Alors que le pétrole flambe et que les tensions gagnent le marché obligataire, les investisseurs commencent à s’interroger sur le financement des infrastructures de l’intelligence artificielle. Mais à Wall Street, les particuliers continuent d’acheter la moindre correction, comme si rien ne pouvait arrêter la hausse. Un contraste inquiétant qui rappelle les heures précédant deux grandes crises boursières.
C’est l’alerte rouge sur l’ensemble des marchés : la subite détente du rendement des T-Bonds (-7 points vers 5,08 %), alors que le baril de Brent bondit vers 112 $ (au plus haut depuis le 18 mai dernier), c’est tout sauf une bonne nouvelle : cela traduit une soudaine « fuite vers la sécurité ».
Les marchés semblent prendre conscience du nombre de gouvernements aux abois, de dirigeants acculés à recourir aux expédients « de la dernière chance », d’investisseurs surexposés à des dettes qui leur brûlent les doigts – notamment nos OAT, dont le rendement franchit les 5,00 %. Une telle situation est sans équivalent depuis la grande crise financière de 2008.
Dans un effort désespéré pour faire baisser le prix des carburants aux États-Unis avant les midterms, Donald Trump vient d’annoncer la libération de la « réserve d’urgence ».
Cette réserve n’a été utilisée qu’une seule fois auparavant, lors de l’ouragan Sandy, qui avait mis à l’arrêt les raffineries en 2012. Une brève urgence nationale… rien à voir avec les sept mois de disruption subis cette année.
Il est question de 315 000 barils/jour, mais ce n’est qu’une goutte d’eau dans l’océan : la côte Est consomme à elle seule environ 1,2 million de barils par jour.
Emmanuel Macron est parti au Proche-Orient pour glaner quelques promesses de livraison de diesel auprès des monarchies du Golfe, mais encore faudrait-il que les cargaisons (l’équivalent de trois ou quatre jours de consommation, cela reste un peu symbolique) puissent traverser le détroit d’Ormuz, puis celui de Bab el-Mandeb !
Mais la résilience des marchés d’actions américains continue de déjouer tous les pronostics, alors que les T-Bonds restent au purgatoire et sont désormais rejoints par les émissions obligataires du secteur privé liées aux géants de l’IA : c’est là que réside le plus grand péril pour Wall Street ces prochaines semaines.
Le coût de l’achat d’une assurance contre un défaut sur la dette de Meta, Broadcom, SpaceX, Nvidia et surtout CoreWeave vient d’atteindre un niveau record. Parallèlement, les volumes d’échanges sur les CDS concernant les géants de l’IA ont explosé, passant de moins de 2 milliards de dollars en juillet à plus de 9 milliards fin septembre, puis à 15 milliards de dollars mi-octobre.
Le marché obligataire américain commence à indiquer que les centaines de milliards de dollars engagés ces dix derniers mois (on parle de 800 Mds$, mais comptez le double avec le « hors bilan ») pour construire l’infrastructure de l’IA pourraient devenir impossibles à financer dans les conditions actuelles.
Les chiffres d’affaires décollent de façon spectaculaire, certes, mais tout est relatif : le rythme reste bien trop lent, les pertes latentes sont énormes (c’est le jeu, tout le monde le tolère), tandis que les retards et les tracas administratifs s’accumulent sur les chantiers de construction des data centers.
Pas moins de 47 grands projets de centres de données ont été retardés, annulés ou bloqués en 2026, tandis que seulement 35 % du pipeline des centres de données américains est réellement crédible, selon Bernstein.
Pendant trois ans, et surtout au printemps dernier (malgré la guerre dans le golfe Persique), les investisseurs ont plébiscité ces projets… mais maintenant, ils commencent enfin à poser les bonnes questions.
- Qui finance ces projets et à quel coût ?
- Que pèse réellement le « hors bilan » ?
- Quelles garanties offrent les emprunteurs ?
- Pour quel rendement ?
- À quel horizon de temps ?
- Avec combien de levées de fonds supplémentaires à la clé ?
Les spécialistes du secteur évoquent une vague d’investissements potentielle dépassant 10 000 Mds$ entre 2025 et 2032, soit 1 500 Mds$ en moyenne ces cinq prochaines années.
Les entreprises qui développent les infrastructures d’IA doivent dépenser des milliards à l’avance pour acheter des GPU (dont la plupart seront remplacés par la génération suivante, bien avant d’être amortis), sécuriser les approvisionnements en électricité, mais également en eau (les besoins d’un data center de 1 GW sont assez comparables à ceux d’une centrale nucléaire), tandis que les revenus nécessaires pour rembourser les prêts pourraient ne pas se matérialiser avant des années, voire jamais si la Chine continuait de prendre des parts de marché sur la puissance de calcul.
Leur modèle économique entier dépend de leur capacité à continuer à lever des capitaux à des coûts raisonnables, mais la hausse des taux remet tout en question.
CoreWeave a perdu 25 % la semaine dernière, alors que certaines de ses obligations ont subi des ventes à découvert massives. Nvidia a dû venir au secours de son « partenaire » (qui lui doit beaucoup d’argent) en expliquant qu’il n’y avait pas de problème d’exécution du plan initial.
Et les mésaventures ne s’arrêtent pas à CoreWeave : Cipher a accepté d’absorber 359 M$ de dépassements de coûts sur un projet (il y en aura d’autres), créant une exigence de garantie supplémentaire de 750 M$.
Nscale a signé un contrat pouvant aller jusqu’à 45 Mds$ de fourniture avec Anthropic, mais Anthropic peut se retirer si certains engagements de financement ou de livraison ne sont pas respectés.
Et, fâcheuse coïncidence : Bloomberg rapporte que Microsoft s’est retiré du centre de données britannique de Nscale en raison – justement – de retards dans le réseau (OpenAI s’était retiré du « Stargate UK » en avril).
Le fournisseur d’énergie SB Energy a besoin d’environ 174 Mds$ de capitaux pour honorer des contrats représentant 430 Mds$ de revenus futurs provenant des data centers : pour l’heure, pas un seul des projets n’est achevé et le chiffre d’affaires reste proche de zéro.
SB fait partie de ces entreprises qui sont évaluées sur la base des énormes contrats qu’elles ont signés, sans avoir démontré qu’elles peuvent réellement supporter la charge financière (les intérêts d’emprunt) et livrer l’infrastructure qui les sous-tend.
Mais face à tous ces obstacles, les investisseurs particuliers continuent d’afficher une confiance à toute épreuve : chaque pullback, chaque correction reste perçue comme une opportunité d’achat.
Les institutionnels et les hedge funds s’allègent par dizaines de milliards, tandis que les particuliers restent en mode « buy the dips » et y vont en mode « turbo », en privilégiant les options et les ETF à effet de levier.
L’ETF à effet de levier x3 SOX, consacré aux semi-conducteurs américains, a enregistré les plus grosses entrées de capitaux mensuelles de son histoire.
C’est une forme de « fuite en avant » telle qu’il n’en a plus été observé depuis mi-mars 2000, et la coïncidence ne s’arrête pas là : les taux d’intérêt s’enflammaient également à l’époque, vu les risques de « surchauffe » économique, tandis qu’en cette fin octobre, c’est la trajectoire du pétrole qui ressemble à celle du printemps 2008, laquelle précéda de trois mois la grande crise financière.
Nous observons un dangereux cocktail de mars 2000 et de juin 2008 puisque, cette fois, flambée des taux et flambée des carburants sont parfaitement simultanées.
