La réélection de Lula au Brésil, après un spectaculaire retournement de situation, soulève de nombreuses interrogations. Mais au-delà des controverses électorales, c’est surtout la réaction brutale des marchés financiers qui inquiète. Le pays pourrait bien entrer dans une nouvelle période de turbulences.
Le terme « démocratie », sur notre planète, rime de façon de plus en plus bancale avec « transparence », « éthique », « légalité », « intérêt des électeurs »… et nous pourrions en ajouter bien d’autres avec lesquels il ne rime plus à rien.
Le scrutin présidentiel au Brésil semble avoir déjoué la photographie des forces politiques au lendemain du premier tour, les « attentes » de centaines de milliers de parieurs sur Polymarket ou Kalshi (après tout, les biais cognitifs peuvent conduire à une forme de cécité), qui n’auraient pas capté les signaux subtils d’une spectaculaire lame de fond du président élu pour un quatrième mandat à 81 ans.
Mais surtout, ce scrutin du 25 octobre a déjoué des lois mathématiques centenaires (les « probas » basées sur les « grands nombres », très prisées par les assureurs), qui laissent les statisticiens sans voix.
Des aberrations de « répartition » ou de « redistribution » des votes par milliers (par rapport au premier tour), favorisant toutes le même candidat et désavantageant, dans plus de 95 % des cas, son adversaire, qui ne semble avoir bénéficié d’aucune mobilisation des « indécis ».
Du jamais-vu en un siècle, sauf dans des dictatures où les dirigeants élus ne s’embarrassent pas de vraisemblance : le raz-de-marée qui a « renversé la situation » fut le plus unilatéral et le plus étrange de l’histoire des démocraties, mais aussi le plus rapidement reconnu par ceux ayant adressé leurs félicitations au vainqueur, c’est-à-dire tous les pays « progressistes » et « anti-trumpistes ».
Mais admettons que le scrutin ait été régulier (cela restera invérifiable, votes électroniques obligent). Oui, admettons que les statisticiens reconnaissent, après des années de retraitement des données disponibles, avoir été confrontés à un cygne noir. À un scénario qui ne se reproduirait jamais, même en faisant 1 000 simulations où l’on ne modifierait à chaque fois que de 0,01 % une poignée de paramètres…
Alors, imaginez juste un instant ce qu’auraient objecté les mêmes « progressistes » si leur champion, largement en tête au premier tour, avait perdu dans les mêmes conditions. Ils auraient refusé de reconnaître le résultat, invoqué la nullité du scrutin à la suite de la prolongation de deux heures prononcée par un juge n’ayant aucune autorité pour en décider, ni pour l’imposer dans certaines circonscriptions (et pas dans d’autres).
Vladimir Poutine lui-même a attendu très prudemment que Flávio Bolsonaro admette lui-même sa défaite pour reconnaître la victoire de celui qui est pourtant le principal – sinon le seul – allié de Moscou en Amérique du Sud (le Brésil, c’est le « B » des BRICS !).
La prolongation n’explique en rien les 10,5 millions de voix supplémentaires dont a bénéficié le président réélu (quelques centaines de milliers de votants seulement ont pu bénéficier de l’extra time).
Cela a, en revanche, bloqué la divulgation des votes électroniques durant ces mêmes deux heures, un laps de temps très largement suffisant pour pratiquer une modification – ou un « redressement » algorithmique – des données, dans le sens souhaité.
Mais ce délai n’était pas suffisant pour supprimer les « aberrations » les plus voyantes en cas d’inversion électronique des votes dans des milliers de circonscriptions.
Ce qui a pu aboutir à des milliers de scores zéro pour le candidat battu, incohérents par rapport au premier tour.
Cela implique surtout qu’aucun – oui, aucun – électeur des personnalités de droite éliminées du premier tour (4 % des suffrages, 2 % pour l’ultragauche) ne soit allé voter dans des milliers d’agglomérations pour le candidat « libéral » au second tour : ils avaient tous piscine ou entraînement de foot !
Partant du constat d’une défaite totalement improbable de Lula, imaginez le scandale, le tollé international des progressistes contre le « vol des élections par les fascistes », la « démocratie bafouée », une « parodie d’État de droit »… Oui, imaginez l’effet qu’aurait produit le constat que Lula n’aurait obtenu strictement aucune voix, ou une poignée, ou moins de dix, dans des milliers de circonscriptions comptant des milliers ou des dizaines de milliers de votants !
Mais l’autre constat, c’est qu’à l’international, peu de voix se sont élevées pour inviter Flávio Bolsonaro à ne rien lâcher, à mobiliser le Parlement, qui est très majoritairement « à droite », puis les réseaux évangéliques protestants, très puissants au Brésil, à exiger qu’une enquête – possiblement internationale – soit diligentée.
La réalité, c’est qu’à part les milieux d’affaires et les investisseurs amateurs de paris risqués, complètement pris à contre-pied par un krach de -18 %, aucun chef d’État dont l’opinion compte ne semble regretter la défaite de Flávio Bolsonaro, ni déplorer que le Brésil rate une chance inespérée de prendre un nouveau départ, ni prendre le risque de voir sa monnaie s’effondrer (ce qu’elle a fait, le réal perdant plus de 10 % en quelques heures).
Pour un investisseur étranger, à un moment, la perte cumulée de l’indice phare Bovespa + réal dépassait les 30 %, le rendement du 10 ans brésilien prenait +180 points.
Lula va devoir se débrouiller avec une crise financière que sa réélection attise, avec un Parlement qui lui est hostile : un des moyens d’affaiblir le Sénat serait d’instrumentaliser la justice (c’est déjà largement le cas depuis des décennies), de déclencher une sorte de purge stalinienne contre de prétendus « corrompus » (toute personne membre du clan Bolsonaro, tout député ayant été en affaires avec la famille Bolsonaro, toute entreprise ayant financé la campagne du candidat battu).
Une seule devise s’impose dans le Brésil du XXIe siècle : « Malheur au vaincu. »
Mais pour Lula, la réélection risque de se transformer en victoire amère parce que, si les États-Unis n’ont pas volé au secours d’un candidat pas très populaire, ni inspirant, ni très pugnace, les marchés doivent maintenant « pricer » la politique socialement généreuse annoncée par le vainqueur, lequel doit déjà affronter une flambée des taux qui va mettre à mal la croissance, tandis que le plongeon de la monnaie va faire flamber l’inflation.
Les nouvelles difficultés qui viennent de débuter pour le Brésil sont une mauvaise nouvelle pour l’Argentine, où le soufflé économique de Javier Milei est en train de retomber, avec une croissance qui redescend l’escalier et un taux de pauvreté qui reprend l’ascenseur.
Des temps difficiles s’annoncent pour l’Amérique du Sud, et cela explique largement le sursaut du dollar, qui renoue avec ses sommets annuels (le Dollar Index reteste les 102,5 et irait chercher de nouveaux records annuels au-delà de 102,6, sa meilleure marque depuis début avril 2025).
Un billet vert grimpant vers 103,5 (soit 1,10 contre l’euro) mettrait les métaux précieux sous pression durant encore quelques semaines, ce qui constitue un scénario inattendu, mais pas si inhabituel en cette période de l’année.
