Hier encore au bord de la faillite, GameStop se rêve aujourd’hui en bâtisseur d’empire numérique. Dopée par les milliards levés pendant la fièvre des meme stocks, l’ancienne chaîne de magasins de jeux vidéo veut désormais racheter eBay pour 55,5 milliards de dollars. Ryan Cohen promet de créer « des centaines de milliards » de valeur. Mais derrière cette ambition grandiose, difficile de voir autre chose qu’un nouveau symptôme de l’euphorie spéculative qui règne à Wall Street.
Vous voulez encore une preuve que le marché actions est en pleine bulle ?
Nous nous doutions bien que non. Mais nous allons vous la donner quand même. CBS News rapporte :
« GameStop propose de racheter eBay pour 55,5 milliards de dollars et menace de lancer une OPA hostile
Le Wall Street Journal, qui a révélé l’offre de GameStop sur eBay, rapporte que Ryan Cohen serait prêt à lancer une OPA hostile si eBay rejetait la proposition. Selon Cohen, eBay pourrait devenir un ‘véritable concurrent d’Amazon’.
‘eBay devrait valoir — et vaudra — beaucoup plus cher’, a-t-il déclaré au journal. ‘Je songe à transformer eBay en une entreprise valant des centaines de milliards de dollars.’ »
Voyez grand !
« Je songe à… » La formule évoque quelqu’un qui réfléchit comme ça, l’air de rien, à créer « des centaines de milliards » de dollars de valeur. Mais comment fait-on une chose pareille ? Une véritable entreprise valant des centaines de milliards devrait engranger des milliards de profits.
Mais il n’est pas question ici de gagner de l’argent réel, ni de créer une vraie valeur. Nous sommes dans l’écume qui mousse à la surface des quelque 45 000 milliards de dollars de bière frelatée servie par Wall Street.
En 2021, la chaîne de magasins de jeux vidéo était au bord de la faillite. L’entreprise avait dégagé des bénéfices modestes jusqu’en 2018. Puis elle avait décroché, enchaînant les pertes pendant les sept années suivantes. Les clients pouvaient télécharger leurs jeux en ligne. Ils n’avaient plus besoin de boutiques physiques.
En 2020, l’action se négociait autour de 2,50 dollars, alors même que l’entreprise perdait 368 millions de dollars. Plus de 400 magasins avaient fermé. Et GameStop semblait condamnée à disparaître du paysage boursier.

Puis la magie a opéré. GameStop est devenue une meme stock. Les acheteurs s’y sont rués pour spéculer, en pariant qu’ils pourraient faire monter le cours assez haut pour punir les vendeurs à découvert, les forçant à racheter eux aussi afin de couvrir leurs positions. Et c’est exactement ce qui s’est produit.
Parmi ces traders de sous-sol, on trouvait quantité de rêveurs, de combinards et de jeunes gens ravis de mettre un coup de pied dans la fourmilière de Wall Street. Ils ont acheté. L’action est montée. Ils se sont crus géniaux – du moins jusqu’à ce qu’elle redescende.
En janvier 2021, ils ont propulsé le titre jusqu’à 81 dollars, offrant à l’entreprise un ratio cours/bénéfices extravagant, supérieur à 700. Warren Buffett dit du marché actions qu’il est, à court terme, une « machine à voter », mais, à long terme, une « machine à peser ». Des électeurs mal informés venaient donc de porter un idiot sur le trône.
C’est alors qu’une idée lumineuse a dû surgir autour de la table du conseil d’administration. Les dirigeants ont compris qu’ils pouvaient tirer beaucoup d’argent de ces gogos — mais pas en leur vendant des jeux vidéo. Leur produit était quelconque. Leur action, elle, faisait l’objet d’une demande frénétique.
Nous nous tournons vers notre fidèle acolyte, Claude, pour la suite :
« L’énorme trésorerie de GameStop provient surtout d’une manœuvre unique, parfaitement synchronisée, pendant l’épisode des meme stocks de 2021.
Lorsque les traders de Reddit, réunis sur r/WallStreetBets, ont déclenché un gigantesque short squeeze en janvier 2021, le cours de GameStop a explosé : d’environ 4 dollars — ajusté du split — à plus de 80 dollars en quelques semaines. La direction de l’entreprise, bientôt remodelée autour de l’investisseur activiste Ryan Cohen, a saisi l’occasion en vendant de nouvelles actions directement dans cette frénésie. GameStop a mené deux importantes émissions d’actions en 2021, levant au total près de 1,7 milliard de dollars. De quoi effacer sa dette et se constituer un sérieux matelas de trésorerie.
Puis, en 2024, lors d’une nouvelle flambée spéculative alimentée par les memes — notamment par le retour de ‘Roaring Kitty’, Keith Gill — GameStop a ressorti le même manuel. L’entreprise a émis des dizaines de millions de nouvelles actions pendant le rally et encaissé environ 3 milliards de dollars supplémentaires.
Ainsi, en 2024-2025, GameStop se retrouvait assise sur quelque 4,6 milliards de dollars de trésorerie et d’équivalents de trésorerie — une somme sans commune mesure avec ce que génère réellement son activité de distribution. L’essentiel de cet argent ne vient pas de la vente de jeux vidéo, mais de la vente d’actions à des particuliers enthousiastes pendant les envolées spéculatives. Plus récemment, l’entreprise a commencé à placer une partie de cette trésorerie dans le bitcoin et les bons du Trésor, se comportant désormais, pour partie, comme un véhicule d’investissement greffé sur une chaîne de magasins physiques en déclin. »
Le patron « songe » à ajouter des centaines de milliards à la valeur de l’entreprise.
Vous vous sentez chanceux ?
