Non, les Mexicains et les Chinois ne « volent pas nos emplois »

Rédigé le 31 mai 2017 par | Bill Bonner, Dette Imprimer

Un récent article du Financial Times nous informe que le secteur N°1 du pays – la construction de logements – est en recul depuis un quart de siècle.

Selon ce journal, les constructeurs américains « ont enregistré le même nombre de mises en chantier de logements l’année dernière qu’il y a un quart de siècle, alors qu’il existe, actuellement, 36% de plus de constructeurs qu’à cette époque ».

L’article s’interrogeait sur l’effondrement apparent de la productivité dans ce secteur.

« C’est un peu difficile à croire », selon les analystes.

Pas pour nous… mais nous y viendrons dans une minute.

L’échec flagrant du XXIème siècle

Comme nous l’avons déjà évoqué, jusqu’à présent, le XXIème siècle est un échec phénoménal.

Du moins pour l’Amérique.

Les taux de croissance économique ont tendance à baisser depuis 40 ans. Le nombre de personnes occupant des « emplois permettant de nourrir leur famille » – en pourcentage de la population en âge de travailler – enregistre un plus-bas sur 40 ans. Et le taux d’accession à la propriété est revenu au même niveau qu’il y a un demi-siècle.

Taux de croissance annuel aux Etats-Unis depuis la Seconde Guerre mondiale

Depuis les années 1980, le taux de croissance est plus lissé mais la croissance moyenne est plus faible.

Il existe bien des aires de prospérité. Mais si vous vous éloignez du bon emplacement géographique, vous tombez sur des maisons délabrées… des salaires minimum… et de la drogue.

Qu’est-il arrivé à toutes ces nouvelles technologies éblouissantes de la Silicon Valley ?

Qu’est-il arrivé à toutes ces géniales distributions de capitaux réalisées par Wall Street, fournissant des milliers de milliards de dollars de financement à de jeunes entrepreneurs ?

Et où sont allés ces milliers de milliards de dollars d’argent frais, donnés par la Fed via son programme d’assouplissement quantitative (QE) ?

Les croquemitaines, boucs émissaires et compères sont nombreux.

D’ailleurs, demandez autour de vous. Certains rejettent la responsabilité sur les démocrates. D’autres sur les républicains. D’autres encore sur les robots. La plupart ne savent pas qui blâmer.

La Destruction Créatrice oubliée

C’est dans cette dernière catégorie que nous rangeons les auteurs d’une nouvelle étude, encore, réalisée par le think tank Economic Innovation Group (EIG).

Elle nous indique ce que nous savions déjà : l’économie américaine ralentit. Désormais, elle avance en grinçant, appuyée sur une canne, et en tentant de se rappeler où elle a bien pu mettre ses clefs de voiture.

L’étude souligne également une question qui pèse tout autant sur les esprits des économistes que sur ceux des démagogues : comment se fait-il qu’il y ait si peu de bons emplois ?

L’actuel locataire du Bureau Ovale s’est surtout retrouvé là en reprochant aux Chinois et aux Mexicains de voler les emplois de l’Amérique profonde.

Les Américains voulaient un « meilleur accord ». Il leur a dit qu’il pourrait le faire.

Mais l’étude que nous avons sous les yeux suggère que les étrangers n’étaient pas pour grand-chose dans la baisse des bons emplois.

La « destruction créatrice » : c’est ainsi que l’éminent économiste austro-américain Joseph Schumpeter a décrit les rouages d’une économie saine.

Il fallait que les emplois du secteur des tubes électroniques ou lampes disparaissent pour que prospère le secteur des circuits intégrés en silicium. Amazon.com ne peut vendre des marchandises à perte sur internet qu’au détriment des centres commerciaux et des détaillants, qu’il écrase d’un bout à l’autre du pays.

Les anciennes entreprises doivent être détruites pour faire place aux nouvelles. Mais, fondamentalement, le gouvernement est un machin passéiste, qui dorlote les compères. Et il est en guerre avec ce processus de destruction créatrice.

Les entreprises et les initiés, qui sont propriétaires des entreprises existantes, financent les campagnes électorales et engagent des lobbyistes. Mais les politiciens ne sont pas conviés à s’adresser aux secteurs qui n’existent pas encore. Ils n’obtiennent aucun vote de personnes qui ne sont pas encore nées, ni de recettes fiscales d’entreprises qui n’ont pas encore été créées.

Voilà pourquoi le gouvernement voit l’avenir, mais uniquement pour l’empêcher de se produire. Et plus les initiés acquièrent d’envergure, de pouvoir et d’ambition… plus il faut de temps pour que le futur se réalise.

Une récession ignorée

Au sein d’une économie, le futur s’installe à des tables de travail bon marché dans des bureaux à loyer modéré dans des quartiers mal famés.

Les vieilles entreprises appliquent les méthodes et les technologies du passé. Les nouvelles entreprises se servent de celles de demain. [NDLR : Notre spécialiste des nouvelles technologies vient de sélectionner une valeur du secteur des télécommunications, pionnière dans la 5G. Pour profiter de son extraordinaire potentiel en vous abonnant, c’est ici.]

Mais « de mémoire récente, les Américains ont moins de chances aujourd’hui de créer une entreprise, d’emménager dans une autre région du pays, ou de changer de travail qu’à toute autre époque », indique l’étude d’EIG. Et « le dynamisme bat en retraite dans tout le pays, à tous points de vue ».

Il y a 40 ans, près de 6% de la population américaine travaillait pour une nouvelle entreprise. A présent, cette proportion ne représente plus que 2%. En 1977, le « taux de rotation de l’emploi » était de 12%. Désormais, il atteint à peine la moitié.

De même, le pourcentage des nouvelles entreprises s’est effondré de moitié par rapport aux années 1970. En 2010, pour la première fois de l’histoire US, le nombre d’entreprises ayant cessé leur activité a dépassé le nombre d’entreprises créées. Entre 1983 et 1987, le pays a créé près de 500 000 nouvelles entreprises. Entre 2010 et 2014, un cinquième de ce chiffre, seulement, ont vu le jour.

Les nouvelles entreprises semblent se concentrer dans de petites zones géographiques : la plupart se situent entre Washington (DC) et New York, dans le sud de la Floride et de la Californie, avec une concentration de croissance considérable entre Houston et Dallas.

Depuis des dizaines d’années, la majeure partie du reste du pays subit une récession ignorée, avec davantage d’entreprises mettant la clé sous la porte que d’entreprises créées.

Cela signifie que l’entreprise moyenne est plus ancienne que jamais auparavant… et que davantage de gens ont plus de chances que jamais auparavant de travailler pour l’un de ces dinosaures.

En outre, à mesure que les entreprises vieillissent, elles ont tendance à réduire les effectifs et non à les augmenter.

Cette idée que la Chine, ou le Mexique, « volerait » des emplois relève largement du fantasme. Les anciens secteurs, à mesure qu’ils vieillissent et meurent, suppriment des emplois. Pratiquement tous les nouveaux emplois nets sont issus de nouvelles entreprises.

L’étude d’EIG continue en suggérant qu’en 2014, un million d’emplois ont disparu par manque de nouvelles créations d’entreprises.

Une création d’entreprise génère normalement six nouveaux emplois la première année. En 2014, il y a eu 150 000 entreprises de moins, environ, que dans les années 1980.

Le malaise américain

Que s’est-il produit ?

L’Etat a soutenu les vieilles entreprises avec des prêts bon marché. Cela a abouti à une consolidation et à l’augmentation des marges bénéficiaires. Quant aux nouvelles entreprises, il les a tuées dans l’oeuf à coups de formalités administratives et de réglementations.

Les auteurs de cette étude ont accompli un travail admirable, en identifiant une partie essentielle du malaise économique américain : l’absence de création d’entreprises. Mais ensuite, comme presque tout le monde, ils veulent traiter les symptômes.

« Les responsables politiques doivent » faire ceci. « Les responsables politiques doivent » faire cela. Mais ce sont les responsables politiques – alias les initiés – qui ont produit cette situation.

Ils ne vont pas y remédier, pour la même raison qu’ils ne permettront pas que le marigot soit assaini, que les réglementations soient réduites, que les dépenses publiques diminuent ou que l’on mette un terme aux guerres : c’est une situation qui leur convient.

Pourquoi la productivité du secteur de la construction de logements a-t-elle diminué ?

Essayez donc de construire une maison…

Dans la plupart des communautés, les réglementations relatives au zonage, à la construction, aux formalités, et à l’environnement, vous ralentissent et provoquent des surcoûts. Vous verrez ce que cela fait, de créer une entreprise.

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Bill Bonner
Bill Bonner
Fondateur de AGORA

Né en 1948, Bill Bonner est le fondateur d’AGORA, le plus large réseau d’entreprises indépendantes de presse spécialisée au monde.

En 1978, depuis sa ville natale, Baltimore (Maryland, Etats-Unis), Bill Bonner a voulu développer un « marché » (« Agora » en grec) des idées. Pas de l’information homogénéisée telle que les médias grand public relayent sur nos écrans et journaux, mais une source d’idées diverses avec des opinions et des avis originaux, alternatifs et surtout utiles. Bill a à cœur d’aider les lecteurs à mieux comprendre le monde dans lequel ils vivent, et à agir en conséquence. Que ce soit en matière de géopolitique, de macro-économie ou tout simplement dans le domaine de l’épargne, Bill incite ses lecteurs à cultiver un esprit vif et anticonformiste.

« Parfois nous avons raison, parfois nous avons tort, mais nous sommes toujours dans le questionnement », telle est la devise de Bill.

Bill a également co-écrit des livres qui ont tous figuré dans la liste des best-sellers du New York Times et du Wall Street Journal : L’inéluctable faillite de l’économie américaine (2004), L’Empire des dettes. À l’aube d’une crise économique épique (2006) et Le Nouvel Empire des dettes. Grandeur et décadence d’une bulle financière épique (2010).

Dans son dernier livre, Hormegeddon, quand trop de bien nuit (2015), paru aux Belles Lettres (www.lesbelleslettres.com), Bill décrit ce qu’il advient lorsque l’on abuse d’une bonne chose dans les sphères de la politique, de l’économie et des affaires. En bref, trop de bien conduit au désastre.

Vous pouvez retrouver les notes de Bill au quotidien dans La Chronique Agora.

Un commentaire pour “Non, les Mexicains et les Chinois ne « volent pas nos emplois »”

  1. Entièrement d’accord avec vous: L’Europe a exactement les mêmes travers, elle n’a été construite que sur une logique de grandes entreprises pour permettre un dumping fiscal et une délocalisation dont les petites entreprises n’ont pas les moyens de profiter.
    Les normes sont devenues tellement compliquées qu’ouvrir un petit restaurant ou construire soi même sa maison relèvent désormais de l’exploit, ou d’un portefeuille déjà très garni!

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