Depuis plusieurs décennies, le monde connaît un déplacement progressif de son centre de gravité vers l’est. Ce mouvement, loin d’être seulement économique, s’appuie aussi sur des réalités politiques et démographiques qui renforcent l’idée d’un siècle asiatique.
Autour de 2001-2003, je suis devenu très haussier sur les matières premières — et je le suis toujours. Pendant deux décennies, j’ai lu et écrit sur ces sujets de façon presque monomaniaque. Aujourd’hui, j’éprouve pour la croissance économique de la Chine et de ses voisins le même enthousiasme que celui que j’avais alors pour l’or.
Les raisons sont multiples, mais, pour commencer avec une vue d’ensemble, je n’en retiendrai aujourd’hui que trois :
- le triangle de Primakov (politique) ;
- la projection de Danny Quah (économique) ;
- le cercle de Valériepieris (démographique).
I. Le triangle de Primakov
Le triangle de Primakov est une vision politique articulée autour de Pékin, New Delhi et Moscou. Il s’agit d’une idée formulée par Evgueni Primakov, homme politique russe, en 1999, en réaction aux bombardements de la Serbie par l’OTAN.
Cette doctrine vise à permettre à la Russie de préserver son influence dans le cadre de la mondialisation.
Au départ, l’idée ne suscite guère l’enthousiasme ni de la Chine ni de l’Inde, et sa mise en œuvre se fait progressivement. À partir de 2002, les trois pays commencent à se réunir régulièrement et, en 2005, la Chine apporte officiellement son soutien à l’idée d’une coordination entre les trois puissances.
Les BRICS constituent, dans une certaine mesure, l’héritage du RIC (Russie-Inde-Chine) issu de ces rencontres tripartites.
On peut dire que la Russie joue, en quelque sorte, un rôle de médiateur entre la Chine et l’Inde, et que cet héritage s’inscrit dans la durée.
Le triangle de Primakov défend l’idée d’un monde multipolaire, par opposition à la vision américaine d’un monde unipolaire dominé par les États-Unis.
II. La Projection de Quah
Danny Quah est un économiste de la London School of Economics. Son idée consiste à traiter l’économie mondiale comme un système physique afin d’en calculer le centre de gravité.
Pour cela, il a collecté les données de PIB de 700 localisations à travers le monde afin de déterminer le centre de gravité économique mondial.
Les calculs de Quah montrent un déplacement spectaculaire de ce centre de gravité vers l’est :
- en 1980, le centre se situait au milieu de l’océan Atlantique, reflétant la domination économique des États-Unis et de l’Europe ;
- en 2010, il se trouvait près de la frontière entre la Jordanie et l’Arabie saoudite ;
- aujourd’hui, il doit probablement se situer au niveau de l’Asie centrale et de l’Inde ;
- en 2050, il se trouvera entre la Chine et l’Inde, après avoir parcouru 9 300 kilomètres en 70 ans.
Désormais, Danny Quah estime même que ce déplacement du point entre la Chine et l’Inde pourrait intervenir plus tôt, autour de 2040.
On observe donc :
- un basculement inexorable vers l’est ;
- une accélération du phénomène : 2040 plutôt que 2050 ;
- des conséquences majeures, car ce déplacement entraîne une redistribution du pouvoir politique, culturel et décisionnel.
III. Le cercle de Valérie Pieris
L’idée de ce cercle a germé dans l’esprit de Ken Myers, professeur d’anglais, en 2013, à la suite d’un voyage personnel. Le cercle qu’il a tracé était centré sur la mer de Chine méridionale. Avec un rayon d’environ 4 000 kilomètres, il ne couvrait qu’une petite portion de la planète, soit environ 6,7 % de la surface terrestre totale.
Myers affirmait — et démontrait — que plus de la moitié de la population mondiale vivait à l’intérieur de ce cercle. Cette approche est ensuite devenue virale sur internet et a été reprise par de nombreux médias.
Puis Danny Quah, encore lui, s’est penché sur le sujet de façon plus académique afin d’identifier le plus petit cercle possible contenant 50 % de la population mondiale.
Le nouveau cercle est passé de 4 000 à 3 300 kilomètres de rayon et a été recentré sur la ville de Mong Khet, au Myanmar. Il comprend totalement ou partiellement la Chine, l’Inde, le Bangladesh, la Birmanie, la Thaïlande, le Laos, le Cambodge, le Vietnam, les Philippines, la Malaisie, Singapour, le Bhoutan, le Pakistan et l’Indonésie.
Autour de ce cercle se trouvent également la Russie, les deux Corées, la Mongolie et le Japon.
Le centre de ce cercle démographique n’est pas très éloigné de celui que projette Danny Quah pour 2040.
Conclusion
Nous avons, en quelque sorte, une volonté politique avec le triangle de Primakov, un déplacement économique « naturel » vers l’est avec la projection de Quah, et une concentration de 50 % de la population mondiale sur 6,7 % de la surface terrestre avec le cercle de Valériepieris.
D’une certaine manière, il y a un alignement des planètes entre le politique, l’économique et la démographie, qui nous indique que la suite de l’histoire se jouera dans cette partie du monde.
Je trouve cette citation de Jim Rogers — qui a justement déménagé à Singapour en 2007 — particulièrement évocatrice :
« Si vous étiez intelligent en 1807, vous déménagiez à Londres.
Si vous étiez intelligent en 1907, vous déménagiez à New York.
Et si vous êtes intelligent en 2007, vous déménagez en Asie. »
Dans son livre Secrets pour gagner en Bourse, Stan Weinstein écrit : « Cherche une tendance haussière et suis-la. » C’est ce que j’ai fait au début des années 2000 avec les matières premières, et c’est ce que je fais aujourd’hui avec la Chine pour les deux prochaines décennies — en prenant, à mes yeux, relativement peu de risques.
L’historien que je suis adhère à la vision chinoise d’un début de cycle haussier de plusieurs siècles pour leur pays. J’aurai l’occasion d’y revenir prochainement.
