Depuis les premières civilisations mésopotamiennes jusqu’aux économies contemporaines, la dette n’a jamais été un simple outil financier : elle est un instrument de pouvoir. Sans remise en cause du système du crédit, les sociétés tendent inexorablement vers la concentration des richesses et la perte de liberté.
De nombreuses grilles de lecture peuvent être utilisées pour comprendre l’histoire. Parmi elles, la dette, au cœur de nos échanges depuis des millénaires, constitue l’un des prismes les plus puissants. C’est en remontant aux origines du crédit et à l’organisation de l’économie pendant l’Antiquité que l’on comprend nombre de dynamiques encore à l’œuvre aujourd’hui.
Un grand jubilé s’impose plus que jamais.
La dette structure nos échanges depuis toujours, bien que la monnaie n’ait pas toujours été une dette. Les économies les plus archaïques fonctionnaient déjà selon un tel modèle, dans lequel un étalon dominant permettait notamment de régler les dettes, principalement envers les temples de Mésopotamie. Ce système a ensuite pris une place toute particulière pendant la période sumérienne, dans l’ancien Irak, trois siècles avant notre ère. Alors que le temps était perçu comme cyclique et que l’agriculture était au cœur de l’économie, les paysans produisaient des ressources qui étaient payées en fin d’année, au moment de la récolte, en grain et à des prix garantis. Mais en cas de mauvaise récolte, les paysans étaient contraints de s’endetter, le plus souvent à des taux d’intérêt proches de 20 %.
C’est ainsi qu’au fil des ans, lorsque ces dettes n’étaient pas contractées auprès des palais mais auprès de créanciers privés, les richesses et le pouvoir se concentraient dans les mains d’une minorité, donnant naissance aux premières oligarchies. Le débiteur n’était alors plus soumis aux travaux et aux obligations de l’administration en place, mais condamné à l’esclavage vis-à-vis de son créancier.
Face à une telle situation, et au risque d’un renversement du pouvoir, le roi Hammurabi, deux siècles avant notre ère, a mis en place les premières annulations de dettes : des amargi, également appelées « déclarations de liberté ». Le terme sumérien amargi est le premier mot signifiant « liberté » dans toutes les langues humaines connues. Ainsi, les libéraux, si l’on suit leurs origines profondes, devraient être unanimement contre l’endettement aujourd’hui. Car, être libre signifierait avant tout s’acquitter de ses dettes, qu’il s’agisse d’un individu ou d’un État.
Le crédit amplifiant les cycles économiques, ces annulations permettaient de faire table rase et de rééquilibrer un système inégalitaire par nature. Mais plutôt que de modifier le système même du crédit, dans lequel l’usure impose sa croissance destructrice à l’ensemble de l’économie, les dirigeants du Proche-Orient n’ont fait que perpétuer cette tradition. L’objectif était avant tout d’empêcher la servitude de leurs citoyens et de préserver leurs terres, afin d’assurer le travail obligatoire, le service militaire et la conservation du pouvoir par le roi.
L’Ancien Testament a poursuivi cette doctrine d’annulation des dettes sous la figure de Moïse, conscient des dangers d’un tel système face à l’esclavagisme grandissant, et l’a inscrite à la fois dans les livres du Deutéronome et du Lévitique. Ces annulations avaient lieu tous les sept et cinquante ans, mais leur application n’était pas toujours effective.
Le Deutéronome (15:11) décrivait ainsi : « Tous les sept ans, vous remettrez les dettes. 2 Voici ce qui concerne cette remise des dettes : lorsque l’année de la remise aura été proclamée en l’honneur de l’Éternel, tout créancier remettra la dette contractée envers lui par son prochain, qui est son compatriote, sans rien exiger de lui. »
Et le Lévitique (25:10) : « Et vous sanctifierez la cinquantième année, vous publierez la liberté dans le pays pour tous ses habitants : ce sera pour vous le jubilé ; chacun de vous retournera dans sa propriété, et chacun de vous retournera dans sa famille. La cinquantième année sera pour vous le jubilé : vous ne sèmerez point, vous ne moissonnerez point ce que les champs produiront d’eux-mêmes, et vous ne vendangerez point la vigne non taillée. »
Ce n’est qu’avec l’émergence croissante des valeurs séculières en Grèce antique que cette tradition a cessé. Dans une terre où la raison dominait la foi, l’histoire prenait un sens et imposait de créer toutes les conditions nécessaires au progrès. Or, si le crédit permettait d’accélérer l’histoire et la production, les annulations de dettes ralentissaient une telle évolution. Les conquêtes et les guerres se multipliaient alors, car elles devenaient nécessaires, en fin de cycle, au remboursement des intérêts.
C’est néanmoins pour lutter contre les conséquences du pouvoir croissant d’une minorité que la Grèce a instauré la démocratie. Mais ce nouveau régime politique est naturellement resté une illusion dans les faits et s’est rapidement transformé en dictature économique, car aucun changement du système monétaire n’était apporté et l’idée d’un jubilé était définitivement écartée.
Ainsi Aristote déclarait : « Sous la démocratie, les créanciers commencent à faire des prêts et les débiteurs ne peuvent pas payer ; les créanciers reçoivent de plus en plus d’argent et ils finissent par transformer une démocratie en une oligarchie. » Les philosophes grecs s’intéressaient alors de près aux questions monétaires. Au-delà d’Aristote, qui s’opposait à l’idée que la monnaie « puisse faire des petits » par le jeu des intérêts, Platon et Socrate définissaient également la justice par le remboursement des dettes.
Malgré ces avertissements, Rome a poursuivi ce système et a refusé toute réforme. Lorsque le niveau des dettes devenait insoutenable, les magistrats décidaient, comme aujourd’hui, de baisser les taux d’intérêt pour limiter, en vain, l’avènement d’une crise. Dans l’Empire romain, le droit a même été rédigé en faveur des créanciers, dans l’idée que la dette constitue un principe économique naturel et qu’aucun autre ne pourrait le remplacer.
L’économie du crédit n’a fait alors que se renforcer. Dans une période en proie à de fortes révoltes, Jésus, né en Judée sous l’Empire romain, s’est opposé tout au long de sa vie au pouvoir exorbitant des marchands. Selon l’historien Michael Hudson, sa crucifixion aurait même suivi son annonce d’un jubilé monétaire par la proclamation de versets de l’Ancien Testament… Les paroles de Jésus auraient ensuite été modifiées en remplaçant le mot dette par péché, afin d’en dépolitiser la portée. Dans l’Évangile selon Matthieu (6:12), on retrouve d’ailleurs la phrase : « Pardonne-nous nos péchés, car nous aussi nous pardonnons à quiconque nous a offensés », alors qu’en araméen, dette et péché se disent tous deux hoba.
D’ailleurs, l’Église romaine a affirmé par la suite que Jésus n’aurait été ni un être humain ni un activiste s’opposant au pouvoir des créanciers, afin de faire oublier son combat et de préserver ses intérêts. Son action est pourtant restée gravée dans les esprits : durant des siècles, la condamnation de l’usure par le christianisme s’est installée progressivement, et ce jusqu’au milieu du Moyen Âge, période qui a marqué à la fois le succès définitif des marchands sur l’ordre établi et le retour des Empires.
Depuis, les puissances hégémoniques successives ont toutes fini par s’effondrer dans des conditions semblables à celles d’Athènes et de Rome, où l’accroissement exponentiel de leurs dettes a conduit à des crises monétaires et financières, puis à l’instauration d’une dictature. Les États-Unis sont aujourd’hui plus que jamais concernés par un tel risque. Et, comme autrefois, la guerre apparaît pour eux comme le dernier recours pour tenter d’en retarder l’échéance.
Mais de nos jours, le crédit est au cœur de toutes les économies, la monnaie étant créée par la dette. Le monde, longtemps gouverné par un ordre religieux et militaire, est désormais sous l’emprise de l’ordre marchand. La majorité des dettes mondiales est due aux 1 % les plus riches de la population. L’oligarchie n’est donc plus localisée : elle s’est étendue aux quatre coins du monde et menace, chaque jour davantage, de faire naître une civilisation totalitaire et concentrationnaire. C’est face à cette menace que non seulement le retour à un grand jubilé s’impose, mais surtout que la création d’un nouveau système monétaire libéré de la dette devient plus que jamais une nécessité.
