Concert dans une ville mourante

Rédigé le 3 septembre 2018 par | Bill Bonner, Dette Imprimer

Les derniers jours de l’été s’achèvent.

Tous les jours, le soleil se couche un peu plus tôt.

Nous rangeons la maison. Nous fermons les volets.

Pendant les nuits devenues fraîches, les courants d’air s’infiltrent par chaque fissure.

Le murmure des pierres

La semaine dernière, nous sommes allés à un concert à Montmorillon. Depuis 1 000 ans, la ville se tient sur les rives de la Gartempe.

Une vue de la campagne autour de Montmorillon

Une vue de la campagne autour de Montmorillon

Des clochers s’élèvent sur les collines. La mairie domine la grande place. Dieu en haut ; les autorités en bas.

Entre les deux, on trouve des boutiques (dont bon nombre sont vides) et d’élégantes demeures anciennes, protégées par de hauts murs de pierre et de gigantesques portails de fer forgé.

Comme beaucoup de villes de province, Montmorillon se meurt. De nombreuses maisons sont vides. Il y a encore quelques bars et restaurants, mais le soir, généralement, on ne trouve personne sur la place. La plupart du temps, elle est silencieuse.

Aucune sirène d’usine n’appelle au travail de jeunes mains calleuses. Aucun camion ne gronde dans les rues, livrant ses marchandises. Pas de foule animée dans les bars de quartier, le soir, faisant passer gaiement les longues soirées d’été autour d’un pastis ou d’un pineau.

Pourtant, comme un fantôme avec un secret, les vieilles pierres murmurent.

Les locomotives foncent toujours…

Nous interrompons nos souvenirs par un bref coup d’œil aux nouvelles financières. En trois mots, tout va bien. Notre première locomotive – la Manhattan Madness, qui a quitté Wall Street à une vitesse vertigineuse – continue son chemin vers le sud sans encombre. La fête à bord est plus folle que jamais… Amazon s’échangeant à près de 1 000 milliards de dollars !

Pendant ce temps, le bon vieux Deep State Cannonball vient de quitter Penn Station, à Baltimore, et fait voie vers le nord. Le conducteur, qui porte une casquette MAGA, dit en substance : « vous n’avez encore rien vu, les gars ». (Quoi… Amazon à 2 000 milliards de dollars ?)

Il appuie sur la pédale des gaz et avertit, obscurément, qu’il pourrait y avoir de la violence… si quoi que ce soit se met en travers de son chemin.

Tout le long de la voie, le soleil brille encore ; mais des vents froids commencent à parcourir les rails… [NDLR : Pour identifier ces « vents froids » et vous en protéger, cliquez ici. Vous pourriez sortir gagnant de la crise au lieu de la subir.]

L’aube de cette ère magnifique a commencé début des années 1980. Cela faisait 10 ans que le dollar avait été désolidarisé de l’or. Les autorités commençaient à piger : désormais, elles pouvaient emprunter et dépenser quasiment sans limite.

Depuis, l’Empire des Dettes a répandu le pouvoir des élites américaines partout dans le monde, financé par le crédit bon marché.

Les taux d’intérêt ont baissé, d’une manière générale. Et les prix des actifs ont généralement grimpé.

Mais les taux de croissance et les salaires ont chuté – en dépit de gigantesques avancées technologiques et d’immenses injections de nouveau crédit.

A présent, la dette s’accumule partout. Les placards des ménages, les coffres-forts des entreprises et les hangars du gouvernement en sont pleins. De 3 000 milliards de dollars à la fin des années 1970, elle est passée à 69 000 milliards de dollars aujourd’hui.

Le problème, c’est que la dette est comme un éléphant de compagnie. Il faut la nourrir. Elle est peut-être engendrée par l’industrie financière, mais c’est le reste de l’économie qui doit porter le fourrage et nettoyer la cage.

Peu à peu, des taux d’intérêt réels de plus en plus bas ont produit de moins en moins de foin. La croissance réelle du PIB chute à mesure que la dette s’accumule.

Bien évidemment, cela ne peut pas durer éternellement.

Des tendances qui ne changeront pas

Rien dans le programme de Trump ne va changer ces tendances. La baisse d’impôts a simplement repoussé le fardeau du gouvernement à plus tard.

Comme toutes les sottises des autorités, elle est censée « s’auto-financer ». Mais tous les plans cinglés sont censés créer une société meilleure, plus libre, plus compétitive, plus efficace et plus saine… et ainsi « s’auto-financer ».

De l’alpha à l’oméga… d’Amtrak aux zoos… nous n’en connaissons aucune – à part peut-être le système des autoroutes – qui y soit parvenue, et de loin.

Déjà, M. le Marché a essayé de freiner par trois fois – avec le krach de 1987, le krach du Nasdaq en 2000 et la crise de dette de 2008-2009.

A chaque fois, les autorités ont étouffé la correction avec encore plus de dette. Et à chaque fois, des injections de crédit de plus en plus massives ont fourni de moins en moins de production supplémentaire.

A présent, nous approchons de la fin de l’une des plus grandes phases d’expansion économique/marché haussier de l’histoire.

Les autorités auraient dû faire un stock de taux d’intérêt et de surplus budgétaires. Elles seraient alors prêtes à affronter M. le Marché avec des politiques aussi bien monétaires que budgétaires, larguant des taux comme de lourdes pierres alors que M. le Marché essaie de franchir les remparts… et jetant plus de dépenses gouvernementales – comme de l’huile bouillante – sur ses soldats, qui tentent d’abattre la porte à coups de bélier.

Hélas, elles ne pourront faire ni l’un ni l’autre. Le taux directeur de la Fed est toujours négatif en termes réels. Et les autorités ont largué leur bombe fiscale avant même que les clairons aient sonné. Le déficit américain atteindra bientôt plus de 1 000 milliards de dollars par an – alors qu’on est en période d’expansion !

Qu’est-ce qui nous attend ? L’horreur !

Ce sera « le pire marché baissier de mon existence », dit le célèbre investisseur Jim Rogers.

Ce qui arrive, déclare le directeur du budget de Ronald Reagan, David Stockman, est « une tempête de m***e politique et économique comme les Etats-Unis n’en ont plus vécu depuis les années 1930, voire depuis la Guerre de Sécession ».

En attendant, revenons à notre concert à Montmorillon…

Sur scène se trouvait un trio d’Europe de l’est – violon, alto et piano – jouant Tchaïkovski et Piazzolla. Ce dernier était un Argentin, dont la musique charmante et remarquablement complexe mêle jazz et tango traditionnel.

A 21h, le concert était à moitié terminé. L’air frais de la nuit s’installait sur le groupe. En plein air, sous les étoiles et les lampadaires, les gens enfilaient leurs pull-overs.

Nous étions assis dans la cour de l’une des plus vieilles demeures de la ville. Construite au 17ème siècle, elle a probablement été dressée sur les ruines d’une maison encore plus ancienne. Elle est désormais célèbre, localement, pour avoir abrité Madame de Montespan, maîtresse de Louis XIV, dont elle a eu sept enfants.

Les bienfaits de la Pax Romana

Dans cette région, aux IIIème et IVème siècles, de fabuleuses villas furent construites selon les critères romains. Chauffage central… eau courante… fresques… statues – tout le confort moderne.

Les prises de vues aériennes permettent encore de discerner les maisons… les murs… les champs… et les frontières de l’époque. L’une d’entre elle est à moins de deux kilomètres… sur la vieille « route romaine », à l’est.

Il y avait très probablement aussi des livres – peut-être des traductions d’Aristote ou de Polybe. L’éducation se faisait en latin… et parfois en grec également.

Le christianisme était devenu légal dans tout l’empire en l’an 313. Environ un demi-siècle plus tard, l’empereur Julien tenta de restaurer les anciens dieux.

Les provinces, surtout par ici, sans beaucoup d’importance économique ou politique, ne remarquèrent pas grand chose. Elles étaient moins développées et moins chrétiennes, mais elles avaient profité des bienfaits de la Pax Romana.

L’empire – avec le libre-échange, une langue commune, de bonnes routes (l’une d’entre elles se trouve juste à côté de chez nous), une monnaie d’or et d’argent et un système juridique pour régler les disputes – avait apporté la civilisation et la culture dans ces endroits reculés.

Une ancienne route romaine près de la demeure de Bill est encore utilisée

Une ancienne route romaine près de la demeure de Bill est encore utilisée La Pax Romana prit fin avec la crise du IIIème siècle… mais nombre des régions de l’empire continuèrent de profiter d’une paix et d’une prospérité relatives.

Sauvez-vous !

Mais à la fin du IVème siècle, bien loin dans les steppes d’Eurasie, les Huns poussaient les Alains ; les Alains poussaient les Goths, les Goths poussaient les Tervinges, les Vandales, les Quades, les Burgondes, les Suèves, les Gépides et les Sarmates.

Et un jour, peut-être un jour comme celui-ci, à la fin de l’été en l’an 408, les réfugiés ont dû commencer à affluer dans la vallée de la Gartempe.

Ils ont sans doute raconté des histoires terrifiantes, comment les barbares avaient attaqué leurs villes et leurs villas, brûlant, pillant, tuant tout ce qui se trouvait en travers de leur chemin ; comment ils avaient volé leur bétail… comment les femmes avaient été violées et les hommes massacrés… et tous ceux qui avaient été pris vivants avaient été emmenés comme esclaves.

Ce doit être pendant que les locaux écoutaient, bouche bée, que d’autres messagers sont arrivés en courant… hors d’haleine… et encore plus épouvantés.

« Ils arrivent… ils sont de l’autre côté de la rivière… Sauvez-vous ! »

Quel choc cela a dû être. L’empire fonctionnait depuis 400 ans. Rien ne l’avait sérieusement remis en question depuis la défaite d’Hannibal en 183 av. J.C. Qui aurait pu imaginer qu’il était condamné ?

Pourtant, tout était terminé.

« Tout est ruiné », rapportait un visiteur en Gaule en l’an 407. « Les champs, les villes… tout semble différent. La peste… la famine… l’esclavage… le froid et le chaud. Devant ces hordes [de barbares], l’humanité périt. Partout, des cris de guerre. La terreur et la fureur dans nos cœurs… le chaos… la paix a disparu de la terre. Tout ce que l’on voit prend fin ».

Un autre décrivait ce qui s’était passé lorsque les barbares avaient atteint l’Espagne :

« [Ils] pillent et massacrent sans pitié… Et désormais, la famine attaque aussi… les mères, aussi, se nourrissent de leurs propres enfants qu’elles ont tués et cuits. Les bêtes féroces se sont accoutumées à manger nos cadavres. A présent, elles attaquent les plus vigoureux d’entre nous et se déchaînent, décidées à annihiler toute la race humaine ».

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Bill Bonner
Bill Bonner
Fondateur de AGORA

Né en 1948, Bill Bonner est le fondateur d’AGORA, le plus large réseau d’entreprises indépendantes de presse spécialisée au monde.

En 1978, depuis sa ville natale, Baltimore (Maryland, Etats-Unis), Bill Bonner a voulu développer un « marché » (« Agora » en grec) des idées. Pas de l’information homogénéisée telle que les médias grand public relayent sur nos écrans et journaux, mais une source d’idées diverses avec des opinions et des avis originaux, alternatifs et surtout utiles. Bill a à cœur d’aider les lecteurs à mieux comprendre le monde dans lequel ils vivent, et à agir en conséquence. Que ce soit en matière de géopolitique, de macro-économie ou tout simplement dans le domaine de l’épargne, Bill incite ses lecteurs à cultiver un esprit vif et anticonformiste.

« Parfois nous avons raison, parfois nous avons tort, mais nous sommes toujours dans le questionnement », telle est la devise de Bill.

Bill a également co-écrit des livres qui ont tous figuré dans la liste des best-sellers du New York Times et du Wall Street Journal : L’inéluctable faillite de l’économie américaine (2004), L’Empire des dettes. À l’aube d’une crise économique épique (2006) et Le Nouvel Empire des dettes. Grandeur et décadence d’une bulle financière épique (2010).

Dans son dernier livre, Hormegeddon, quand trop de bien nuit (2015), paru aux Belles Lettres (www.lesbelleslettres.com), Bill décrit ce qu’il advient lorsque l’on abuse d’une bonne chose dans les sphères de la politique, de l’économie et des affaires. En bref, trop de bien conduit au désastre.

Vous pouvez retrouver les notes de Bill au quotidien dans La Chronique Agora.

Un commentaire pour “Concert dans une ville mourante”

  1. Bill a le blues du chroniqueur. Ce qu’il pense influe plus sur son humeur que ce qui est.
    Les barbares ont détruit une civilisation fondée sur la conquête, le pillage, le massacre, l’esclavage, la torture et la destruction d’autres civilisations.
    Si la Pax Romana était probablement une bonne chose pour les aristocrates et bourgeois de l’époque, ainsi que pour les archéologues modernes, elle était surtout une période d’exploitation intense des masses laborieuse et des esclaves.
    Les barbares ont-ils plus ou moins massacré que le Romains ? En tout cas, une chose est certaine, ils étaient aussi humains qu’eux.

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