Alors que les taux d’intérêt repartent à la hausse, les géants de la tech engloutissent des centaines de milliards de dollars dans l’intelligence artificielle. Mais derrière les promesses de prospérité se profile une question simple : l’IA créera-t-elle réellement de la richesse, ou ne fera-t-elle que détruire le capital de ceux qui la financent ?
Voici les dernières nouvelles rapportées par Reuters :
« La Banque du Japon a relevé mardi ses taux d’intérêt à leur plus haut niveau depuis 31 ans, franchissant une nouvelle étape historique dans la normalisation de sa politique monétaire. Elle entend ainsi contenir les pressions inflationnistes provoquées par le choc énergétique lié à la guerre en Iran. »
Voilà qui mérite réflexion. Nous avons ici deux points très éloignés l’un de l’autre… et qui continuent de s’écarter.
L’intelligence artificielle – désormais soumise à l’examen de charlatans politiques incapables de distinguer un transistor d’un navet – est censée nous rendre tous « très riches ». Le coût de l’argent devrait donc diminuer, et non augmenter. La logique paraît limpide : les seules introductions en Bourse des géants du cloud devraient, selon les prévisions, déverser 4 000 milliards de dollars supplémentaires sur les classes fortunées. Celles-ci auront donc beaucoup plus d’argent à prêter.
Et pourtant, les taux montent. Partout dans le monde, les banques centrales les relèvent au lieu de les abaisser. Et maintenant que l’inflation américaine dépasse le taux des Fed Funds, il y a fort à parier qu’aucun livre blanc, aucune dépêche exaltée rédigée par un homme grassement rémunéré en stock-options ne modifiera le verdict.
Les cycles, les grandes tendances et l’Histoire elle-même – cette vieille douairière austère et dépourvue de tout sentiment – ont toujours le dernier mot. Et ils n’ont pas l’habitude de demander la permission.
Pendant quatre décennies, l’argent est devenu de moins en moins cher. Désormais, son coût augmente. Voilà, selon nous, la tendance de fond. L’IA est peut-être magique, ou peut-être maléfique, mais la marée ne demande pas leur avis aux coquillages accrochés à la coque.
Comment, dès lors, relier ces deux points ?
Prenons SpaceX. L’année dernière, l’entreprise a englouti 12,7 milliards de dollars dans l’IA – trois fois plus que ce qu’elle a dépensé pour ses… – et en a perdu environ la moitié.
Malgré les fanfares, les opérations de communication et les articles dithyrambiques, cette magnifique entreprise n’a pas créé un seul sou de richesse véritable. Elle a consommé des milliards de dollars en heures de travail et en matériaux bien réels. Ces ressources ne sont pas soigneusement rangées sur une étagère, en attendant des jours meilleurs. Elles ont disparu : envolées, consumées, aussi irrécupérables que les neiges de l’année passée.
Pour accroître la richesse mondiale, une entreprise doit fabriquer quelque chose qu’elle puisse vendre à un acheteur consentant et solvable, pour un prix supérieur à son coût de production.
Cet acte commercial élémentaire – que connaissent tous les marchands de fruits et tous les cireurs de chaussures depuis l’époque des Phéniciens –, SpaceX ne l’a pas encore accompli. Et peut-être ne l’accomplira-t-elle jamais.
Jusqu’à présent, si l’on mesure honnêtement les choses, elle détruit de la richesse au lieu d’en créer. Et il en va de même pour l’IA.
Skanda Amarnath estime que les géants de la technologie ont misé quelque 2 000 milliards de dollars sur des logiciels et des équipements. Rien que l’année dernière, les géants du cloud auraient investi 400 milliards de dollars dans l’IA. Cette somme devrait atteindre 700 milliards cette année.
Par quel miracle arithmétique récupéreront-ils un jour cet argent ?
Le capital n’est pas une manne tombée gratuitement du ciel. Son coût doit être pris en compte. Or les dépenses engagées sont si colossales que le seul amortissement des équipements risque de dépasser de très loin les revenus générés par ces machines prétendument « intelligentes ».
Traduit du jargon des comptables : en tenant correctement les comptes, ces entreprises perdront de l’argent. Et elles en perdront beaucoup.
Des événements étranges se produisent parfois, bien entendu. Nous ne serions pas assez téméraires pour affirmer que leur réussite est impossible. Elle est simplement improbable – ce qui, à long terme, revient presque au même pour celui qui détient les actions.
Lorsque la bulle Internet a éclaté en 2000, des centaines d’entreprises sont parties au cimetière, bien que l’Internet lui-même soit resté parfaitement vivant.
Amazon, Facebook – devenu Meta –, Google – aujourd’hui paré du nom d’Alphabet – et Microsoft ont toutefois réussi à s’extraire des décombres et à prospérer. Ces entreprises ont vendu de véritables services à de véritables clients et encaissé de véritables bénéfices. Et elles ont accompli cet exploit sans avoir besoin d’un quelconque « cadre réglementaire » pour les prendre par la main.
À présent, elles déversent ces bénéfices dans un nouveau pari : l’intelligence artificielle.
Une question flotte dans l’air comme la fumée d’un cigare : ce pari sera-t-il rentable, ou ces entreprises ne font-elles que dilapider l’argent de leurs actionnaires afin de rester dans le vent ?
Personne ne le sait.
Il arrive qu’un homme vieillissant se teigne les cheveux, s’offre un cabriolet écarlate et s’enfuie joyeusement avec une femme deux fois plus jeune que lui. Mais, le plus souvent, il ne réussit qu’à passer pour un vieux sot.
Peut-être aussi qu’une entreprise ayant fait fortune grâce à une technologie peut bondir avec succès sur la suivante. Mais ce n’est généralement pas ainsi que les choses se passent.
Les grands fabricants de voitures hippomobiles n’ont pas fixé de moteurs à combustion interne sur leurs fiacres et leurs cabriolets. Ils ont été balayés de la route par de nouveaux venus appelés Ford, Dodge et Olds.
De même, lorsque l’Internet a déferlé sur le monde, les anciens géants du traitement des données – IBM, Honeywell, Control Data – n’ont pas mené la charge. Ils étaient prisonniers de leur propre passé, enchaînés précisément à ce qui les avait enrichis.
Ce sont Gates, Jobs et Bezos qui ont surfé sur la nouvelle vague. Et tous étaient arrivés sur la plage les mains vides.
Elon Musk, lui aussi, est parti de rien. Il caracole désormais en tête de tous les défilés possibles : vers Mars, vers la voiture électrique, vers l’intelligence artificielle… tandis que sa Boring Company s’emploie à creuser des tunnels sous Las Vegas.
Les géants du cloud sont bien décidés à ne pas se laisser distancer dès le départ. Même les « baleines », riches et réputées avisées, veulent participer à la course.
Le Wall Street Journal rapporte :
« Gina Rinehart, la personne la plus riche d’Australie, a acquis une participation de plus d’un milliard de dollars dans SpaceX. Elle mise ainsi sur son fondateur, Elon Musk, et sur la capacité de son entreprise de fusées à transformer des secteurs entiers pendant plusieurs décennies. »
Ne sutor ultra crepidam : que le cordonnier ne juge pas au-delà de la chaussure.
Mme Rinehart semble avoir égaré cette maxime en chemin. Le Journal poursuit :
« Son entreprise non cotée a construit une gigantesque mine de minerai de fer dans la région australienne de Pilbara, où le père de Gina Rinehart, Lang Hancock, est généralement considéré comme celui qui a découvert d’immenses réserves de minerai de fer dans les années 1950. Aujourd’hui, environ la moitié des exportations mondiales de minerai de fer provient de cette région. »
Elle a fait fortune de la manière la plus honnête qui soit : en vendant l’Australie elle-même, tonne après tonne.
Passer des certitudes offertes par les mines à ciel ouvert de Pilbara aux eaux obscures des fusées et des machines pensantes constitue un véritable saut dans l’inconnu.
Mais qui sait ? Les dés se montrent parfois généreux, même envers ceux qui les lancent les yeux fermés.
À suivre : pourquoi, dans un monde où le coût de l’argent augmente, l’intelligence artificielle pourrait finalement ne pas nous rendre « très riches ».
