Cliché : Le libéralisme est anglo-saxon

Rédigé le 8 juillet 2017 par | Liberalisme Imprimer

Où l’on apprend avec surprise que le libéralisme doit beaucoup à des auteurs français, en particulier dans sa forme la plus cohérente et la plus pure.

Pour effrayer l’électeur, le libéralisme est souvent labellisé « anglo-saxon », qualificatif rédhibitoire dans notre douce France. Les Anglo-Saxons ont brûlé Jeanne d’Arc, ont fait des misères à Napoléon et boudent Johnny. On le voit, ils ne respectent rien, ils sont capables de tout, en particulier d’imposer insidieusement une idéologie anti-France à notre pays génétiquement étatiste.

Ce joli conte de fées pour étatistes xénophobes ne tient par la route.

Des auteurs anglo-saxons (John Locke, Thomas Paine, Edmund Burke) ont effectivement participé à la tradition libérale mais au milieu de nombreux auteurs d’Europe continentale –en particulier français.

Pour la France, sans Turgot, Richard Cantillon, Sieyès, Jean-Baptiste Say, Alexis de Tocqueville, Benjamin Constant, Frédéric Bastiat, Gustave de Molinari ou Raymond Aron, le libéralisme n’aurait jamais eu la forme qu’il a aujourd’hui. La France a une grande tradition libérale, reconnue partout… sauf en France.

De plus, la France a connu de longues périodes historiques où les idées libérales ont façonné le débat politique et les institutions.

Mais l’histoire est écrite par les vainqueurs, et les vainqueurs depuis quelques décennies sont étatistes de droite comme de gauche.

L’école de Salamanque, le médiévalo-libéralisme

« La liberté est nôtre, si incontestablement nôtre qu’avec l’aide des dons de Dieu elle repose sur notre capacité d’éviter tout péché mortel et d’atteindre la vie éternelle. » Luis de Molina (1535-1600) Théologien de l’Ecole de Salamanque

Au Moyen-Age, certains théologiens chrétiens cogitent beaucoup. Et c’est parmi eux que se développent et s’affirment certains concepts que l’on retrouvera quelques siècles plus tard dans la théorie libérale.

Chaque personne est égale au regard de Dieu (et si on est égal au regard de Dieu, pourquoi ne le serait-on pas au regard de la loi ?). Chaque personne est responsable de son salut (et pour être responsable, il faut être libre, y compris de commettre des péchés). Ces idées chrétiennes pré-libérales parviennent à maturité avec l’école de Salamanque, université déjà prestigieuse au XVIe siècle. Une longue lignée de théologiens –même pas anglo-saxons– va développer sur 200 ans une oeuvre d’une grande richesse dont s’inspireront les futurs libéraux.

Ces théologiens, s’appuyant sur la doctrine de Saint Thomas d’Aquin, développeront une théorie élaborée du droit de la personne (y compris pour les incroyants, Indiens d’Amérique, Juifs, mauvais sujets en tous genres) s’appuyant sur la liberté de conscience, de mouvement et du droit de propriété. Le commandement ‘Tu ne voleras point’ protège la propriété donc celle-ci est voulue par Dieu. L’école de Salamanque s’offre aussi le luxe d’avancées en science économique, oubliées, puis redécouvertes quelques siècles plus tard.

1789, le lumièro-libéralisme

Quel est le pays dont l’assemblée en 1789 « reconnaît et expose » une déclaration reprenant un à un tous les concepts libéraux ayant émergé aux siècles des Lumières ? (Attention c’est un piège : ce pays n’est pas anglo-saxon.)

« Le but de toute association politique est la conservation des droits naturels et imprescriptibles de l’homme; ces droits sont la liberté, la propriété, la sûreté et la résistance à l’oppression. » Article II de la Déclaration des Droits de l’Homme de 1789

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Hé oui, avec la Déclaration des Droits de l’Homme de 1789, la France se dote d’un document fondateur… libéral (presque) pur sucre.

Ce n’est pas le fruit du hasard, l’abbé Sieyès, comme les autres rédacteurs (La Fayette en particulier), a été inspiré par les idées libérales du siècle des Lumières, de Locke à Montesquieu en passant par Voltaire.

Les mesures libérales de la Révolution de 1789 pleuvent d’ailleurs comme la pluie sur une île anglo-saxonne : abolition des corporations, rôle de l’Etat limité à la défense du droit à la liberté, la sûreté et à la propriété.

Longtemps, cette paternité était officiellement reconnue, les communistes parlant avec mépris de cette révolution petite-bourgeoise et de ses libertés « formelles ».

Si la Déclaration de 1789 avait été étatiste, ses articles seraient sur toutes les pancartes des manifestations entre Bastille et République que l’extrême-gauche affectionne. Manque de chance, ses articles sont difficiles à récupérer pour réclamer plus d’Etat… Cette Déclaration est trop libérale pour ça.

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XIXe siècle – les Libéraux à Vapeur

Le XIXe siècle n’est pas en reste en matière de libéralisme french touch.

Sans doute aiguillonné par un Bonaparte autoritaire et étatiste, les mousquetaires du libéralisme français (Benjamin Constant, Alexis de Tocqueville, Frédéric Bastiat) et son d’Artagnan (Gustave de Molinari) écrivent parmi les plus belles pages de l’histoire du libéralisme.

Ces auteurs classiques reconnus à l’étranger sont largement oubliés par la population française, aidée il est vrai pas une éducation d’Etat toujours soucieuse d’éviter les lectures pouvant semer le doute sur l’attachement éternel des Français à leur Etat bouffi et centralisé.

Des milieux plus cultivés acceptent toutefois de citer Alexis de Tocqueville ou Benjamin Constant, mais en précisant immédiatement que ces derniers n’ont rien à voir avec l’affreux néolibéralisme économique contemporain. Cette position nuancée doit toutefois s’appuyer sur une absence de lecture des dits auteurs ainsi sauvés de la déchéance « économique ». En lisant leurs livres, la terrible vérité émergerait assez vite :

Alexis de Tocqueville comme Benjamin Constant seraient horrifiés de la place qu’a pris l’Etat dans nos sociétés contemporaines, y compris dans la sphère économique, et certaines de leur pages semblent avoir été directement dictées par les pires néolibéraux anglo-saxons des dernières années.

« J’ai défendu 40 ans le même principe : liberté en tout, en religion, en littérature, en philosophie, en industrie, en politique, et par liberté j’entends le triomphe de l’individualité tant sur l’autorité qui voudrait gouverner par le despotisme que sur les masses qui réclament le droit d’asservir la minorité à la majorité. » Benjamin Constant Ecrits politiques, tome 1

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La science économique

La douche froide ne s’arrête pas là pour nos amis courageux, résistant à l’hydre ultralibérale anglo-saxonne.

La science économique n’est pas née avec Richesse des nations d’Adam Smith, mais 50 ans plus tôt, à Paris, avec Essai sur la nature du commerce en général de Richard Cantillon, un Français d’adoption.

Il pose les fondations de la science économique libérale sans les erreurs qu’Adam Smith commettra plus tard et qui paveront la voie de la valeur-travail de Marx. Cantillon entraînera dans sa suite les physiocrates dont Jacques Turgot, brillant savant et contrôleur général de Louis XVI.

« La première école de pensée économique se développera en France peu de temps après la publication de l’essai de Cantillon. Ils se baptisèrent eux-mêmes les économistes, avant d’être davantage connus comme les physiocrates.

[…]

En économie politique, les physiocrates furent parmi les premiers penseurs du ‘laissez-faire’, mettant totalement de côté l’héritage mercantiliste. Ils militèrent pour une entreprise et un commerce intérieur comme extérieur totalement libre, sans distorsion de subventions, de monopoles d’Etat ou de restrictions. » Murray Rothbard Une perspective de l’Ecole autrichienne sur l’histoire de la pensée économique.

Le XIXe siècle sera un vrai feu d’artifice de sciences économiques françaises avec Jean-Baptiste Say, Frédéric Bastiat, Charles Coquelin et les auteurs du « journal des économistes », Yves Guyot…

La science économique classique portée par ces auteurs sera ensuite reprise du côté germanique avec Carl Menger puis Ludwig Von Mises et Friedrich Hayek.

L’influence de l’Europe continentale, en particulier française, est donc déterminante dans l’évolution de la science économique et dans la compréhension des mécanismes d’une économie de marché.

Ce cocorico libéral ne tombera pourtant pas dans le piège xénophobe d’une dénonciation de l’ultra-interventionnisme anglo-saxon que nous subissons encore aujourd’hui, même si l’on est bien obligé de reconnaître que de Marx l’exilé à Keynes l’autochtone, les mauvaises idées économiques viennent souvent de l’autre côté de la Manche. [NDLR : Pour en savoir plus sur le libéralisme, cette philosophie qui conduit à une éthique de vie, commandez le livre de Daniel Tourre, Pulp Libéralisme, ici. 232 pages de textes limpides, d’idées lumineuses qui éclaireront utilement votre façon de voir l’actualité. N’hésitez pas à offrir ce livre accessible à tout public. Ce n’est pas de la philosophie absconse et éthérée.]

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Daniel Tourre
Daniel Tourre

5 commentaires pour “Cliché : Le libéralisme est anglo-saxon”

  1. Hum….Benjamin Constant est né le 25 octobre 1767 à Lausanne en Suisse, fils de Louis-Arnold-Juste Constant de Rebecque, colonel dans un régiment suisse au service de la Hollande. Il a quitté la Suisse pour s’installer à Paris et y mourir après des voyages multiples en Angleterre aussi. Cette manie qu’ont les français de s’approprier les qualités des étrangers m’étonnera toujours…

  2. Amora vous avez peut-être raison mais ce n’est absolument pas ce que dit la page wikipedia à son sujet.

  3. « Benjamin Constant naît le 25 octobre 1767 à Lausanne, fils de Louis-Arnold-Juste Constant de Rebecque, colonel dans un régiment suisse au service de la Hollande (stationné à Huningue en septembre 1772) et d’Henriette-Pauline de Chandieu, qui meurt des suites de ses couches le 10 novembre 1767. Originaire de l’Artois et devenue protestante au XVIe siècle, la famille Constant de Rebecque s’était fixée dans la région de Lausanne après la révocation de l’Édit de Nantes (1685)2 » https://fr.wikipedia.org/wiki/Benjamin_Constant#Biographie

  4. Tous les protestants ou presque francophones viennent de France (qui n’était pas la France actuelle: La France du XVIe siècle était une monarchie absolue ou un assemblage hétéroclite de territoires plus ou moins gouvernables. Avant le XIIIe siècle, le territoire du futur comté d’Artois appartenait au comté de Flandre. Le fils aîné de Louis VIII, le futur Saint Louis, allait hériter du royaume de France. En compensation, dans son testament, Louis VIII cédait à Robert, l’Artois et le titre de comte.

    Après la mort de Robert durant une croisade, en 1250, son fils Robert II lui succéda. Il fut tué à son tour lors de la bataille de Courtrai, qui opposait encore une fois les troupes du roi de France aux Flamands. L’héritage de l’Artois est alors disputé entre son petit-fils Robert III et sa tante Mahaut. Un tribunal décida qu’il revenait à Mahaut et Robert III lutta jusqu’à sa mort pour récupérer l’Artois, sans succès.

    Jeanne, fille de Mahaut, mariée à Philippe V de France, avait eu une fille du même nom qui épousa Eudes IV, duc de Bourgogne. La jeune épouse d’Eudes hérita de l’Artois à la mort de sa mère, en 1330, et le comté revint ainsi aux ducs de Bourgogne.

    Bien plus tard, les territoires de la Bourgogne dans son ensemble revinrent au royaume d’Espagne. Au XVIe siècle, la France récupéra l’Artois et la Bourgogne après de longues guerres contre l’Espagne. Le titre de comte d’Artois est depuis utilisé comme titre d’apparat, notamment par Charles, troisième frère de Louis XVI.

    Et il n’en reste pas moins que Benjamin Constant n’est pas né sur territoire de la France actuelle ni la celui de la France du XVIIe, mais sur le territoire de la Suisse actuelle… après un siècle du déménagement de sa famille… en Suisse. Ok? 😉

  5. Okay, merci !

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