Emploi : les bonnes nouvelles sont fausses

Rédigé le 11 mai 2018 par | Desinformation Imprimer

Richesse des ménages, emploi US, salaires… Les bonnes nouvelles pleuvent, ces derniers jours – mais en creusant un peu, on s’aperçoit que les chiffres ne tiennent pas la route.

De bonnes nouvelles sont tombées ces derniers jours aux Etats-Unis. « Le taux de chômage [US] à un plus bas de 17 ans », annonçait en une le Wall Street Journal samedi dernier.

« Solide » : c’est ainsi que les analystes décrivent le rapport du Bureau US des statistiques de l’emploi. « L’économie US se porte bien », concluait un autre gros titre.

Dommage : la note était fausse. Les news étaient fake.

Sans emploi, sans abri

Nous sommes de retour en Irlande après un rapide voyage en Virginie pour un mariage. Il fait à peu près 20 degrés de moins ici… il pleut…

… Et nous sommes sans abri.

Oui, nous devrions nous tenir sur le trottoir de Stephen’s Green avec une pancarte : « sans emploi. Sans abri. Aidez-moi s’il vous plaît ? »

Lorsque le reporter John Stossel s’y est essayé, il a récolté 90 $ en une heure – non imposés, bien entendu.

A ce rythme, en travaillant 40 heures par semaine et en prenant deux semaines de vacances à Noël, il gagnerait 180 000 $ par an.

C’est plus que ce que gagnent la plupart des membres du Congrès US en un an. D’un autre côté, il mérite probablement plus qu’un parlementaire.

Nous sommes sans abri parce que notre nouvelle maison est en travaux. On lui coupe les cheveux, on cire ses bottes.

Les échafaudages sont montés. Les ouvriers sont sur place. Le boucan des scies, des perceuses et des marteaux-piqueurs a remplacé le chant des oiseaux.

La rénovation prendra environ six mois. En attendant, nous sommes sans domicile fixe ; nous logeons dans des hôtels et autres locations de court terme…

… et, bien entendu, nous voyageons.

Être sans domicile fixe en Irlande a ses bons côtés. Nous sortons. Nous rencontrons du monde. Nous voyons du pays – et les gens qui y vivent.

Plus riches que jamais

Mais ne nous laissons pas distraire. Les bonnes nouvelles abondaient, ces derniers jours – mais toutes étaient bidon… ou mal interprétées.

Par exemple, on a beaucoup parlé du fait que les Américains sont plus riches que jamais.

La valeur nette des ménages est à un sommet historique. Généralement, les familles ont une valeur nette se montant à cinq fois leurs revenus environ. Mais à mesure que les autorités injectaient de l’argent bon marché dans le système financier, les actions ont grimpé et la valeur des ménages s’est envolée.

En 1999, le ratio valeur nette/revenu a atteint un sommet historique de plus de six. On était alors au sommet de la bulle des dot.com. La bulle a éclaté en 2000, et le ratio est revenu à un cadre normal.

Il n’y est pas resté longtemps. La Fed n’a pas tardé à réinjecter plus de cash et de crédit, et le ratio valeur nette/revenu a battu un nouveau record – 6,4 en 2007.

Cette bulle, qui se concentrait sur l’immobilier, a explosé en 2008. Là encore, le ratio s’est effondré jusqu’à revenir à la normale.

Devinez ce qui s’est passé depuis. Les autorités se sont remises au travail avec pompes et tuyaux en 2009, injectant 3 000 milliards de dollars supplémentaires (en rachats obligataires) – et hop : en 2015, le ratio était de retour à 6,4.

Cette année, il a dépassé les 6,5 – un nouveau record.

Chômage négatif

Voilà encore d’autres fausses bonnes nouvelles. La Fed affirmait il y a quelques semaines que les Etats-Unis avaient atteint « plus que le plein emploi ». Vendredi dernier, nous avons appris que nous avons désormais encore plus que « plus que le plein emploi ».

Le taux de chômage US est passé à 3,9%. Si ça continue, nous aurons bientôt un chômage négatif. C’est-à-dire qu’il y aura plus de gens qui travaillent que de travailleurs.

On trouve 148 millions de personnes ayant un emploi aux Etats-Unis aujourd’hui. Si les calculs des autorités sont bons – c’est-à-dire si l’on pouvait effectivement ajouter six millions d’emplois supplémentaires – il n’y aurait pas une seule personne au chômage dans tout le pays…

… A part bien entendu les 169 millions de personnes qui n’ont toujours pas de travail mais ne sont pas comptées dans les chiffres du chômage parce qu’elles ne sont pas en recherche active d’emploi.

Cela inclut les 16,6 millions d’Américain « sortis » de la main-d’oeuvre ces huit dernières années, et les 230 000 personnes que le Bureau des statistiques de l’emploi a radiées des chiffres le mois dernier – c’est ainsi qu’ils ont obtenu un taux de chômage aussi bas.

Le US Census Bureau affirme aussi que 46 millions d’Américains vivent « sous le seuil de pauvreté » – c’est-à-dire qu’ils ne disposent pas « d’une alimentation, d’un abri et/ou de vêtements adéquats ».

Avec tant de gens qui deviennent de plus en plus riches… et autant d’emplois disponibles… comment est-ce possible ? Pourquoi trouve-t-on encore des gens sur Charles Street à Baltimore demandant une petite pièce ?

Le travailleur moyen perd du terrain

La vérité se trouve dans le dernier rapport sur l’emploi US – qui la révèle par inadvertance.

Pour commencer, le travailleur américain moyen perd du terrain, il n’en gagne pas.

Le taux d’inflation officiel est de 2,4%. Parallèlement, la croissance des salaires est de 2,6%. Cela laisse un gain net de 0,2% – ou deux cents pour 10 $ de revenus. Ce n’est qu’une statistique, cependant.

Le prix du carburant aux Etats-Unis était en moyenne de 2,30 $ le gallon il y a un an. Aujourd’hui, il est 50 cents plus élevé. Ce n’est pas une statistique. C’est une véritable hausse du prix.

Et cela signifie que les gens paient leur carburant 22% plus cher.

Si les coûts avaient tous connu une hausse similaire, l’augmentation de salaire nominale de 2,6% se monterait en réalité à une baisse de 19,4%.

Encore quelques augmentations de salaire de ce genre, et les Américains seront ruinés !

La deuxième chose que nous révèle le rapport, c’est que les chiffres sont en fait factices. Si les Etats-Unis connaissaient véritablement le plein emploi, l’offre de travailleurs atteindrait un sommet et stagnerait, tandis que la demande serait élevée ; dans ces conditions, le prix de la main-d’oeuvre augmenterait et les travailleurs toucheraient plus d’argent.

Mais ce n’est pas le cas… parce que les statistiques sont fausses.

En mesurant le « chômage » correctement – en termes d’heures travaillées –, notre collègue David Stockman a découvert que le taux de chômage a augmenté, et non baissé. Au début de ce siècle, 36,4% des heures disponibles (le nombre de personnes en âge de travailler x 2 000 heures par an) n’était pas utilisés. Actuellement, ce chiffre est de 40%.

C’est ça, le plein emploi ?

Quant aux salaires, ils nous disent une chose intéressante de plus : la baisse d’impôts n’a pas fonctionné.

Rappelez-vous qu’elle n’était pas uniquement censée mettre plus de cash dans les poches des actionnaires. Elle était aussi supposée augmenter les salaires. Cela n’a pas été le cas. Ce qu’en dit Mark Whitehouse, de Bloomberg :

« Lorsque j’ai vérifié il y a quelques mois, j’ai trouvé à peu près zéro preuve que les entreprises [américaines] augmentaient plus les salaires que ce qu’elles auraient normalement fait. Maintenant que nous avons les données de deux autres rapports sur l’emploi, jetons un nouveau coup d’oeil. Dans l’ensemble, les gains de salaires ne semblent pas avoir accéléré. Entre décembre et avril, les revenus horaires moyens ont augmenté au taux annuel de 2,3%, sensiblement plus lent qu’en 2017 ».

Les bonnes nouvelles sont fausses. [NDLR : Comment faire le tri entre vraies et fausses nouvelles ? Quelle réalité se cache derrière les chiffres officiels… et comment y adapter vos décisions pour des investissements vraiment profitables ? Toutes les réponses sont ici.]

Bill Bonner
Bill Bonner
Fondateur de AGORA

Né en 1948, Bill Bonner est le fondateur d’AGORA, le plus large réseau d’entreprises indépendantes de presse spécialisée au monde.

En 1978, depuis sa ville natale, Baltimore (Maryland, Etats-Unis), Bill Bonner a voulu développer un « marché » (« Agora » en grec) des idées. Pas de l’information homogénéisée telle que les médias grand public relayent sur nos écrans et journaux, mais une source d’idées diverses avec des opinions et des avis originaux, alternatifs et surtout utiles. Bill a à cœur d’aider les lecteurs à mieux comprendre le monde dans lequel ils vivent, et à agir en conséquence. Que ce soit en matière de géopolitique, de macro-économie ou tout simplement dans le domaine de l’épargne, Bill incite ses lecteurs à cultiver un esprit vif et anticonformiste.

« Parfois nous avons raison, parfois nous avons tort, mais nous sommes toujours dans le questionnement », telle est la devise de Bill.

Bill a également co-écrit des livres qui ont tous figuré dans la liste des best-sellers du New York Times et du Wall Street Journal : L’inéluctable faillite de l’économie américaine (2004), L’Empire des dettes. À l’aube d’une crise économique épique (2006) et Le Nouvel Empire des dettes. Grandeur et décadence d’une bulle financière épique (2010).

Dans son dernier livre, Hormegeddon, quand trop de bien nuit (2015), paru aux Belles Lettres (www.lesbelleslettres.com), Bill décrit ce qu’il advient lorsque l’on abuse d’une bonne chose dans les sphères de la politique, de l’économie et des affaires. En bref, trop de bien conduit au désastre.

Vous pouvez retrouver les notes de Bill au quotidien dans La Chronique Agora.

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Un commentaire pour “Emploi : les bonnes nouvelles sont fausses”

  1. Cette analyse est capitale, merci Bill.
    Elle est capitale non pas parce qu’elle satisferait un quelquonque us bashing. Elle est capitale car elle permet de remettre sur pied l’analyse économique générale mise parterre par la stagflation et l’incompréhension face aux taux d’intérêts négatifs au milieu du mensonge sur l’emploi.

    Ce constat lucide sur le surplus de forces productives, débouche sur les difficultés immenses à donner un rapport au moindre investissement (en moyenne bien sûr).
    Cela indique aussi une brisure de la roue économique car le segment revenus des salariés entre autres, retire par sa faiblesse et ses pertes de frotements, de la masse monétaire en mouvement.
    On peut se faire plaisir à réver de baisses d’impôts comme de jeunes chroniqueurs le pratiquent. Par cela on ne fait qu’augmenter la faiblesse de la roue en taillant sur le transfert. Rien ne sert de diminuer le transfert, il faut investir à point, si vous permettez la pirouette stylistique. Et puis les gains sur les impôts on un plafond assez bas et des conséquences fâcheuses dont la perte de sécurité et le recul de productivité ne sont pas les moindre.

    On a qualifié de relance la planche à billets actuelle. Mais c’est une erreur. Très peu de masse monétaire se consacre à la relance en étant injectée dans la production. C’est souvent relaté ici.
    Finalement c’est la tête de turc Musk qui participe visiblement le plus à ce qui se rapproche d’une relance.
    Je parie en tous les cas que l’on retrouvera plus de résultats à longs termes dans les avatars survivants divers et variés des folies des technologiques, que dans les montages alambiqués de la banque et l’assurance aussi bitcoinesques qu’ils soient.
    La réalité ma bonne dame, la réalité y a que ça de vrai.
    Pour une belle relance ouvrant les possibles, et tant pis pour les gadins retentissants. La vie c’est l’aventure, la tentative.

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