Depuis les premières civilisations mésopotamiennes jusqu’aux économies contemporaines, la dette n’a jamais été un simple outil financier : elle est un instrument de pouvoir. Sans remise en cause du système du crédit, les sociétés tendent inexorablement vers la concentration des richesses et la perte de liberté.
De nombreuses grilles de lecture peuvent être utilisées pour comprendre l’histoire. Parmi elles, la dette, au cœur de nos échanges depuis des millénaires, constitue l’un des prismes les plus importants. C’est en remontant aux origines du crédit et à l’organisation de l’économie pendant l’Antiquité notamment que l’on comprend nombre de dynamiques encore à l’œuvre aujourd’hui.
Le système dette structure nos échanges depuis toujours, bien que la monnaie n’ait pas toujours été une dette. Il prit une place toute particulière pendant la période sumérienne, dans l’ancien Irak, trois siècles avant notre ère. Alors que l’agriculture était au cœur de l’économie, les paysans s’endettaient auprès de créanciers privés. Mais rapidement, les richesses et le pouvoir finissaient par se concentrer dans les mains d’une minorité, donnant naissance aux premières oligarchies.
Face à une telle situation, et au risque d’un renversement définitif du pouvoir, les premières annulations de dettes étaient instaurées pour faire table rase et rééquilibrer un système inégalitaire par nature. Mais plutôt que de modifier le système même du crédit, dans lequel la dette à intérêts impose sa croissance destructrice à l’ensemble de l’économie et alimente sans cesse les inégalités, les dirigeants du Proche-Orient n’ont fait que perpétuer cette doctrine. L’Ancien testament ira plus loin : sous la figure de Moïse, conscient des dangers d’un tel système face à l’esclavagisme grandissant, les annulations avaient lieu tous les sept et quarante-neuf ans, inscrits à la fois dans les livres du Deutéronome et du Lévitique, et l’intérêt était prohibé.
Ce n’est qu’avec l’émergence croissante des valeurs séculières en Grèce antique que cette tradition a cessée. Dans un territoire où la raison finit par dominer, notamment sous l’influence des sophistes et des sceptiques, l’histoire prenait un sens et imposait de créer toutes les conditions nécessaires au progrès. Or, si le crédit permettait d’accélérer l’histoire et la production, les annulations de dettes ralentissaient une telle évolution.
Ce sera néanmoins pour lutter contre les conséquences du pouvoir croissant d’une minorité que la Grèce dit avoir instauré la démocratie (car ce régime politique avait pris naissance bien avant). Mais elle est naturellement restée une illusion et se transformait rapidement en dictature économique, car aucun changement du système monétaire n’était apporté et l’idée d’un jubilé était définitivement écartée. Malgré ces avertissements, Rome a poursuivi ce système refusant toute réforme.
L’économie du crédit ne faisait alors que se renforcer, avant que le Nouveau Testament s’oppose frontalement à l’intérêt et instaure de nouveau la tradition d’annulation des dettes. Avec le développement du christianisme, la condamnation de l’intérêt s’installait progressivement pendant des siècles à travers le monde, jusqu’au milieu du moyen âge, période qui marque à la fois le succès définitif des marchands sur l’Église et sur l’ordre établi. Le XIIème siècle voit ainsi le début du système bancaire tel que nous le connaissons aujourd’hui et la création de nouveaux instruments financiers qui assurent des revenus sans précédent grâce aux emprunts d’états notamment. Cette période marque également l’apparition des bourses, des sociétés par actions, des entreprises d’assurance et des titres financiers entre autres… La vision scolastique en est d’autant plus bouleversée que les crédits ne sont plus seulement adaptés à la consommation mais aussi aux investissements.
Ce passage de l’économie marchande au capitalisme s’étend rapidement et permet l’extension du commerce partout à travers le monde. Mais comme Athènes et Rome, les puissances hégémoniques successives, au cœur de l’économie mondiale, finissent toutes par s’effondrer dans des conditions semblables, où l’accroissement exponentiel de leurs dettes conduit à des crises monétaires et financières, puis à l’instauration d’une dictature.
Les États-Unis, première puissance mondiale depuis plus d’un demi-siècle, sont aujourd’hui, plus que jamais, concernés par un tel risque. Et, comme autrefois, la guerre apparaît pour eux comme le dernier recours pour tenter d’en retarder l’échéance. Mais de nos jours, le crédit est au fondement de toutes les économies, la monnaie étant créée exclusivement par la dette. L’oligarchie n’est donc plus localisée : elle s’est étendue aux quatre coins du monde et menace, chaque jour davantage, de faire naître une civilisation totalitaire et concentrationnaire.
