Les États-Unis peuvent-ils vraiment laisser filer l’inflation pour alléger le poids de leur dette ? Pas si facilement. Dès que les marchés anticipent la hausse des prix, les taux grimpent, le coût de la dette s’alourdit et le mécanisme se retourne contre l’État. Mais en cherchant à contenir l’inflation, ils pourraient contribuer à précipiter le scénario que Washington cherche justement à éviter.
Vous voulez savoir où se dirigent les États-Unis ? Vous voulez un aperçu de ce que l’avenir leur réserve ?
Le voilà : davantage d’inflation. Beaucoup plus que vous ne l’imaginez.
Les États-Unis comptent sur la remontée des taux et sur les « bond vigilantes » pour contenir l’inflation. Mais ils pourraient bien produire l’effet inverse : faire exploser le coût réel d’une inflation modérée… et rendre l’hyperinflation beaucoup plus probable.
La dette accumulée pendant la Seconde Guerre mondiale a été en grande partie « désarmée » par l’inflation. Lentement, régulièrement, comme des termites qui rongent une poutre en bois sans que personne ne s’en aperçoive, l’inflation a amputé environ les deux tiers de la valeur réelle de cette dette jusqu’aux années 70.
Presque personne ne l’a vu passer.
Pourquoi ne pas recommencer ?
Vous pourriez penser — et Trump lui-même pourrait le croire — que les Américains pourraient supporter quelques années d’inflation à 10 %, et ainsi effacer une bonne partie de leur dette nationale.
Simple. Prévisible. Une hausse des prix de 10 % par an.
Après tout, pourquoi s’en priver ?
Oubliez cela.
L’inflation, tel un accident de la route ou une agression, ne « fonctionne » vraiment que lorsqu’on ne la voit pas venir. Dès qu’elle devient prévisible, prêteurs et consommateurs changent de comportement. Ils achètent avant que les prix n’augmentent et exigent des taux d’intérêt plus élevés pour se protéger des pertes à venir.
Ces taux plus élevés alourdissent le coût de la dette, refroidissent l’économie et réduisent les recettes fiscales de l’État — ce qui rend l’inflation beaucoup moins efficace.
Pour fonctionner, l’inflation doit surprendre.
Lorsque la surprise disparaît, les autorités ont deux choix : arrêter d’alimenter l’inflation… ou basculer dans une fuite en avant « à la Weimar », jusqu’à l’hyperinflation.
Et les « bond vigilantes », ces investisseurs qui mettent la pression sur les autorités pour maintenir l’inflation sous contrôle, pourraient en réalité rendre l’hyperinflation plus probable qu’on ne le pense.
Imaginons que Scott Bessent et Kevin Warsh donnent une conférence de presse commune, le soir d’Halloween ou un 1er avril, par exemple. Ils annonceraient : « Fin de la dette américaine. Nous allons laisser l’inflation courir à 10 % par an jusqu’à ce que nous nous débarrassions de ce boulet. »
Que feraient les Américains ? Baisseraient-ils leurs vitres et laisseraient-ils leur sac à main grand ouvert, à portée de voleurs ? Resteraient-ils tranquillement assis, peut-être main dans la main, pendant que l’État leur confisque leur épargne-retraite ?
Et les propriétaires ? Proposeraient-ils encore des baux de dix ans aux taux d’aujourd’hui ?
Les éditeurs feraient-ils de même ? Offriraient-ils à leurs abonnés la possibilité de « bloquer » dès aujourd’hui le prix de leur abonnement pour les dix prochaines années ?
Et les bond vigilantes ? Que feraient-ils ?
Ils se débarrasseraient de leurs Treasuries et exigeraient des taux de 15 % ou 20 % pour compenser les pertes liées à l’inflation qu’ils anticipent.
Mais si l’État devait payer autant d’intérêts supplémentaires — davantage même que ce qu’il récupère grâce à son « impôt inflationniste » — le système ne fonctionnerait plus.
Car c’est bien là tout l’objectif : permettre à l’État de dépenser davantage.
Or, dès que les gens anticipent davantage d’inflation, le pouvoir d’achat réel du gouvernement diminue au lieu d’augmenter.
Autrement dit, lorsque les « bond vigilantes » prennent le dessus, l’inflation cesse de fonctionner.
Le principe est simple.
Lorsque vous traversez un quartier dangereux, vous remontez les vitres et verrouillez les portières. Vous évitez de vous faire dépouiller — dans la mesure du possible.
Même sans annonce officielle, tout le monde peut lire les signes qui se dessinent.
Tant que le gouvernement fédéral creuse des déficits de 2 000 milliards de dollars par an, il affiche pratiquement sa destination comme un bus qui traverserait la ville avec son itinéraire écrit en toutes lettres.
Pas besoin de l’annoncer.
La dette fédérale grossit.
Les taux montent.
L’inflation aussi.
L’Argentine s’est retrouvée face à ce choix il y a deux ans. Son inflation annuelle avait dépassé les 250 %. Le pays semblait se diriger vers l’hyperinflation.
Les électeurs savaient ce que cela signifiait.
Ils se souvenaient de 1989-1990, lorsque l’inflation avait atteint 2 600 %.
Ils ne voulaient pas revivre ça.
Les Américains, eux, n’ont jamais connu l’hyperinflation. Ils n’en ont pas le souvenir et ne disposent donc d’aucune défense collective contre elle.
Il ne faut donc pas être devin pour comprendre où cela pourrait mener.
Les membres du Congrès se souviennent peut-être avec nostalgie de ces années fastes — de 1980 à 2020 — durant lesquelles ils pouvaient emprunter et créer de la monnaie à volonté… tandis que les taux d’intérêt ne cessaient de baisser.
Presque aucun d’entre eux ne comprend pourquoi l’inflation ne fonctionne plus de la même manière… ou ne se souvient d’un véritable épisode d’hyperinflation.
Aux États-Unis, l’idée paraît presque impensable.
Et vous ne gagnez certainement pas une élection en demandant aux électeurs d’y penser.
D’autant que la hausse des prix peut toujours être imputée à quelqu’un d’autre.
Les coupes dans les aides sociales ou dans le budget du Pentagone, beaucoup moins facilement.
Voilà ce qui pourrait se passer.
Les autorités laisseront l’inflation « chauffer ».
Les taux d’intérêt monteront.
Elles ajouteront du combustible au feu — encore davantage de déficits ! — et le laisseront brûler plus fort.
Puis les consommateurs commenceront à anticiper une inflation encore plus élevée.
Ce sera comme si le gouvernement fédéral était monté sur les marches du Capitole pour annoncer publiquement son intention de détruire complètement le dollar.
Les ménages chercheront alors à s’en débarrasser comme d’une patate chaude — ce qui fera grimper encore davantage l’inflation.
Les investisseurs sortiront des obligations, du dollar… et du pays.
À quel moment, où et par quel mécanisme précis l’inflation gagnera-t-elle son préfixe « hyper » ? Impossible de le dire.
Mais une chose est sûre : ce sera une énorme surprise pour tout le monde.
