Seuls les idiots comprennent l’Histoire

Rédigé le 30 octobre 2017 par | Bill Bonner, Desinformation Imprimer

L’histoire du Portugal nous rappelle que les affaires religieuses ne sont souvent que des alibis et que l’esclavage fut un accord gagnant-perdant très répandu.

Plus nous découvrons le Portugal, plus nous l’apprécions. Les gens sont sympathiques. Les rues sont propres et sûres. Les vieux édifices – de style baroque ibérique – sont splendides. Et la nourriture est bonne, notamment les fruits de mer.

« De plus en plus de ressortissants d’Europe du Nord s’installent ici », nous a expliqué notre contact. « Le climat est meilleur. Et la fiscalité plus faible. Les retraités ne payent pas d’impôt sur leurs retraites, par exemple ».

Le Portugal ne semble pas avoir de problème d’immigration, non plus. Les seuls outsiders que nous ayons vus jusqu’à présent étaient des touristes… qui ne sont pas aussi élégants que les gens du pays… et des gens du voyage, qui ont leur propre culture, résolument différente.

La gare ferroviaire de Porto, au Portugal

La gare ferroviaire de Porto, au Portugal

« Nous n’avons jamais eu d’attentat », a poursuivi notre hôte. « Le taux de criminalité est très bas ».

Nous sommes venu pour affaires. Mais nous prenons quelques jours de plus pour visiter et apprendre à connaître le pays.

Hier, nous avons roulé vers la vallée du Douro, à l’est de Porto. C’est une terre de vignobles en terrasses recouvrant les collines, cultivée depuis 1 000 ans.

Et la nuit dernière, nous nous sommes promené dans le quartier historique de la vieille ville, le long de la rivière, avec ses ruelles tortueuses et étroites… ses centaines de restaurants et de bars… ses artistes de rue… et un groupe qui semblait mimer une scène sympathique, tirée de l’Inquisition…

Nous avons débuté notre visite en nous procurant un exemplaire du livre d’A.R. Disney, A History of Portugal and the Portuguese Empire [NDR : Histoire du Portugal et de l’empire portugais].

Nous avons été surpris par l’ampleur de cette histoire. Nous pensions que la péninsule ibérique avait été relativement coupée du monde… une sorte de paradis désert peuplé de Proto-Celtes… envahi par les Vandales… puis par les Maures. Et qu’ensuite les Chrétiens avaient pris le relais, et que le pays avait parcouru sans encombre tout le chemin jusqu’à l’Union européenne.

Bien entendu, c’est bien plus compliqué… C’est ça le problème avec l’Histoire… et la vie réelle. C’est infiniment plus complexe, nuancé et impénétrable.

La vérité est toujours répugnante. Elle contredit les préjugés et la suffisance. Vous ne pouvez vraiment comprendre l’Histoire qu’en devenant idiot, c’est-à-dire en apprenant une version simplifiée et en ignorant les nombreuses parties qui ne cadrent pas avec votre schéma idiot.

Les grandes curiosités de l’Histoire

Parfois, dans le récit de Disney, l’histoire est dure à suivre. Mais nous allons résumer les 4 000 premières années comme suit : des tribus sont venues du nord et du sud. Par les terres et par la mer. Des Indo-Européens. Des non-Indo-Européens. Des Celtes. Des Germaniques. Des Iraniens. Des Phéniciens. Des Romains. Des Grecs. Ils se sont entretués.

De nouvelles tribus sont arrivées pour se joindre à la tuerie. Les royaumes et empires ont combattu pour dominer. Certains étaient païens, d’autres chrétiens, musulmans ou juifs… avec leurs différents sous-ensembles et hérésies : l’arianisme, le priscillianisme, le soufisme et autres… tous courant le risque de se faire exterminer ponctuellement.

Enfin, après de nombreuses dynasties et dictatures, la Révolution de 1974 a instauré le gouvernement portugais civilisé actuel… un Etat-nation moderne doté d’une démocratie bidon.

Là, nous devrions probablement insérer un court paragraphe concernant les guerres napoléoniennes, dans la mesure où elles ont produit l’une des plus grandes curiosités de l’histoire.

Attaqué par les Français, le roi du Portugal a décampé au Brésil, transformant le Portugal en « colonie d’une colonie ». Pedro IV est revenu en 1826. Mais il était trop tard. Déjà, l’Europe s’était embarquée dans la dernière lubie politique en date : la démocratie parlementaire. Le Portugal récupéra Pedro, mais rien ne fut plus jamais comme avant pour les monarques européens.

Les anciens accords gagnant-perdant

Une autre chose mérite d’être soulevée… Selon le récit de Disney, le gouvernement maure ne fut pas pire – voire probablement meilleur, du moins au début – que celui des royaumes Wisigoths l’ayant précédé.

Lors de sa conquête de l’Ibérie en 711, par exemple, Tariq ibn Ziyad imposa ses accords gagnant-perdant en les recouvrant d’une couche de vernis. Il chevauchait vers une ville fortifiée et offrait le choix à la population :

Si elle ouvrait ses portes, se soumettait à la loi musulmane et payait un tribut à ses nouveaux maîtres, alors sa vie, ses biens et sa religion seraient épargnés.

En revanche, si elle résistait, la ville serait attaquée et, si elle était prise, les hommes seraient exécutés et les femmes et les enfants réduits à l’esclavage.

La plupart des populations cédèrent et vécurent plus ou moins heureuses avec leur nouveau gouvernement pendant deux siècles. Ces Mozarabes – ceux qui étaient restés chrétiens – apprirent la langue arabe, à vivre sous la domination musulmane, et furent généralement plus prospères qu’ils ne l’avaient jamais été auparavant.

C’était bien mieux que ce qui s’était produit 300 ans plus tôt… lorsque les Suèves, les Alains et les Vandales avaient franchi les Pyrénées.

Il existe peu de traces, mais il semblerait qu’ils aient tué ou réduit à l’esclavage pratiquement toutes les populations qu’ils croisaient, et volé tout ce qu’ils voulaient. Ensuite, ces tribus s’étaient à peine installées pour se battre entre elles qu’un tout nouveau groupe d’envahisseurs dévala des cols de montagne : les Wisigoths.

Ils poursuivirent l’orgie de sang et de feu jusqu’à ce que, eux aussi, aient tué tous ceux qu’ils voulaient tuer et pillé tout ce qui avait de la valeur à leurs yeux.

Ce fut un meilleur sort, également, que celui que les Chrétiens réservèrent aux Musulmans dans le cadre de la « reconquête ». En reprenant Lisbonne et Santarém, par exemple, les Chrétiens massacrèrent des milliers d’hommes, de femmes et d’enfants (les historiens portugais attribuent généralement ces massacres à des « croisés étrangers »).

Une histoire aseptisée

Peut-être convient-il d’ajouter un mot à propos de la reconquête. On connait la conquête musulmane et la reconquête chrétienne. Mais la religion des conquérants n’a fait que fournir un scénario facile aux historiens.

Les élites tentent toujours d’obtenir de l’argent et du pouvoir en imposant leur volonté à d’autres groupes. La religion a un rôle là-dedans… mais c’est rarement le rôle principal. Comme le patriotisme et le nationalisme, elle embellit certaines vies… et voile la grossièreté de certaines autres.

La religion n’a jamais été la véritable cause, ni de l’arrivée des Maures, ni de leur départ.

Aussi bien dans le cadre de la conquête que la reconquête, les groupes ont changé de camp lorsque cela les arrangeait, indifféremment des dieux qu’ils vénéraient. Rodrigue lui-même, roi Wisigoth, pourrait avoir collaboré avec Tariq lors de la bataille cruciale de Medina-Sidonia. Et Fernando II a certainement envoyé des troupes en renfort aux Musulmans, à Badajoz, lorsque la ville fut assiégée par Alphonse Ier en 1169.

C’est ainsi que fonctionnait le monde à l’époque… et qu’il fonctionne de nos jours. Les habitudes que l’on a prises au sein d’une économie de jeu à somme nulle sont difficiles à abandonner. Dans le contexte d’une économie de chasseur-cueilleur – ce que l’homme a connu avant même d’être homme – il existait un équilibre ténu entre les humains et la nature qui les entourait.

La seule façon de progresser consistait à prendre aux autres de la nourriture, des territoires de chasse, des femmes. Les accords gagnant-perdant représentaient le moyen le plus rapide et le plus sûr d’obtenir un statut et de l’argent. Même si vous convoitiez l’âne ou la femme de votre voisin… il fallait quand même être préparé… peut-être convoitait-il la même chose chez vous !

A présent, 21 siècles après la naissance du Christ, les élites du gouvernement imposent toujours leurs accords gagnant-perdant chaque fois qu’elles peuvent le faire impunément.

Ici, au Portugal, chaque conquérant a réduit à l’esclavage les autochtones. Il y a peu de temps encore, le monde fonctionnait ainsi également. Il a fallu attendre le XIXe siècle pour que l’esclavage devienne illégal.

Si vous écoutez les débats en Amérique, on pourrait penser que l’esclavage est le pire pêché jamais commis par l’être humain… et perpétré essentiellement contre des Noirs. Mais l’esclavage n’était pas la pire chose qui pouvait vous arriver. Souvent, c’était la moins pire.

Les pauvres gens vendaient régulièrement leurs enfants à des esclavagistes. En période de famine ou de difficulté, ils se vendaient eux-mêmes. Les gens qui devaient de l’argent étaient réduits à l’esclavage. Les prisonniers de guerre et les civils capturés lors de raids… étaient tous enchaînés et contents de ne pas se faire torturer et tuer.

Les Noirs américains ressentent peut-être toujours les coups de fouet, mais la plupart des esclaves, tout au long de l’histoire de l’humanité, n’étaient pas noirs. Et il serait difficile de trouver qui que ce soit – noir ou blanc – qui n’ait pas du sang d’esclave dans ses veines.

Mais les gens préfèrent simplifier et aseptiser l’histoire. Les mensonges, pieux ou non, sont plus agréables que la vérité, et bien plus facile à se rappeler.

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Bill Bonner
Bill Bonner
Fondateur de AGORA

Né en 1948, Bill Bonner est le fondateur d’AGORA, le plus large réseau d’entreprises indépendantes de presse spécialisée au monde.

En 1978, depuis sa ville natale, Baltimore (Maryland, Etats-Unis), Bill Bonner a voulu développer un « marché » (« Agora » en grec) des idées. Pas de l’information homogénéisée telle que les médias grand public relayent sur nos écrans et journaux, mais une source d’idées diverses avec des opinions et des avis originaux, alternatifs et surtout utiles. Bill a à cœur d’aider les lecteurs à mieux comprendre le monde dans lequel ils vivent, et à agir en conséquence. Que ce soit en matière de géopolitique, de macro-économie ou tout simplement dans le domaine de l’épargne, Bill incite ses lecteurs à cultiver un esprit vif et anticonformiste.

« Parfois nous avons raison, parfois nous avons tort, mais nous sommes toujours dans le questionnement », telle est la devise de Bill.

Bill a également co-écrit des livres qui ont tous figuré dans la liste des best-sellers du New York Times et du Wall Street Journal : L’inéluctable faillite de l’économie américaine (2004), L’Empire des dettes. À l’aube d’une crise économique épique (2006) et Le Nouvel Empire des dettes. Grandeur et décadence d’une bulle financière épique (2010).

Dans son dernier livre, Hormegeddon, quand trop de bien nuit (2015), paru aux Belles Lettres (www.lesbelleslettres.com), Bill décrit ce qu’il advient lorsque l’on abuse d’une bonne chose dans les sphères de la politique, de l’économie et des affaires. En bref, trop de bien conduit au désastre.

Vous pouvez retrouver les notes de Bill au quotidien dans La Chronique Agora.

Un commentaire pour “Seuls les idiots comprennent l’Histoire”

  1. On ne saurait dire mieux..

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