La multiplication des grandes fortunes choque ceux qui n’y voient qu’une concentration indécente de richesse. Mais lorsque ces fortunes sont bâties par des entrepreneurs, elles ne sont pas le signe d’un système malade, mais celui d’une économie qui crée, investit, innove… et finit souvent par redistribuer à grande échelle.
Un nouveau rapport est tombé cette semaine. Et selon le regard que l’on porte sur le monde, c’est une excellente nouvelle… ou bien la preuve que tout va de travers.
Le cabinet d’analyse patrimoniale Altrata vient de publier son World Ultra Wealth Report 2026.
Le chiffre marquant : le nombre de personnes disposant d’un patrimoine supérieur à 30 millions de dollars a atteint un record absolu, à 556 850 individus dans le monde. Leur fortune cumulée dépasse désormais 63 800 milliards de dollars — soit plus du double de la production annuelle des États-Unis. En seulement deux ans, ce club très fermé a accueilli plus de 120 000 nouveaux membres.
En lisant cela, je me dis : c’est extraordinaire. Quelle belle époque pour être en vie.
Mais ailleurs, la réaction est tout autre. On grimace. On parle d’écart, de fracture, de concentration indécente au sommet. On voit dans ces 63 800 milliards de dollars le symptôme d’une maladie, plutôt que le signe d’un succès.
Je comprends ce réflexe. Mais il prend le problème exactement à l’envers — et chacun devrait comprendre pourquoi.
Pour commencer, le rapport souligne qu’en Amérique du Nord, quatre ultrariches sur cinq ont bâti leur fortune eux-mêmes. Ils n’ont pas hérité d’un large patrimoine. Ils n’ont pas trompé ou arnaqué le public. Ils ont construit quelque chose.
Et cette distinction change tout.
Il y a deux façons de s’enrichir. La première consiste à prendre : confisquer, prélever, truquer les règles du jeu afin que l’argent qui s’accumule provienne de la corruption ou de la tromperie. Cette richesse-là mérite non seulement la suspicion, mais la condamnation.
L’autre façon consiste à créer : un produit, une entreprise, un service que des millions de personnes choisissent librement de payer parce qu’il rend leur vie meilleure. Cette richesse-là n’est pas arrachée à la société. Elle est le reçu de la valeur créée.
Quand des fondateurs deviennent riches parce qu’un milliard de personnes ont choisi d’acheter ce qu’ils ont bâti, personne n’a été dépouillé.
Ces entrepreneurs ont donné au monde quelque chose qu’il désirait. Et les consommateurs leur ont remis leur argent de bon gré.
Ceux qui sont obsédés par les inégalités économiques ne comprennent pas cela. Ils ne regardent que l’écart, jamais le plancher.
Imaginez deux mondes.
Dans le premier, tout le monde gagne la même chose et personne ne s’élève. La Corée du Nord et Cuba en offrent de bons exemples. L’égalité y est parfaite, puisque tout le monde y est également pauvre.
Dans le second, le plancher est beaucoup plus haut : la personne la plus pauvre vit bien mieux que dans le premier monde. Mais une poignée d’individus, tout en haut, a filé vers la stratosphère, si bien que l’écart est immense.
Ce second monde est terriblement « inégalitaire ». Il est aussi, de toute évidence, infiniment préférable — y compris, et surtout, pour ceux qui se trouvent tout en bas.
Aucun esprit sensé ne préférerait naître dans le premier monde, ni ne souhaiterait rapprocher le nôtre de ce modèle.
L’inégalité mesure la distance entre deux points. Elle ne dit rien, en soi, de la progression des bas revenus ou des classes moyennes.
Aujourd’hui, une personne ordinaire dispose d’un confort, de commodités et de médicaments dont les rois eux-mêmes ne pouvaient rêver il y a un siècle.
Pour certains, le mot « richesse » évoque aussitôt l’image de Picsou se roulant dans une piscine de pièces d’or. Mais presque rien de ces 63 800 milliards de dollars ne dort dans un coffre. Cet argent est mobilisé.
Il prend la forme de participations dans des entreprises qui emploient des salariés, d’usines qui produisent des biens, de capitaux qui financent les laboratoires de recherche et les start-up appelées à guérir des maladies et à alimenter l’avenir.
La fortune d’un milliardaire est, pour l’essentiel, une créance sur l’entreprise productive. C’est du capital au travail pour la civilisation.
Lorsque l’on dit qu’une personne « possède » 50 milliards de dollars, cela signifie généralement qu’elle détient une part importante de quelque chose d’utile.
Prenez ce capital et redistribuez-le sous forme de consommation : vous ne vous contentez pas de déplacer de l’argent. Vous transformez les semences de demain en repas vite consommés.
Cette semaine, Giving USA a annoncé que les Américains avaient donné un montant record de 617 milliards de dollars à des œuvres caritatives en 2025.
Une seule donatrice, MacKenzie Scott, en représente 6,65 milliards. Bill Gates a donné plusieurs milliards supplémentaires.
Les legs — cet argent issu de grandes successions et réinjecté dans la société — ont constitué la catégorie à la croissance la plus rapide.
Voilà ce que produit la richesse concentrée et créée par soi-même dans une société libre.
Elle bâtit des entreprises en répondant aux désirs et aux besoins des individus. Puis elle finance l’aile d’un hôpital, une université, des moustiquaires contre le paludisme, une bourse de recherche.
La concentration même qui met certains mal à l’aise est aussi ce qui rend possibles des actes de générosité à une échelle qu’aucun comité ne pourrait égaler.
Bien sûr, toutes les fortunes ne sont pas honorables.
Je ne défends pas la richesse obtenue par les connexions politiques, le capitalisme de connivence, la capture réglementaire, la recherche de rente ou les plans de sauvetage publics.
Ces formes d’inégalités sont corrosives. Et ceux d’entre nous qui croient aux marchés libres devraient en être les critiques les plus féroces, car elles trahissent ceux qui respectent les règles du jeu.
Mais ce n’est absolument pas ainsi que la plupart des gens deviennent riches.
Un monde qui vient de créer 120 000 fortunes, pour la plupart bâties par leurs propres fondateurs ; un monde qui a amélioré la condition des plus pauvres, élevé notre niveau de vie et donné 617 milliards de dollars à des œuvres caritatives, n’est pas un monde malade.
C’est un monde qui fonctionne — un monde qui récompense les hommes et les femmes qui construisent, et qui entraîne tout le monde dans son sillage.
C’est le meilleur problème que nous ayons jamais eu.
