C’est tout ce qu’il y a. Grosso modo, il est impossible que les revenus des entreprises, les salaires ou les dépenses fédérales augmentent durablement beaucoup plus vite que cela.
Et même ce chiffre du PIB est un peu suspect. Il inclut les dépenses publiques – lesquelles peuvent difficilement servir à financer encore plus de dépenses publiques !
Mais gardons les yeux sur la Bourse.
Les revenus de Google ont progressé de 22 % l’an dernier. Ceux d’Apple, de 19 %. Amazon a crû de 17 %. Meta les a tous battus, avec une hausse de 33 %. Même Microsoft – pourtant une entreprise très mature – a vu ses revenus grimper de 33 %.
Bilello résume :
« Les revenus combinés des quatre grands groupes technologiques américains ont atteint un record de 1 940 Mds$ sur les douze derniers mois. C’est davantage que le PIB de tous les pays du monde, à l’exception de 13 d’entre eux. »
Et revoilà ce satané point d’interrogation : comment les plus grandes entreprises du pays peuvent-elles créer de la richesse dix fois plus vite que l’économie elle-même ?
Prenons un peu de recul.
Il y a un an, les actions américaines valaient, disait-on, 62 000 Mds$. Aujourd’hui, elles en valent 71 000 Mds$ – soit 9 000 Mds$ de plus.
D’où vient cet argent ?
Avant le début de l’ère de l’Argent Bidon, en 1971, les actions et le PIB avançaient à peu près au même rythme. Il fallait 1 $ de PIB supplémentaire pour produire 1 $ de valorisation boursière supplémentaire.
Mais quelqu’un a visiblement désactivé le collier électronique qui retenait la Bourse dans le jardin. L’an dernier, elle a gagné plus de 10 $ pour chaque dollar de PIB supplémentaire.
Sur quel territoire ce molosse est-il allé chasser ? Le pauvre chien du voisin doit trembler sous le porche.
Ou bien les autres entreprises se contractent, pendant que les grands groupes américains leur arrachent ventes et profits…
Ou bien tout l’édifice repose sur du nouveau crédit.
Dans un cas comme dans l’autre, ce flux d’argent doit être considéré comme temporaire – ou frauduleux.
Probablement les deux.
